LETTRE QUAT0RZ1È3IE
OliservntioDS. — liCS feiumes artistes. — Du point de vue. — De la perspective.
Tu m’écris, ma chère Julie, que le beau M. L... t’a dit hier que lu avais tort de donner tant de talent à tes filles, que généralement les hommes n’aiment pas les femmes artistes, etc. — C’est un peu vrai; mais tu aurais pu lui répondre que généralement aussi les femmes n’aiment pas les jolis garçons. D’où vient donc cela, qu’un talent, qu’une perfection nuisent à ceux qui les possèdent? En voici la raison : un homme, lorsqu’il est beau, est ordinairement efféminé et cesse d’être un homme ; une femme, très souvent, lorsqu’elle est artiste, devient un peu homme et cesse d’être tout à fait une femme. Chacun est sorti de sa nature. Les hommes ne savent pas faire accepter leur beauté et les femmes leur science. Ils sont trop épris d’eux-mêmespour qu’on essaie de leur faire concurrence.
Tes filles sont trop bien élevées pour perdre leurs Lonnes habitudes. Plus elles acquerront de talent, plus leur modestie s’accroîtra ; car on ne peut jamais rendre la na-
ture aussi bien qu’on la voit: plus l’amour de l’ordre les dominera, car la précision que je leur prescris à chaque instant exclut tout naturellement le désordre. En tout le désordre est une perte de temps que n’aime pas une vraie artiste. Si tu voyais les ateliers des peintres dont la renommée est venue jusqu’à toi! Ce sont des modèles de propreté, de goût; tout y est symétriquement rangé. Cette tenue, celte élégance, ils la veulent dans leur toilette, dans leurs femmes, dans leurs enfans. Pourquoi donc une femme artiste perdrait-elle les qualités de son sexe, lorsqu’elle les voit prendre par un homme artiste, comme des nécessités de son art?
C’est encore un préjugé qui s’en ira avec celui qui proscrit la femme bas-bleu, lorsque les femmes resteront femmes en écrivant comme en chantant. Ce n’est pas le talent que l’on blâme en elles, c’est l’absence des qualités qui leur sont propres; et on les critique d’autant plus vivement, quelles se sont distinguées par une supériorité qui n’esi pas ordinaire. On ignorera les défauts d’une femme obscure. Ceux d’une femme célèbre seront connus comme elle. Le talent est comme la noblesse : il oblige.
Mais revenons à notre art. Tu me demandes ce qu indiquent ces lignes placées sur plusieurs de tes modèles, et aboutissant toutes au même point. Ce point est le point de vue. Rien de plus utile pour observer exactement les règles de la perspective, c’est-à-dire pour mettre les objets à leur place, pour leur donner leurs proportions. Comme on le voit dans les modèles, quelquefois le point de vue est dans le tableau, quelquefois hors du tableau; quelquefois encore il est accidentel, lorsqu’un objet, une chaise,
par exemple, est placée en dehors de la perspective générale du tableau.
Lorsque tes filles auront décalqué avec la gaze un intérieur ou une maison dans la campagne, elles n’auront qu’à chercher le point de vue, et elles verront que leur calque le donne exactement. La perspective est ainsi trouvée naturellement, sans maître. Mais, je le répète, elles doivent s’asseoir très bas sur un petit tabouret de pied, afin que le point de vue soit agréable. 11 y a de certaines manières de le prendre qui ne sont pas heureuses, et le tableau est fait pour plaire, non pour enseigner. D’ailleurs le spectateur ayant toujours le tableau accroché à la hauteur de son œil, il esttout simple que l’artiste prenne ce point de vue.
r Quand tes filles voudront mettre plusieurs personnages dans l’intérieur qu’elles décalqueront, pour se rendre compte de la perspective des figures, elles auront un modèle qui viendra se poser à tous les plans derrière leur gaze, et le calque qu’elles en ferontleur donnera exactement les proportions qu’elles doivent observer. Ainsi, en un instant, la perspective du fond et des personnages sera en harmonie complète.
Cette harmonie est de première nécessité, surtout dans le paysage: si les figures ne sont pas en proportion, elles empêchent de fuir le fond. En tirant une ligne du point de vue, aux pieds de la figure du premier plan, et une autre ligne du même point à la tête de la même figure, on arrive à trouver les proportions de toutes les figures entre ces deux lignes.
Du reste, l’expérience me prouve tous les jours que.
lorsqu’une élève a souvent décalqué à travers la gaze, elle apprend à voir la perspective et met tout à sa place, je pourrais dire d’instinct. Le point de vue avec toutes ses lignes se dessine naturellement devant elle. Comme M. Jourdain, qui depuis soixante ans, faisait de la prose sans le savoir, tes fdles un jour seront bien étonnées d’entendre tous les mots savans dont on se sert pour enseigner la perspective, cette science quelle vont apprendre sans s’en douter, qu’elles vont pratiquer comme le rossignol chante sans connaître les notes.
Si un jour il ne leur suffit pas de bien faire, d’après mes leçons; s’il leur faut des explications et quelles veuillent devenir savantes, libre à elles. Il y a des gens, qui après avoir bien mangé et bien digéré pendant trente ans, se réveillent un matin avec le désir de connaître la structure de l’estomac et de savoir comment il fonctionne. Ils n’en digéreront pas mieux.
C’est une grande qualité de la femme de ne pas chercher à tout approfondir, et si ce n’était pas chez elle un instinct ce serait une grande sagesse. Le pourquoi et le comment désenchantent quelquefois des plus belles choses, dénaturent les sentimens les plus nobles et embrouillent les découvertes les plus simples. Que tes filles ne demandent jamais pourquoi et comment elles sont aimées. Bien des choses doivent rester pour nous dans le mystère, sans compter mon bavardage sur les arts que je termine ici en vous disant : travaillez, persévérez et ne faites pas mentir le proverbe : ce que femme veut, Dieu le veut.