LA MANSARDE
Laurent et sa compagne descendirent précipitamment de leur voiture, et s'approchèrent du groupe au milieu duquel Tristan était évanoui. Voyant que son ami était hors d'état de lui répondre, Laurent interrogea quelques personnes qui se trouvaient là :
— Il n'est pas blessé? demanda-t-il.
— Non, lui répondit-on ; il n'est qu'évanoui.
— Mais que lui est-il donc arrivé ?
— Nous ne savons ; il a poussé un grand cri en étendant les bras, et il est tombé !
— Y a-t-il longtemps ? demanda mademoiselle Stella.
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— A l'instant.
— Allons, dit Laurent un peu tranquillisé, ce n'es! rien, une faiblesse; eela se comprend, dans son étal ; et, aidé de deux autres personnes, il transporta Tristan, qui n'avait point repris connaissance, dans la voilure de l'artiste, que celle-ci avait mise à sa disposition.
Trois quarts d'heure après, ils arrivaient tons trois au logement que Tristan occupait darrs le quartier latin. On mit le jeune homme sur son lit, et, comme Laurent était inquiet en voyant que Tristan n'était point revenu à lui, il envoya chercher un médecin parle portier. Stella, assise sur une chaise, était restée immobile et promenait ses yeux parla chambre. C'était une petite chambre, plus longue que large, formant pour ainsi dire corridor. Elle recevait le jour par une fenêtre dite tabatière, à la hauteur de laquelle on ne pouvait atteindre qu'en montant sur une chaise. Mais alors on découvrait en partie l'admirable panorama des environs de Paris. Les murs de cette cellule désolée suintaient l'humidité qui s'écoulait en grosses larmes jaunes pareilles à des perles d'ambre échappées d'un collier rompu. Les meubles formaient l'éclectisme le plus misérable. Le lit, sur lequel Tristan était toujours étendu, immobile et les yeux ouverts, était
un de ces lits de forme impériale ; seulement les ornements de cuivre qui le garnissaient avaient été enlevés et vendus dans un jour de besoin : ce lit, garni d'un maigre matelas, était rompu par les insomnies fiévreuses, et les draps qui s'en échappaient étaient de cette toile grossière, rude et grise, qu'on emploie dans les ménages des pauvres gens. La cheminée était encore chargée de fioles et de flacons de pharmacie employés pendant la dernière maladie du jeune homme : cette cheminée, dont le marbre en pierre était rompu, était surmontée d'une petite glace de forme Louis XV, dont le cadre était vermoulu et dédoré ; la glace reflétait une grande statuette de la Polymnie antique. Au-dessus de cette glace, on voyait, accrochée au mur, une vieille couronne de bluets horriblement fanée et qu'on avait voulu préserver de la poussière en l'entourant d'un morceau de gaze. Tous les autres meubles, qui se bornaient du reste à un secrétaire, une commode, un fauteuil, dit bergère, et deux ou trois chaises défoncées, étaient tous dans le plus mauvais état de conservation ; c'était enfin le dernier mot du bric-à-brac. Le carreau de la chambre était froid et humide comme les murs.
En examinant tous les détails de ce morne et désespéré séjour, le cœur de l'artiste s'était gonflé
de tristesse, et la pitié, cette fleur si prompte à éclore dans le cœur des femmes, venait de s'ouvrir dans le sien.
— Mon Dieu ! dit-elle à Laurent, qui était resté comme elle silencieux, comment peut-on vivre ici? c'est horrible !... Mais vous, qui êtes son ami, Laurent, ajouta Stella, vous devriez forcer ce jeune homme à quitter cet abominable trou; vous devriez l'y aider, vous le pouvez.
— Ma chère, je vous ai déjà dit que j'ai eu la plus grande peine à lui faire accepter mes services pendant sa dernière maladie. Vous ne connaissez pas l'amour-propre obstiné de ce garçon, et c'est un miracle que j'aie pu le vaincre. Malade assez dangereusement, il m'a fallu employer des trésors de diplomatie pour le faire consentir à recevoir les secours que réclamait son état. Je lui ai proposé cent fois de quitter cette mansarde affreuse, si noire que le soleil lui-même refuse d'y entrer. Jamais, sur ce point, je n'ai pu parvenir à vaincre l'obstination de Tristan. Il veut rester ici quand même; ce lieu, dit-il, lui rappelle des souvenirs au milieu desquels il veut vivre.
— Mais enfin, dit Stella, quelles sont ses ressources? a t il des moyens d'existence?
— 11 n'en avait aucun lorsque je l'ai connu, et
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vivait alors je ne sais comment. Depuis notre liaison, je lui ai procuré quelques petits travaux ; et d'ailleurs ma bourse lui est toujours ouverte.
En ce moment, le portier de la maison entra accompagné du médecin ; c'était celui qui dernièrement avait soigné Tristan.
— Eh bien ! demanda-t-il à Laurent qu'il connaissait, qu'est-il donc arrivé ? Notre malade aura fait une imprudence sans doute?
Laurent en deux mots lui expliqua ce qui était arrivé : la sortie de Tristan, la façon brusque dont il l'avait quitté pour courir après quelqu'un, et comment, une demi-heure après, ils l'avaient trouvé évanoui dans une allée des Champs- Elysées.
— Vous ne savez rien de plus? dit le docteur, qui tàtait le pouls du malade.
— Je n'ai pu en apprendre davantage, reprit le jeune homme. Seulement je commence à croire qu'il y a là plus qu'une simple faiblesse. Tristan était plein de force quand il nous a quittés; son évanouissement a certainement une autre cause que la fatigue. 11 doit résulter d'une grande commotion morale ; seulement j'en ignore l'origine, car nous n'avons pu, madame et moi, lui arracher une seule parole pendant le trajet des Champs-
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Élvsées jusqu'ici, et, depuis notre retour, il n'a pas quitté la position où vous le voyez.
— C'est une crise nerveuse, dit le docteur. Seulement, comme je l'ai observé depuis que je le traite, ce jeune homme a une organisation trèsbizarre. Ce sont des crises muettes, sourdes, intérieures, qui ne se traduisent pas comme d'habitude par des cris et des convulsions. Ainsi, en ce moment, voyez-le, sous ce masque calme, sous cette tranquillité apparente, il doit y avoir une douleur très-violente... plusieurs fois déjà je l'ai vu ainsi.
— Serait-ce dangereux ? demandèrent ensemble Laurent et Stella.
— Pas absolument, répondit le docteur, qui s'était mis à une table et préparait son ordonnance. Habituellement cela dure une heure au plus, et se termine par un long sommeil. 11 faudrait lui faire prendre cette potion. Il serait prudent aussi que quelqu'un restât auprès de lui. Je reviendrai ce soir, en tout cas.
Laurent envoya le portier chercher la potion indiquée par le docteur. Celui-ci revint peu d'instants après ; il était accompagné d'un domestique en grande livrée, auquel il dit en entrant:
— M. Tristan, c'est ici ; mais il est malade et ne pourra vous répondre.
— Que demandez-vous ? dit Laurent au domestique, pendant que mademoiselle Stella l'examinait attentivement.
— Je viens de la part de mon maître savoir des nouvelles de M. Tristan.
— Votre maître... qui est votre maître?
Le domestique hésita un instant, et finit par ne point répondre. — Mon maître, reprit-il, a su l'accident arrivé tantôt à M. Tristan, et il m'a chargé de venir savoir quelles en étaient les suites, voilà tout.
— Mais encore, qui est votre maître ? insista Laurent.
— M. Tristan le connaît bien, répondit celui-ci ; c'est un de ses amis.
Voyant que l'homme à la livrée s'obstinait dans sa discrétion, Laurent lui répondit:
— Vous direz à votre maître que l'accident de M. Tristan n'a pas eu de suite grave, et que demain, sans doute, il sera en état d'aller le remercier de l'intérêt qu'il a bien voulu prendre à lui... Seulement il serait utile que vous me disiez de quelle part vous venez, pour que j'en instruise M. Tristan.
— Ce n'est point la peine, dit encore le domesti jiie; mon maître voulait avoir des nouvelles de M. Tristan, mais il ne tient pas à ce que celui-ci
sache qu'il a envoyé chez lui. Et il sortit gravement.
— Ah çà, dit Laurent, cet homme est un sphinx en livrée !
— Non pas, dit Stella; je le connais, moi, et je; sais d'où il vient. Cet homme est le premier valet de chambre de M. de Villerey.
— Vous êtes sûre, dit Laurent, que cet homme appartient au comte de Villerey ?
— Je l'ai vu assez souvent autrefois lorsqu'il venait accompagner son maître à l'Opéra: il doit môme m'avoir reconnue.
— Mais comment se fait-il que le comte de Villerey s'inquiète ainsi de Tristan, et pourquoi veutil laisser caché l'intérêt qu'il lui porte?
— Nous sommes, dit Stella, sur la voie du mystère. Mais écoutez, dit-elle, la potion ordonnée par le docteur commence à opérer sur notre malade; Tristan a bougé: il ouvre les yeux.
— Il parle, dit Laurent en s'approehant du lit et en aidant celui-ci à se mettre sur son séant.
Tristan, en effet, venait d'ouvrir les yeux, ses membres contractés se détendirent peu à peu ; mais un frisson général succéda à l'insensibilité d'où il venait de sortir. 11 regarda Laurent et Stella sans les reconnaître ni l'un ni l'autre. Puis, après
avoir levé la tète et tendu le cou clans l'attitude d'un homme qui écoute des sons lointains, il prit sa tête dans ses mains avec un geste désespéré ; ses yeux s'allumèrent et lançaient autour d'eux des flammes fiévreuses; puis, comme s'il reculait devant une apparition, il s'enfonça dans ses couvertures, et poussa deux ou trois sanglots qui étranglèrent et rendirent inintelligibles les paroles qu'il avait prononcées.
— 11 faut renvoyer chercher le docteur, dit Stella ; son état parait étrangement inquiétant; je suis maintenant convaincue qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire pendant le temps qu'il nous a quittés.
Laurent commençait à partager les inquiétudes de l'artiste ; penché à demi sur le lit du malade, il épiait le moment où celui- ci sortirait de sa torpeur fiévreuse et laisserait échapper quelque parole qui pouvait révéler la cause mystérieuse de la crise à laquelle il était en proie depuis deux heures.
Une nouvelle cuillerée de la potion, que Stella ingurgita de force entre les lèvres serrées du malade, apporta un peu de calme à la situation de Tristan; il leva les yeux sur sa belle garde-malade, et un vague sourire effleura sa bouche. Puis tout d'un coup l'expression de son visage changea encore
entièrement ; il saisit avec force dans ses mains les mains de l'artiste, et il s'écria :
— Vous !... quoi ! c'est vous ici!... Enfin, Ton m'avait donc trompé, Hélène!... vous ne m'avez pas oublié... vous vous êtes souvenue, et vous voilà auprès de moi, ici, dans mes bras, ajouta-t-il en entourant d'une forte étreinte la taille de Stella, qui, d'un signe, avait appelé auprès d'elle Laurent pour qu'il vint l'aider à contenir le délire du jeune homme.
D'une voix toujours violemment émue, mais moins convulsive, et dont les mots étaient pleins de notes caressantes, Tristan continuait :
— 0 Hélène! pauvre amie !... vous êtes venue à temps... Plus tard, vous ne m'auriez pas
retrouvé, et je serais mort sans vous voir
C'est fini, c'est fini, voyez-vous ; le bonheur rêvé
ne se réalisera plus jamais Oui, reprit-il plus
bas, et comme s'il répondait à une question de l'être imaginaire auquel il croyait parler, oui, je sais que vous m'aimez autant que je vous aime ; vous voudrez lutter comme j'ai voulu le faire ; mais j'ai été vaincu dans cette lutte, et vous le serez comme moi... Cette femme a juré notre malheur à tous deux, il s'accomplira... Il s'accomplira, reprit Tristan d'une voix plus haute, toujours
comme s'il répondait à une interruption. Je connais cette femme, vous dis-je ; elle arrivera a ses fins, et tous les moyens lui seront bons pour y parvenir... Son intérêt d'ailleurs exige que nous soyons séparés... Oh ! dès le premier jour, j'avais tout prévu... L'influence qu'elle exerce sur celui de qui dépend mon sort est invincible, et rien ne prévaudra contre elle... Ils m'ont condamné, Hélène.. . Voilà pourquoi j'ai voulu mourir... Mon agonie a été longue et douloureuse... mais je suis à bout de mes souffrances... Votre vue donnera des forces à mon courage... Ah ! Hélène, vous avez bien fait de
venir Vous voyez, je suis raisonnable... vous
leur direz, à ceux qui m'ont persécuté, que je suis mort sans haine... sans colère... Pourtant je suis jeune... et cela est rude et cruel, de s'en aller si vite... quand le soleil de ma vingtième année est encore à son midi... Mais mieux valait en finir tout de suite que de prolonger ses tortures. .. Tenez, Hélène, je vais vous rendre tout ce que j'ai à
vous tous ces charmants souvenirs que vous
m'aviez donnés aux jours lointains de ce bonheur qui ne devait pas avoir de suite... Vos lettres surtout, reprenez-les... Si on les trouvait ici après ma mort, mon ennemie pourrait en faire des armes contre vou<.
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Et Tristan tira de dessous son traversin un petit coffret d ebène qu'il remit entre les mains de Stella, qui consentit à le prendre, sur un geste de Laurent.
— Il faut absolument renvoyer chercher le médecin, dit Stella; son délire continue, son pouls est brûlant, il a la fièvre chaude.
— Je vais appeler le portier, dit Laurent ; mais en sortant de la chambre il trouva le portier de la maison qui montait au même moment ; avec lui montait une jeune fille qui paraissait en proie à une violente émotion.
— Monsieur, dit le portier à Laurent, voici une demoiselle qui veut parler a M. Tristan... Je lui ai dit qu'on ne pouvait pas le voir en ce moment, elle a voulu monter; comme vous êtes l'ami de M. Tristan, vous saurez mieux que moi ce qu'il faut faire.
— Bien, mon ami, dit Laurent; allez vite chez le médecin, et tachez de le ramener avec vous. Tristan va plus mal.
— Ah ! dit la jeune fille en se précipitant dans la chambre, on ne m'avait pas trompée, il est en danger. Où est-il ? où est-il ? s'écria-t-elle hors d'elle-même en repoussant Laurent. Mais, au premier coup d'oeil jr.té dans la chambre, elle aperçut
Tristan qui avait la tète penchée sur la poitrine de Stella, et elle vit celle-ci qui tenait encore à la main le coffret (Tébène. En levant les yeux, Tristan rencontra ceux de la jeune fille. Un grand cri de surprise s'échappa de sa bouche ; il repoussa violemment Stella, et étendit les bras vers l'inconnue en séchant : Hélène I Hélène !