ARTISTE STATUAIRE
Et au-des^ouiles trois larmes classiques pleurécsà
raison de tant le cent par un blaireau lacrymatoire.
Quand celte humble et triste cérémonie fut terminée, nous nous retirâmes en jetant un dernier et silencieux adieu à cet ami qui s'en était allé si vite. Et cependant, telle était alors la rigueur de la destinée, que devant cette tombe à peine fermée, plus d'un murmurait peut-être au fond de son âme : Faut-il le regret ou l'envie !
La pluie tombait toujours.
C'est la biographie de ce patient et courageux travailleur que nous voulons raconter, mettant ainsi sous les yeux du public un nom inconnu, qui ne le serait pas resté sans doute, si celui qui le portait avait obtenu de la mort un délai nécessaire pour sortir avec éclat des ténèbres de l'incognito.
Joseph D était né à B , petite ville fortifiée du département du Nord, et qui, à l'époque du manifeste Brunswick, tint en échec tout un corps d'armée prussien sous le canon de ses remparts.
L'amour de cet art, au service duquel il devait vivre et mourir en fidèle serviteur, était né avec lui et s'était révélé dès ses plus jeunes années comme la plupart des vocations réelles. Ses pa-
LE DESSOI S Di; PANIER. b
rcnts, qui exerçaient dans la banlieue une petite industrie dont ils avaient grand'peine à vivre, incapables de rien comprendre à ces dispositions développées par l'étude du dessin dans une école gratuite où il allait à leur insu, voulaient, quand il en eut l'âge, l'obliger à apprendre un état manuel d'un rapport prochain. Un hasard favorable vint heureusement lui faire éviter le rabot du menuisier ou l'aiguille du tailleur, « un état propre et agréable, » disait son père. L'un des professeurs de l'école de dessin où Joseph allait chaque soir, et qui avait remarqué son intelligence, lui demanda s'il voulait entrer en qualité d'élève chez un architecte du gouvernement, chargé alors de nombreux travaux.
Quand Joseph parla de cette profession à son père, il n'eut garde de lui dire que l'architecture était un art, car il savait que dès le premier mot il eût été renvoyé au rabot ou à l'aiguille, « état propre et agréable.»
— Architecte, demanda le père, qu'est-ce que c'est que ça au juste?
— Ce sont les gens qui font les maisons, répondit Joseph, restreignant avec intention l'art de Vitruve dans ses plus modestes proportions.
— Tu veux dire maçon ? reprit alors son père,
ça n'est pas un état propre : toi qui es délicat, ça m'étonne; toute la journée dans le plâtre ; enfin si ça t'amuse, c'est un métier comme un autre. Seulement prends garde de te casser les reins, et en bâtissant des maisons pour les autres, tâche d'en bâtir une pour nous, ça fait que nous n'aurons plus de terme à payer.
Au bout d'un mois Joseph avait déjà des appointements, modiques il est vrai, mais qui lui permettaient de décharger sa famille de l'entretien de sa personne. Une seule chose intriguait vivement son père, c'était de voir qu'il partait tous les matins travailler enhabit noir et en chapeau, « comme un monsieur qui va se marier »(sic), et qu'il rentrait chaque soir sans une tache de plâtre à ses vêtements. Au bout de six mois, Joseph faisait dans les premiers ateliers de Paris des journées qui lui étaient payées sept et huit francs. 11 fut employé longtempschez MM. Lassus et Labrousse, qui édifiaient de grandes constructions pour la ville. Ce fut alors qu'il se décida à expliquer à son père la différence qui existait entre un architecte et un maçon.
Mais un beau jour il en eut assez de l'équerre et du compas, qui lui prenaient tout son temps et l'éloignaient de son but. Il alla trouver M. **\ statuaire, et lui montrant toutes ses études qu'il avail
apportées dans un carton, il lui dit carrément: — Voilà ce que je sais faire, je veux être sculpteur; voulez-vous me donner des leçons ?
M.*** lui répondit :
— Allez à mon atelier, adressez-vous au massier l, c'est lui que ça regarde.
Ce qui voulait dire : Payez d'abord votre mois, et vous aurez droit de partager avec mes autres élèves une heure de leçon que je vais donner tous les jours.
Joseph, qui était prévenu de ces détails, ne s'en étonna point. 11 alla consigner son premier mois entre les mains du massier de l'atelier***, et paya une bienvenue de cent francs à ses camarades, qui lui firent grâce des mille petites misères dont on abreuve traditionnellement le nouveau.
Après quelque temps de séjour dans l'atelier***, Joseph, déjà habile à manier la glaise, se fit inscrire à l'école dos Beaux-Arts, où le concours allait s'ouvrir pour l'admission aux études. Le titre d'élève de l'école est une espèce de grade qui rend les voies plus faciles et prépare la réception en loges, qui vous met déjà un pied sur la route de la villa Médicis. Pensionnaire de l'école française à Rome, tel
1 On appelle massier dans le? ateliers l'élève ehargé de tenir les comptes.
est le but où tendent tous les jeunes artistes. Telle était l'unique ambition de Joseph.
Sa première figure fit émeute parmi ses camarades.
Elle était modelée avec une fureur d'ébauchoir qui attestait une préoccupation des fougueux emportements de Michel-Ange, et représentait une femme d'une opulence de formes exagérées qu'on eût prise volontiers pour la femelle d'un géant Atlastique.
Le professeur, qui était un apôtre du grêle et du menu, s'écria, en détournant avec horreur les yeux de cette figure robuste au style tordu :
— Est-ce un éléphant que vous avez voulu faire, jeune homme?
Joseph n'aimait pas cet académicien qui, depuis vingt ans, refait toujours la même statue baptisée d'un nom grec ou romain, et qui représente invariablement un sapeur-pompier maigre et nu. ~ Il répondit en faisant tourner la plate-forme de sa selle comme pour montrer sa figure sur toutes ses faces :
— Oui, monsieur, c'est un éléphant.
— Alors, mon jeune ami, répliqua le professeur malin comme un singe, si c'est un éléphant, vous avez oublié la trompe.
LE DESSOUS DU PANIER. y
Joseph fut refusé.
Il se vengea de cet échec par une complainte dédiée au professeur, qui avait une épaule mieux faite que l'autre. Cette gibbosité était une pelote où les élèves enfonçaient chaque jour les milliers d'épingles de leurs railleries. La complainte de Joseph le rendit célèbre dans tout le monde des rapins. Elle fit même tomber dans l'oubli la fameuse ballade de Jean Belin, « qui avait obtenu du Grand Turc la faveur de passer le Pont-Euxin sans payer un sou à l'invalide. » En manière de parenthèse, nous dirons que cette ballade de Jean Belin est un chef-d'œuvre de délire grotesque ; elle fut composée, comme elle le dit elle-même, « par le grand saint Luc lorsqu'il étudiait la peinture chez M. Duval le Camus. » Comme un échantillon de ce genre de poésie très-appréciée dans les ateliers, et qui porte le nom de Scie, nous citerons le premier couplet de la romance de Joseph, dont on voit encore des illustrations sur les murs de l'école :
0 rapins de Damiette,
De Constantinople aussi,
Venez écouter ma si
Déplorable historiette;
Ça se chanle en clé de si
N'y en a pas. — C'esi une scie.
10 LE DESSOUS Dl" PANIER.
Cinquante couplets sur l'air de Fualdès. — On cite des personnes qui en sont mortes.
Ce temps des innocentes plaisanteries, c'était le bon temps, où l'on gravissait par la plus douce pente cette colline de la vie, dont le sentier n'est vert qu'en le montant, a dit M. de Lamartine. Alors on était heureux à bon marché, car on faisait son bonheur soi-même avec tout comme avec rien.
C'était l'époque des folies sincères, des enthousiasmes exagérés, qu'on dépensait sans discussion comme un trésor cru inépuisable. Alors toute feuille verte semblait laurier aux ambitions juvéniles qui se baissaient d'avance pour passer sous les arcs de triomphe de l'avenir, et chaque matin amenait une espérance nouvelle. Feux de paille éteints, dont le vent a depuis longtemps dispersé la fumée ; car on se heurte bientôt le pied au premier caillou noir dont les anciens marquaient les jours mauvais du calendrier. — On s'était habitué à cheminer sans fatigue sur une route joyeuse à l'œil et facile au pas, — et brusquement, à un coup de sifflet du machiniste de la vie, le décor change, et on se trouve au milieu des Pyrénées de l'obstacle.
Ce fut ce qui arriva bientôt à Joseph.
Un beau jour, son père lui dit :
LE DESSOUS DU PANIER. Il
— Mon garçon, tu avais dans le bâtiment une bonne place qui te rapportait pas mal d'argent ; c'était un état propre et tranquille comme celui de notaire ; tul'as quitté pour apprendre à faire des bonshommes et des femmes sans chemise, et depuis ce temps-là je m'aperçois avec peine que tu ne gagnes plus un sou.
— J'en gagnerai plus tard, répondit Joseph, qui commença à voir d'où soufflait le vent.
— Plus tard est trop loin, mon garçon ; avec ta mère et tes frères nous sommes quatre à la maison qui avons tous un trou sous le nez. Retourne à ton premier métier, qui était flatteur, je te le conseille; car j'ai bien peur, si tu t'obstines à rester dans le nouveau, de te voir un jour aussi nu que tes bonshommes. Et puis, réfléchis, tu as dixsept ans, et à cet âge-là, tout homme doit être de force à se pétrir lui-même sa miche quotidienne.
Le bonhomme D.... n'avait pas tort, après tout; Joseph le comprit, mais il était trop avancé pour reculer. 11 répondit à son père :
— Je vivrai seul et de moi seul.
— Bonne chance, mon garçon ! tu vas manger de la vache enragée, c'est dur, prends garde de te
ser les dents.
^on pas qu'il eût mauvais cœur, le père D...., mais il ne pouvait pas croire que la sculpture fût un état sérieux, et pensait que la vocation île son fils était tout simplement de la paresse.
— On fait des bonshommes quand on a des rentes, disait-il à sa femme.
Joseph quitta la maison paternelle, et alla loger chez un de ses amis.
Pauvre comme il était alors, il ne pouvait plus payer les mois de l'atelier; cependant M. *** lui ayant plus d'une fois témoigné sa satisfaction, Joseph pensa qu'il consentirait peut-être à le garder gratis dans son atelier, mais lorsqu'il lui en fit la demande, le maître répondit à l'élève:
— Cela ne me regarde pas, adressez-vous au massier.
11 n'y avait pas besoin de lunettes pour voir que c'était un refus.
Joseph, conseillé par un ami, alla trouver M. Rudde, et lui confia sa situation. L'auteur du Caton des Tuileries et du bas-relief du Départ, le plus beau de l'Arc de triomphe, accueillit paternellement l'ancien élève de M. ***. 11 avait flairé en lui un artiste de race, vaillamment trempé pour les grandes luttes, et il L'encouragea vivement à persévérer dans la carrière, lui offrant ses conseils
et lui ouvrant son atelier, heureux, disait- il, d'y posséder un élève de cette valeur.
Ce fut peu de temps après que j'eus l'occasion de connaître Joseph. Un ami commun me conduisit chez lui. C'était le jour de l'ouverture du Salon, l'année où Delacroix exposa sa Médée. Joseph logeait rue du Cherche-Midi, dans une cour où était une vacherie. On arrivait chez lui par un escalier qui aurait fait reculer un clown, et qui semhlait s'entendre avec la chirurgie pour lui fournir des jambes cassées. Quand on entrait dans ce logement, dès le premier coup d'œil on voyait qu'une profonde misère en était l'hôtesse assidue. De meubles, à proprement dire, il n'y en avait pas, sinon un méchant lit, dont l'unique matelas vomissait ses entrailles de bourre, et qui servait de divan dans le jour ; et dans un angle, un assez beau buffet, style Louis XV, dont les ornements de cuivre avaient sans doute été vendus dans un jour de disette. J'arrivai là le soir par un abominable temps de neige et de givre. Cinq ou six amis de Joseph se trouvaient réunis en cercle au milieu de l'atelier.
— Vous avez froid ? me dit Joseph en faisant élargir le cercle pour m'y donner une place ; venez par ici, c'est notre poêle, ajouta-t-il en riant. Ce poêle fantastique, que je cherchais vainement des
yeux, c'était encore une œuvre de l'industrieux génie de la nécessité, et je commençai à comprendre ce que l'artiste voulait dire en voyant, pratique dans le plancher au milieu de L'atelier un trou d'un pied carré par lequel s'échappait une chaude colonne de vapeur fournie par l'atmosphère d'une étahle située au-dessous de râtelier même. Ce système de calorique, un peu trop odorant peut-être, suffisait pour répandre dans l'atelier une chaleur douce qui combattait les invasions de l'hiver, montant à l'assaut par les fenêtres mal jointes. Le plus grand découragement était peint sur les figures des quatre ou cinq jeunes gens qui se trouvaient là. Ils avaient été refusés à l'exposition. De là un concert de récriminations contre le jury. Joseph était le seul qui gardait un juste-milieu raisonnable; il essayait de calmer tous ces amours-propres blessés. Je l'entendis répondre à l'un de ceux qui criaient le plus haut :
— Tu as tort, et mille fois tort ; cela ne fait pas doute qu'il y a eu cette année comme toujours îles injustices commises; maistun'a> pas le droit de t'en plaindre, car c'en est une de moins qu'on a faite en ne te recevant pas.
— 11 y a cent tableaux au L luvre qui De valent pas le mien.
— Ce n'est pas la médiocrité de ceux-là qui donne de la valeur au tien.
— Mais tu sais bien, répliqua l'autre, que je n'ai pu le commencer que très-tard — que j'ai dû me presser — travailler dans de mauvaises conditions, — et que ce n'est pas ma faute, si je n'ai pu faire mieux.
— Ce n'est pas non plus celle du jury, répondit Joseph.
— Et vous, lui demandai-je, avez-vous été plus heureux que ces messieurs?
— Oh ! moi, me dit-il, je n'ai rien envoyé au • Louvre ; je ne me sens pas encore mûr pour un
début sérieux. Quand je le tenterai, si je suis refusé, je veux avoir le droit de crier. D'ailleurs, les éléments me manquent ; avec les frais des premiers matériaux, du modèle, du moulage, la plus petite statue coûte au moins deux cents francs. Les trois chiffres, c'est inabordable, — faut attendre.
— En attendant, dit quelqu'un, nous menons la vie dure.
— Et nous ne sommes pas au bout, reprit Joseph ; mais, ajoula-t-il avec une certaine vivacité, et avec beaucoup de raison surtout, vous êtes étonnants, vous autres; vous me faites l'effet de ces gens qui entreprennent le voyage de Strasbourg pour monter
16 LE DESSOLS DU PAMER.
au clocher, et qui se déclarent fatigués à la première marche. Vous n'avez pas été pris en traître pourtant, car l'art a ceci de bon qu'il est franc, il vous dit très-bien : Si tu as du talent, je te donnerai un jour de la gloire et du vin à quinze sous à tous tes repas; mais d'ici là tu passeras par des chemins difliciles, et ta vie sera semée de clous. C'est à vous de réfléchir ; mais, si vous acceptez le marché, ne venez pas vous plaindre, et ne découragez pas vos camarades.
Au reste, de tous ces jeunes gens à qui il faisait ainsi la mercuriale, Joseph était véritablement le seul qui eût, comme on dit, quelque chose dans le ventre. Il avait la foi naïve et obstinée, la persévérance de tous les instants. Il était parvenu à apprivoiser la misère, et la supportait autant par habitude que par insouciance, comme on fait d'une maîtresse acariâtre et grêlée qui a de bons moments. Chez lui l'enthousiasme n'excluait pas la raison. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était engagé dans une impasse qui l'empêcherait éternellement d'arriver à son but. Yovant que les matériaux lui manquaient et qu'à part ses études il ne pouvait rien produire qui eût chance de placement ; sans abandonner entièrement son art, il se livra à une industrie qui s'y rattachait presque et
qui ne tarda pas à lui rapporter non-seulement pour suffire à son existence, mais encore assez pour lui permettre de mettre décote une somme qui, dans un temps donné, devait lui procurer les moyens de rentrer dans Fart et de s'y livrer exclusivement, et dans des conditions de succès. 11 entra en qualité d'ouvrier chez l'ornemaniste Romagnési, où il travailla plus d'un an. Il en sortit à cause d'une maladie dangereuse qu'il avait gagnée en passant des nuits à travailler dans un atelier mal clos, au char qui devait ramener les cendres de l'Empereur. Durant ces travaux il gagnait quarante et cinquante francs par nuit. Sa maladie, qui se prolongea pendant une partie du rigoureux hiver de 1840, emporta toutes ses économies. Cependant la campagne d'été s'ouvrit heureusement, les architectes ses anciens patrons lui trouvèrent de la besogne. Il n'exécutait plus lui-même, et composait seulement du dessin d'ornement. Doué d'une grande invention, il concevait rapidement. On a de lui des choses charmantes qui peuvent lutter avec les plus merveilleux caprices de pierre ou de marbre que le génie de la Renaissance faisait courir sur les murs de Chambord, de Chenonceaux ou d'Anet.
Ces travaux lui étaient bien payés, et son magot
commençait à redevenir ventru, car il vivait avec une grande sobriété, et en toutes choses restreignait le plus possible ses dépenses. On ne lui connaissait pas de maîtresse : « L'amour, disait-il, c'est une passion de luxe, et mon budget ne me permet pas d'ouvrir un compte à cet article. » Son unique plaisir était de caresser l'espérance qu'il avait de pouvoir prochainement dégager d'un beau bloc de marbre l'idéale Galathée qu'il sentait déjà vivre dans sa pensée. Il serrait l'argent de ses économies dans une petite bourse dont la contenance avait été calculée pour ne recevoir que juste et en or la somme qu'il s'était fixée pour commencer en toute liberté l'œuvre avec laquelle il comptait débuter au Salon. Il lui fallait 1 ,200 francs. Un soir il me montra son trésor : « Le jour où je ne pourrai plus rien mettre dans ma bourse, me dit-il, je saurai «pie j'ai mon compte, et je m'en tiendrai là. Ça approche, ajouta-t-il en palpant la bourse, encore cinq ou six louis ! » Quelques jours après je le rencontrai, il était radieux ; il m'approcha ou faisant sonner son gousset.
— J'ai crevé, me dit-il en me montrant cinq ou mx pièces d'or; la bourse est pleine, et voilà ce que j'ai de trop. Venez déjeuner avec moi, vous m'accompagnerez pour chercher un atelier ; dans
huit jours je veux êlrc à l'œuvre. 11 arrêta un atelier rue Notre-Dame des Champs. En me quittant il me donna rendez-vous pour le lendemain chez lui. Quand j'y arrivai à l'heure convenue, je le trouvai tout pâle et en train de faire une déposition à un commissaire de police. Pendant que nous étions ensemble la veille, on l'avait vole. Ce vol fut attribué à un ouvrier couvreur, qui, en réparant un toit, avait vu Joseph compter son petit trésor. La police ne put découvrir ses traces. Cet événement porta un coup terrible à l'artiste. — Il y a des gens qui n'ont pas de chance, dit-il, et qui perdraient en ayant tous les atouts du jeu dans les mains. C'est égal, reprit-il, je tenterai l'assaut du Louvre avec le peu qui me reste ; j'y entrerai avec du plâtre au lieu d'y entrer avec du bronze ou du marbre. Tout son courage lui était revenu. 11 essaya, pour se faire quelque argent, de vendre des statuettes, œuvres de fantaisie faites au hasard du caprice et pour lesquelles il pouvait jusqu'à un certain point se passer de modèle, grâce à une grande science anatomique. Les éditeurs Susse, Giroux et les autres lui faisaient beaucoup de compliments, mais ne l'achetaient pas. — Appelez-vous l'radier, lui disaient-ils, — et nous \ous payerons vos statuettes 1^500 lianes les yeux fermés. Alors
comme aujourd'hui, la vogue patronait ces gracieux libertinages qui garnissaient les étagères et les petits-dunkerque des boudoirs galants. Les nudités de Joseph étaient trop chastes, c'était trop de la plastique correcte, et il ignorait l'art de tordre un corps féminin dans ces attitudes exagérées qui font ressembler quelques-uns de ces groupes à la mode à des tas de sangsues ivres d'une pléthore sanglante.
La misère revint heurter au seuil du logis. Elle y rentra terrible et impitoyable, comme un ennemi vaincu qui triomphe à son tour et use sans merci du droit de représailles. Ce dénûment était arrivé à un tel degré, qu'un jour un des amis de Joseph l'ayant invité à dîner, l'artiste lui répondit naïvement : « Je crains que cela ne me dérange, ce n'est pas mon jour. » Au lieu de tabac, il fumait des feuilles de noyer qu'il ramassait dans les bois de Verrières, et qu'il hachait menu après les avoir fait sécher. Une seule espérance le soutenait., c'était l'ouverture prochaine du Salon. Dans une chambre sans feu, au milieu d'une température sibérienne, il travaillait depuis trois mois à un saint Antoine, car il avait été forci de renoncer à son groupe de Galathée, dont l'exécution trop coûteuse avait été renvoyée à des temps meilleurs.
Malgré la modicité de son prix, la terre glaise était encore trop chère pour sa bourse vide, cette même bourse qui avait contenu presque une fortune, car, par une étrange ironie, son voleur la lui avait laissée. 11 avait donc été chercher luimême sa terre glaise dans quelques champs des environs de Paris. Un chiffonnier de la rue Mouffetard, qu'il avait rencontré je ne sais où, lui donnait des séances à cinq sous l'heure, et les trois quarts du temps ce brave homme inventait des nises angéliques pour ne pas se faire payer. Il s'était pris d'une passion presque paternelle pour Joseph, et, sans rien comprendre à l'art, il avait épousé l'enthousiasme et les espérances de l'artiste. Quand Joseph lui disait en montrant ses carreaux où la gelée avait buriné tous les caprices d'une mosaïque irrisée : ce En voilà assez pour aujourd'hui, père Tirly, il fait froid, » le bon vieux répondait : « Ah ! bah, quand on a été à la Bérézina, ça semble une chaufferette chez vous. Lorsque le dernier coup de gradine fut donné à la statue, le père Tirly était aussi joyeux que l'artiste. On approchait de l'époque assignée aux artistes pour l'envoi de leurs productions. Il fallait songer au moulage en plâtre de la statue. Michelli, Fontaine et les autres mouleurs qui travaillaient pour les
artistes ne voulurent pas aventurer un crédit en voyant le déniïment de Joseph. Tout ce qu'il put obtenir de l'un d'eux, ce fut la fourniture du plâtre nécessaire. Aidé de quelques amis, Joseph moula lui-même sa statue. L'opération dura deux jours et se termina heureusement. On était alors à la veille de la date où les œuvres destinées à l'exposition devaient être rendues au Louvre, à minuit pour dernier délai, les opérations du jury devant commencer le lendemain même. Pendant la nuit, une recrudescence de gelée s'étant manifestée, Joseph, pour atténuer l'action du froid sur sa statue, dont le plâtre encore frais n'avait pas acquis la cohérence solide qu'il acquiert en séchant, se dépouilla de sa propre couverture, et amoncela, comme une chaude cuirasse contre les morsures du froid, tous ses vêtements sur le saint Antoine, jouant ainsi auprès de lui le rôle de saint Martin. Le lendemain, deux ou trois amis vinrent chez Joseph pour l'aider au transport de la statue, que l'on devait conduire au Louvre dans une petite voiture qui arriva en retard de quatre heures. Tout n'était pas fini, la fatalité intervint alors dans la personne d'un portier absurde qui déclara ne pas vouloir laisser rien sortir avant le paiement d'un terme arriéré. On lui fil observer qu'une statue
n'était pas un meuble, et que la loi ne lui en permettrait pas la détention. 11 ne voulut rien entendre, et, pétrifié dans son obstination stupide, il exigea une permission du propriétaire. On courut à Passy, où celui-ci demeurait, et on ne le trouva pas, il ne devait rentrer que pour dîner. On y retourna à l'heure indiquée, il venait de sortir. Il était huit heures du soir. On prit le parti de s'adresser au juge de paix. Celui-ci renvoya au commissaire de police, qui commença presque à donner raison au portier. Mais sur les représentations que lui fit Joseph du tort qu'on allait lui causer en lui taisant manquer l'exposition, le commissaire se décida à autoriser l'enlèvement de la statue. Il était alors onze heures du soir. On n'avait plus qu'une heure pour arriver au Louvre. Un givre dangereux rendait les rues presque impraticables. Les voitures n'allaient qu'au pas : il aurait fallu trois heures au moins, et on n'en avait qu'une! et pour comble, des réparations d'égout obligèrent de prendre le plus long chemin. En passant sur le Pont-Neuf, Joseph et ses amis entendirent sonner une demie.
— C'est onze heures et demie, dit Joseph qui suait à grosses gouttes au même endroit où le thermomètre rendait des degrés au pôle.
— C'est minuit et demi, répondit un jeune homme qui se détacha d'un groupe déjeunes gens, qui, arrivés trop tard au Louvre, s'en retournaient avec leurs tableaux. Ils avaient pris leur parti et chantaient gaiement: Allons nous-en, gens de la noce.
Joseph et ses amis s'en retournèrent sur leurs pas.
Cette année-là les artistes refusés au Salon, et des plus grands noms, en appelèrent à l'opinion en fondant l'exposition du bazar Bonne-Nouvelle, où ils envoyèrent leurs ouvrages. Le Saint-Antoine de Joseph y fut exposé, ainsi qu'une petite statuette de Marguerite, qui semblait sortir toute mélancolique de la pensée de Gœthe : ces deux œuvres furent achetées 150 francs par le conservateur du musée de Compiègne. Cette misérable somme permit à Joseph de traîner encore quelque temps, un an à peu près. Ce fut alors qu'il entra à l'hôpital par la protection d'un interne, car il n'avait pas de maladie caractérisée. Il y.mourut d'épuisement au bout de trois mois, laissant pour héritage aux bonnes sœurs qui l'avaient soigné une petite figure d'ange que l'on voit encore dans la chapelle de la communauté. Ses œuvres, restées presque toutes à l'état d'ébauche, sont disséminées çà et là dans des ateliers d'amis. M. de Mélanger en pos-
sède une dans son cabinet ; c'est une petite statuette de grenadier blessé, dont le style rappelle les meilleurs grognards de Cbarlet.
Joseph D... mourut à vingt-trois ans, sans rancune contre la vie, sans récrimination contre l'art qui l'avait tué, comme un brave soldat qui tombe sur un champ de bataille en saluant son drapeau.
Octobre 1849.