‹ Le Dessin sans maître, méthode pour apprendre à dessiner de mémoire [Texte imprime]Chapitre 15 sur 16 · LETTRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUINZIÈME

De la couiposiliOD.

Comment, ma chère Julie, tu n’es pas encore fatiguée de mes bavardages sur l’art? Que l’amitié est noble et belle! L’amour dirait: passons à autre chose.

Tu me demandes « encore deux mots sur la composition. »

Je vois avec plaisir, bonne et tendre mère, que tu préfères mes conseils à ceux de M. le comte C*** , et que tu veux rendre tes filles indépendantes en leur donnant un vrai talent. Tu les mettras ainsi à l’abri des révolutions. La beauté et le talent sont des choses que les socialistes ne peuvent pas partager avec nous.

Marie, me dis-tu, lit l’histoire et cherche à composer des sujets qui la frappent. Celte route n’est pas sûre ; de grands génies y ont quelquefois échoué. Que d’artistes de nos jours, en cherchant des sujets propres aux achats du gouvernement ou en exécutant ceux qui leur étaient commandés, ont perdu de leur réputation ! C’est qu’ils tentaient tout bonnement des tours de force. Commence-t-on

une œuvre par la fin ? Que dirais-tu d’un architecte qui voyagerait pour trouver des modèles de portes et de fenêtres de formes extraordinaires, sans avoir aucune idée du château qu’il veut construire, du terrain sur lequel il veut l’élever? Eh! bien, voilà ce que fait Marie, ton peintre.

Quant à Elise, ton sculpteur, je lui fais mon compliment de ses collections de coquillages, de papillons, d’oiseaux et d’insectes; j’admire avec elle ses lézards, ses serpens et jusqu’à son crapaud. Que de trésors pour ses compositions! Elise est dans le vrai, .le lui conseillerais à présent de faire aussi collection de fleurs ; de les étudier avec la loupe dans leurs plus petits détails, de les disséquer et de faire des dessins de chaque morceau séparément. Ce seront d’autres richesses qu’elle amassera l’été pour l’hiver ainsi que la fourmi. Architecte prévoyante, elle réunit des matériaux pour construire ses édifices ; car les pendules, les vases, les bijoux sont de petits édifices de grâce et de coquetterie. Architecte intelligente, elle s’inspire sur la nature, ce constructeur sans égal. Plus tard elle demandera à la mythologie ou à l’histoire des noms pour ses compositions, si l’envie lui en prend; mais qu’elle se souvienne toujours qu'une femme n’est pas jeune parce qu’on lui donne le nom d’IIébé ; mais parce qu’elle a des formes jeunes. L’étiquette ne fait pas l’œuvre. L’œuvre crée son nom elle-même. Que d’artistes font comme les chèvres qui, lorsqu’elles sont attachées par une corde à un pieu, se mettent d’abprd, aux risques de s’étrangler, à brouter tout ce qui est éloigné et difficile à obtenir! Il est plus sage de commencer par ce qui est le plus près de nous, c’est-à-dire, par le plus simple et le plus facile. Voilà

ce que fait Elise et elle arrivera : c’est de la simplicité que naît le style, et le style vient, comme tout vient dans la nature, sans qu’on y pense. Un petit grain dans la tête, tout est là.

Ce petit grain, tes filles l’ont; le dessin de mémoire les a inspirées. Elles veulent créer, l’une en sculptant, l’autre en peignant.

Puisque tu le veux, je vais te faire part de mes principes sur la composition.

Procédons par ordre.

Elise veut faire une coupe, par exemple. Elle cherche d’abord une silhouette agréable et équilibrée, sans s’occuper des détails. La coupe sera-t-elle plus large par le haut ou par la base?

Que sera-t-elle? Elle fait des essais. La moindre chose extraite d'une fleur peut lui donner une idée.

Sa première forme arrêtée ; elle pense à l’élégance quelle doit donner à chaque partie.

Comment sera la coupe?

Un beau coquillage, une clochette de fleurs se disputent le terrain.

Arrive le pied. Les branches d’arbres, les pattes d’animaux, les animaux, lesenfans, etc., tout vient au bout de son crayon pour soutenir la coupe. Elle n’emprunte rien à ce qui a été fait; tout sort de sa mémoire et ce qu’elle ne trouve pas aujourd’hui viendra demain ; c’est immanquable, avec de la patience et de la volonté.

Marie doit faire comme Elise : s’inspirer par les yeux et non par l’esprit, s’adresser à la nature et non aux livres.

Marie qui veut faire un tableau commencera par cher-

cher le tableau. Or le tableau, c’est le fond. Les Ogures sont un groupe que vous y faites arriver.

Le sculpteur n’a pas cette nécessité ; sa statue achevée, il la place où il veut. S’il fait une boule, il lui suffit d’une poignée de terre, tandis que pour le crayon du dessinateur la moitié de la boule doit s’avancer et l’autre moitié reculer, c’est-à-dire qui lui faut faire en même temps une bosse et un trou sur le papier. Des bosses, des trous, tout le dessin est là. C’est une combinaison continuelle, dont les difficultés sont assez grandes pour qu’on évite d’en créer de nouvelles.

Marie cherchera donc d’abord son tableau sans 6gures. Supposons qu’elle choisisse un coin d’appartement bien éclairé, je veux dire recevant de belles masses d’ombres et de lumières. Elle y fait avancer son mannequin bien habillé et le place dans une pose très simple, par exemple dans l’attitude d’une personne qui lit. Pour que le sujet soit frappant, la principale lumière doit tomber sur la figure et sur le livre. Le personnage sera placé de manière à faire une composition heureuse, c’est-à-dire équilibrée. Si elle ne s’équilibre pas d’elle-même, on l’équilibrera avec un objet qui lui soit propre, qui lui appartienne bien et qui n’ait pas l’air de tomber du ciel tout exprès pour lui faire contre-poids.

Marie a une collection de gravures anciennes : qu’elle consulte celles qui se rapprochent du sujet qu’elle a choisi; ou mieux encore, qu’elle en fasse un tableau vivant, c’est-à-dire, qu’elle le représente en nature. C’est une récréation charmante que je l’engage à répéter d’après plusieurs gravures. Que de choses elle apprendra ainsi!

La gravure est noire ; mais le tableau vivant est nécessairement coloré. L’élève va donc connaître la valeur des couleurs comme effet. Elle verra qu’il y a des tons qui reculent et d’autres qui s’avancent, des tons et des étoffes qui reçoivent la lumière beaucoup plus franchement. Et la voilà coloriste sans s’en douter.

C’est encore un excellent enseignement pour la composition : dans un bon tableau, tout a sa raison detre, rien ne doit sa place au hasard. La chose la plus inaperçue, la plus insignifiante pour le spectateur est quelquefois si nécessaire, que, si elle était enlevée, le tableau perdrait une grande partie de son effet; ou bien encore la composition ne s’équilibrerait plus, car souvent un livre, un mouchoir, une corbeille, jetés par terre comme au hasard, équilibrent un personnage et même une composition tout entière.

La gravure reproduite en nature a d’autres avantages que je te laisse reconnaître toi-même, en suivant ton élève. Au reste c’est à peu près ainsi que s’instruisait le célèbre Vaucanson, qui démontait une pendule pour en étudier le mécanisme et la remontait en présence d’une autre qui lui servait de modèle.

En s'inspirant ainsi sur les oeuvres des maîtres, Marie parviendra à composer toute seule ce que j’appellerai un tableau vivant, la lecture par exemple, dont j’ai parlé plus haut.

Voyons comment elle l’exécutera :

Elle ira se placer devant ce tableau à une distance triple de la hauteur de son personnage, s’assiéra sur un tabouret de pied, et s’appliquera à faire entrer sa composi-

tion dans le cadre de sa gaze, en se fermant un œil. L’isolement quelle donnera ainsi à son tableau lui en fera mieux connaître les défauts, et elle pourra le perfectionner. Lorsqu’elle en sera satisfaite, elle le décalquera au fusin sur la gaze avec tous ses détails, afin que tout y soit bien en proportion. De la gaze, elle le reportera sur un papier tendu sur carton, en mettant le tout bien d’équerre. Le point de vue trouvé, partant de ce point, elle repassera avec une règle et un crayon sur toutes les lignes. Il est entendu qu’elle aura d’abord tracé les perpendiculaires et les horizontales, ce qui se fait régulièrement avec une équerre ou une feuille de papier plié en quatre. L’architecture ainsi dessinée, elle passera ensuite le crayon sur tout le reste du dessin.

Lorsqu’elle aura bien arrêté sa composition, quelle l’aura bien encadrée au crayon, elle passera le ton de la demi-teinte sur le tout avec du fusin ; puis elle attaquera les ombres les plus vigoureuses. Elle connaîtra la valeur des ombres, elle saura que les plus noires sont toujours blondes, si elle a soin de placer un morceau de velours noir sur le premier plan.

Une reste plus qu’à enlever les lumières, ce qui se fait avec de la mie de pain, en commençant par le point le plus lumineux du tableau. Car c’est tout bonnement un tableau qu’elle vient de faire. Vu d’une certaine distance, il jouera la gravure. L’ensemble doit séduire au premier aspect. Marie est libre ensuite de le caresser, de le perfectionner ; toutefois sans altérer les masses.

Progressivement, elle se risquera à ajouter à sa composition un et deux personnages, mais sans effort, évitant

surtout de vouloir faire de l’esprit avec de la peinture, et cherchant la forme, ce qui plait à l’œil.

Plusieurs figures doivent se grouper de manière à former un ensemble heureux et équilibré.

Tu as dû remarquer que souvent les compositions sont en pyramide, quelquefois en bateau, quelles ont de l’unité, qu’elles présentent toujours un toutàl’œil. Les personnages y font masses; les trous y sont évités. Les trous sont des vides entre les figures qu’il est très difficile de remplir avec le fond. C’est pourquoi l’artiste s’en préoccupe en composant.

La lumière a aussi une forme qui fait masse. Quelquefois elle est en guirlande. Quelquefois elle part comme un tonnerre d'un coin du tableau à l’autre. Souvent la lumière sert même à équilibrer la composition. La manière dont on éclaire une figure peut rendre le mouvement vrai ou faux, heureux ou disgracieux.

Maintenant lu dois parfaitement comprendre ce que je l’ai dit plus haut, qu’il est plus facile de trouver un sujet pour une scène bien ordonnancée sur nature, que d’ordonnancer la scène d’un sujet trouvé dans un livre. La preuve, c’est qu’il n’y a jamais de notice derrière les tableaux des anciens, et qu’on leur trouve plutôt deux sujets qu’un. Ce sont des faits, des actions qu’il faut représenter, et non des récits. Je me rappelle une notice ainsi conçue : « L’artiste a choisi le moment où le saint offre son âme pleine d’amour à Dieu. » Il était prudent d’avertir le public ; car on ne voyait ni l’âme, ni l’amour, ni Dieu.

Composer un tableau, ce n’est pas composer une chose bizarre et étrange j c’est au contraire représenter quelque

chose qui existe ou qui a existé. Celui qui approche le plus de la vérité, est celui qui a le mieux réussi. Ce qu’on invente hors nature est une monstruosité. Un esprit fortme disait un jour : i si Jésus-Christ eût été véritablement Dieu, il aurait pris une autre forme que celle de l’homme pour venir sur la terre. » — « S’il a pris cette forme, lui répondis-je, c’est qu’il connaissait mieux votre espèce que vous ne la connaissez vous-même. Il savait qu’un être non classé dans votre catalogue, serait qualifié de monstre. » Tout ce qu’on veut représenter hors nature produit le même effet.

J’ai entendu dire à un peintre : « Je vais faire un tableau bien original. J’ai un sujet tout à fait nouveau. * Quelle erreur! c’est le talent qui est original, et non la chose qu’on peint. Un talent original est celui qui ne ressemble à aucun autre talent : il peut exécuter les compositions les plus vulgaires, il sera toujours original. C’est une manière de voir d’abord et d’exécuter ensuite qui vous est particulière. Y a-t-il rien de plus banal qu’un cavalier avec son cheval. Eh ! bien, exécuté par un grand artiste, ce sujet sera très original.

Faut-il donc chercher roriginalité?Non certes, je te l’ai dit : on doit se laisser aller tout bonnement à son génie. Rappelle-toi ma comparaison, un peu ambitieuse peut-être, de la rivière et du canal. Tout artiste s’égare, quant il suit une route qui n’est pas celle que la nature lui a tracée ; de même qu’il est rare qu’il grandisse, s’il veut grandir en serre chaude. Malheureusement le talent, les succès des contemporains le préoccupent, le tourmentent trop. Les génies de ce monde sont comme les arbres et les

fleurs, qui, loin de se nuire, se font valoir mutuellement. Est-ce que la rose nuit à l’œillet, est-ce que le chêne nuit au tilleul? Si la rose empruntait le feuillage de l’œillet, ce feuillage si original, y gagnerait-elle? Que d’artistes cependant empruntent certaines qualités de leurs émules et dénaturent ainsi ce qu’il y a de particulier dans leur talent! Soyez vous-même, et perfectionnez-vous sans cesser d’être vous-même, et vous serez bien.

Veux-tu rire un peu ? Suppose qu’une femme qui a le nez aquilin prend les manières d’une femme qui a le nez retroussé : elle sera parfaitement ridicule. Avec un nez retroussé on peut dire bien des choses qui sont impossibles avec un nez aquilin. Et combien y a-t-il de nez qui ne devraient jamais valser! Car (je ne sais si tu es comme moi) c’est toujours lorsque mes amis valsent, que j’aperçois véritablement la forme de leur nez. Ces nez se tournant et se retournant complaisamment dans tous les sens présentent les aspects les plus bizarres. Dieu! que j’ai ri un soir, avec Ambroisine, assistant à une valse de nez ! Si Cham avait pu traduire nos impressions, quel joli Album !

Sur ce, je t’embrasse comme un nez retroussé peut embrasser un nez aquilin.

jP. S. Quant aux lettres que je t’ai promises sur l’aquarelle, ne me les demande pas avant un an. De même que les gens qui parlent toujours de la vertu sont ceux qui la pratiquent le moins, depuis que j’écris sur la peinture, je n’en fais plus et je te prie de croire que j’aime mieux en faire que d’en parler.

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