‹ Le dessous du panierChapitre 5 sur 8 · L ENTRETIEN · texte numérisé non relu

L ENTRETIEN

Pour l'intelligence de ce récit, nous conduirons maintenant le lecteur à l'hôtel du comte de Yillerey, dont c'était, ce soir-là, le jour de réception. 11 était neuf heures et demie, et une longue file de voitures qui stationnaient devant l'hôtel du comte indiquait qu'une affluence considérable de monde devait se presser dans ses salons. Cette fête, qui, en effet, était la dernière de la saison, avait nécessairement attiré tous les fidèles de l'hôtel, et les personnes qui n'y venaient point régulièrement étaient venues s'y montrer, ne fût-ce qu'une heure, pour saluer le comte et la comtesse, qui devaient, aussitôt leur salon fermé, quitter Paris pour aller habiter une

terre qu'ils possédaient dans le Bourbonnais. Ce départ devait avoir lieu après le mariage de mademoiselle Hélène de Bervilliers, avec M. Ferdinand de Meillery, le fat le mieux ganté de France et de Navarre. Mademoiselle de Bervilliers, fille du général de ce nom, mort pendant l'expédition de Constantine, était restée orpheline de très-bonne heure, et M. de Villerey, qu'une longue amitié avait lié au feu général de Bervilliers, avait été nommé le tuteur de la jeune fille, qu'il avait laissée dans une maison d'éducation jusqu'à l'époque où son mariage lui avait permis de la prendre dans sa maison. Hélène de Bervilliers avait dix-huit ans, et c'est d'elle surtout, pour la définir, en un mot, qu'on eût pu dire, comme le poëte : Mens blanda in cor pore blando. Ce qui ne gâtait rien à son état dans le monde, la fille du général de Bervilliers était de plus une héritière, dont la dot était suffisamment attrayante pour lui attirer toute une cour d'adorateurs.

A son premier pas dans le monde officiel, aimée comme une fille par le vieux comte de Villerey, Hélène, durant les premiers temps de son séjour à l'hôtel, avait toujours été très-froidement traitée par la comtesse, qui, dans les plus petits détails de la vie privée, semblait prendre à tâche de lui

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prouver son antipathie, et c'était quelque chose de terrible que l'antipathie de madame de Villerey. La suite de cette histoire montrera, sous son vrai jour, le caractère de cette femme, une de ces créatures fatales, venues au monde pour briser les destinées de ceux qui les entourent, et dont on ne peut toucher une fois la main sans qu'il en résulte une blessure au cœur. Cependant, au bout d'un mois, les manières de madame de Villerey changèrent complètement dans sa façon de vivre avec la jeune orpheline, qui avait toujours opposé une douceur angélique aux: duretés de toutes sortes dont l'accablait la femme de son tuteur. Cette métamorphose, qui, du reste, ne s'était accomplie qu'après avoir passé par toutes les nuances habiles d'une transition qui devait faire croire à la sincérité de ce retour, étonna néanmoins Hélène ; mais elle ne tarda pas à en deviner le véritable motif, et le jour où elle fit cette découverte fut le jour où elle s'aperçut que M. Ferdinand de Meillery, parent de la comtesse, et devenu l'un des familiers de la maison depuis le mariage du comte, était fort empressé autour d'elle. Hélène, pour des raisons qu'on saura tout à l'heure, ne fit aucune attention aux soins dont elle était L'objet de la part du jeune de Meillery, et ce fut cette froideur et cette inatten-

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tion qui redoublaient l'empressement et les caresses hypocritement maternelles de madame deYillerey, dont le but était d'amener un mariage entre les deux jeunes gens. Aussi fournissait-elle à son protégé tous les moyens possibles pour arriver à la conquête de la pupille de son mari ; il est vrai de dire que, commercialement, c'était là une excellente spéculation pour M. de Meillery, à qui il n'allait bientôt plus rester, pour tout bien, que son inaliénable fatuité. Il y avait donc ligue évidente entre la comtesse et le jeune homme dont les empressements devenaient de jour en jour plus significatifs aux yeux d'Hélène, quoi qu'elle fit pour ne rien voir. Cependant certains bruits qu'elle entendait vaguement courir autour d'elle, quelques propos indiscrets que lui rapportèrent de jeunes femmes et des jeunes filles de sa connaissance, et plus que tout cela, l'attitude et les apparences de fiancé accepté que prenait M. de Meillery, avec un grand air de sincérité vinrent éclairer Hélène qui avait toujours éprouvé une aversion instinctive pour ce jeune et outrecuidant personnage, et un jour elle fut instruire son tuteur de ce qui se passait. M. de Villerey rassura la jeune fille en lui disant que tous ces bruits n'avaient aucun fondement sérieux, que sa mission de tuteur lui impo-

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sait d'empêcher qu'elle ne fût violentée dans ses sentiments, et qu'elle eût à se tranquilliser. Cependant, comme les assiduités de Ferdinand redoublèrent de nouveau, et qu'un soir, au milieu d'une nombreuse réunion, Hélène le vit recevoir les compliments qu'on lui adressait à propos de son prochain mariage, la jeune fille ne put s'empêcher d'être inquiète encore davantage, et elle pressentit qu'elle allait avoir une lutte terrible .à soutenir contre l'influence qui protégeait M. de Meillery, et le maintenait dans ses impertinentes espérances. Un second entretien qu'elle eut avec son tuteur vint encore autoriser et augmenter ses craintes. Le comte changea de système tout à coup, et aux premières paroles d'Hélène sur M. de Meillery, il lui répondit qu'une pupille devait avoir l'obéissance d'une fille, et s'en rapporter entièrement aux décisions de l'homme que la loi lui avait donné pour père. Sans rien préciser pourtant, le comte fit comprendre à Hélène qu'elle avait, en tout cas, tort de rejeter si loin l'union très-honorable que paraissait désirer M. de Meillery ; et sur ce propos, le comte fit du jeune homme un portrait des plus avantageux.

Comme Hélène, atterrée devant ce changement qui venait de se manifester dans l'esprit de son

tuteur, combattait avec toute la force que lui donnait la répulsion qu'elle éprouvait pour M. de Meillery ; comme elle essaya même de rappeler timidement, et avec toutes sortes de recherches de langage, que son cœur ne lui appartenait plus, et qu'il était donné depuis longtemps déjà : A celui que vous savez bien, ajouta-t-elle, plus bas encore, en voyant les nuages de colère sourde que cet aveu faisait monter au visage de son tuteur; celui ci, pour toute réponse, et malgré ses supplications éplorées, renvoya brusquement Hélène en lui disant :

— Au surplus, ces affaires-là ne me regardent pas, ma femme s'est chargée de votre avenir, vous savez combien vous lui êtes chère, et c'est montrer au moins de l'ingratitude en reconnaissant si mal les soins dont elle vous entoure.

Hélène baissa la tète, elle était toute seule à lutter contre sa destinée.

Le lendemain même, un peu avant la soirée, après un entretien qu'elle avait eu avec son mari, la comtesse de Villerey annonça à Hélène que M. Ferdinand de Meillery avait demandé sa main et que, comme ce mariage satisfaisait au delà de tous les désirs, les convenances, M. de Villerey avait répondu au jeune homme qu'il acceptait au

nom de sa pupille, et qu'on allait faire en suite d'abréger toutes les lenteurs des formalités pour que le mariage pût s'accomplir avant le départ pour la campagne.

M. de Meillery, de son côté, sûr de la promesse de M. de Villerey, et protégé par sa femme, s'occupa d'Hélène avec plus d'insistance qu'il ne l'avait jamais fait. C'étaient tous les jours des galanteries, des bouquets, des madrigaux, qui rendaient Hélène encore plus malheureuse. Cependant, voyant l'inutilité d'une lutte ouverte contre ceux qui voulaient violenter son opinion, Hélène parut prendre un parti, et devint plus calme; mais c'était ce calme trompeur qui couve une résolution prise.

Cette résignation apparente d'Hélène, au lieu de satisfaire madame de Villerey, l'inquiéta au contraire, comme elle inquiétait de son côté M. de Meillery, qui ne s'était jamais abusé sur la nature des sentiments qu'il inspirait à Hélène, mais qui n'était point homme à s'en embarrasser ; car, pour lui, la question d'intérêt était bien au-dessus de la question de conscience. Seulement, comme nous l'avons dit, l'attitude d'Hélène pendant les préparatifs de ce mariage, donl on voulait hâter la célébration, donnait de vagues appréhensions à Ferdi-

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nand ; avec cette prescience qu'on acquiert en de certaines occasions, il lui paraissait entendre sourdre dans l'avenir des événements qui s'élèveraient entre lui et la jeune fille, et qui viendraient mettre à néant toutes ses espérances de vanité et de fortune. 11 confia ses craintes à sa protectrice, madame de Villerey.

— Allons donc, Ferdinand ! lui répondit la comtesse; vous n'êtes pas raisonnable, et vos terreurs sont des enfantillages ! Votre mariage est convenu, l'époque de sa célébration est fixée, elle s'accomplira ; qui pourra l'empêcher? la volonté d'Hélène est sans force, et elle l'a bien compris en se soumettant aux désirs de son tuteur, qui, vous le savez, ne fait que ce que je veux.

— Mais, madame, reprit Ferdinand, mademoiselle Hélène ne m'aime pas; et cette résignation dont vous me parlez est peut-être encore quelque chose de plus dangereux pour moi qu'une résistance poursuivie. J'ai étudié le caractère de cette jeune fille, et j'ai cru m'apercevoir. qu'elle avait à un haut degré la science de dissimulation, qui, chez les femmes, et particulièrement chez les natures timides, atteint toujours les proportions du génie.

— Mais enfin, que concluez-vous ? et à quoi tendent toutes vos paroles?

— Je conclus, madame, reprit Ferdinand, que votre pupille a entête quelque projet dont le résultat n'éclatera qu'au moment où nous ne pourrons plus le conjurer... Et, s'il faut tout vous dire, j'estime que cette antipathie que mademoiselle Hélène professe contre moi a sa source dans l'estime qu'elle éprouve pour un autre.

— Qui peut autoriser un pareil soupçon !fit madame de Villerey.

— Ne donnez point à mes paroles un autre sens que celui qu'elles ont réellement, madame, reprit Ferdinand. J'ai, je vous le répète, des soupçons, mais purement moraux. Seulement, et l'expérience qu'en d'autres occasions j'ai pu faire de ces sortes de phénomènes me ferait affirmer que j'ai encore aujourd'hui raison dans mes prévisions, je dois avoir, j'ai un rival! mais où esti ? qui est-il? voilà ce que j'ignore, et ce que je veux ignorer quand même, ajouta Ferdinand eu s'inclinant devant madame de Villerey avec un sourire affecté.

— Et quand vous auriez raison dans vos soupçons bizarres et non justifiés, dit la comtesse, cela changerait-il vos résolutions ? La belle affaire l quelque amourette de pensionnat ; moins encore, une fantaisie imaginaire, une idylle comme il en

fleurit dans le cœur des adolescentes ! Sériez-vous donc jaloux d'un vague idéal?

Ferdinand sourit d'un air de doute, et jeta à madame de Villerey un regard qui parut rétonner.

— Point tant d'ambages, monsieur ! dit-elle, et sans plus tarder venez au but : que savez-vous sur le compte de mademoiselle Hélène ?

— Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit, lit Ferdinand; et, après avoir humblement salué madame de Villerey, il sortit.

— Qu'est-ce que cela signiûe ? dit la comtesse ; et elle sonna une de ses femmes.

— Sophie, lui dit-elle, priez mademoiselle Hélène de passer chez moi.

Au bout de cinq minutes, la femme de chambre revint :

— Mademoiselle est sortie, dit-elle.

— Sortie ! fit madame de Villerey. Seule, c'est, singulier! au moment d'entrer au salon ! (ju'est-ce que cela signifie? Et en proie à une inquiétude croissante, la comtesse entra chez son mari.

L INTKH.I I .

Comme madame de Villerey quittait son appartement pour se rendre à celui de son mari., un domestique occupé par quelques apprêts pour la soirée, aperçut la comtesse qui allait frapper à la porte du cabinet du comte.

— Monsieur n'est pas chez lui, dit le domestique en s'inclinant profondément devant sa maîtresse.

Celle-ci s'arrêta un instant surprise ; puis ayant entendu un bruit de voix dans la pièce où elle se disposait à entrer, elle dit au valet :

— Monsieur est rentré : je Fentends parler.

— Monsieur le comte est en" effet chez lui, dit le domestique un peu interdit ; mais il désire être seul, et a défendu de laisser entrer personne.

Madame de Yillerey frappa du pied le plancher avec une impatience qui n'allait sans doute pas tarder à devenir de la colère ; mais deux ou trois minutes de réflexion froide calmèrent son humeur irritable. Elle quitta donc l'antichambre en disant au domestique de son mari :

— Vous viendrez m'avertir aussitôt que monsieur le comte sera libre.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? murmurait-elle à voix basse ; M. de Yillerey enfermé chez lui, en conversation secrète avec son premier valet de chambre, car c'était bien lui : j'ai reconnu sa voix ; et je suis certaine d'avoir entendu aussi prononcer le nom de Tristan. — Que peuvent-ils donc avoir à se dire sur le compte de ce jeune homme ? Il y a quelque chose qu'on me cache, cela est sûr. — Mais je veux tout savoir, et je dois tout savoir, et je saurai tout, ajouta la comtesse avec un geste et un accent de souveraine résolution. — Et, sortant de sa chambre à pas discrets, elle profita de la disposition de l'appartement, en gagnant par des couloirs de service une seconde porte qui donnait sur le cabinet où son mari était, comme elle l'avait supposé, en conversation avec son premier valet de chambre. Posée sur la pointe des pieds, la tête appuyée contre la porte du cabinet, les yeux au guet et l'oreille

aux écoutes, la comtesse n'entendit d'abord que dès voix indistinctes et des paroles décousues dont le sens ne lui était pas perceptible. Seulement de temps en temps revenait un nom qui redoublait la curiosité de la comtesse ; et au bout de cinq minutes, bien que ceux qui parlaient n'eussent point élevé la voix, madame de Villerey, déjà habituée, ne perdait pas une de leurs paroles.

— Ah, ah ! dit-elle, en entendant le comte de Villerey qui parlait alors à son domestique — Ferdinand ne s'était pas trompé, on conspire... contre moi ;.... mais avant une heure, j'aurai établi une contre-mine.

— Le plus grand secret et les plus grandes précautions surtout, disait le comte ; — que personne au monde ne se puisse douter de ce que je médite !

— Soyez tranquille, monsieur, répondait Philippe, le vieux domestique, s'il ne faut que delà discrétion et de la prudence pour que la chose réussisse, nous sommes sûrs de la victoire,

— Ainsi donc, ce soir, — après que tout le monde sera parti, — tu m'amèneras un fiacre au coin de la rue.

— Tout sera préparé, monsieur le comte; seulement, comme l'heure approche où le monde va arriver, et que je ne pourrai plus parler à mon-

sieur le comte du reste de la soirée, — je crois que monsieur ferait bien de me donner maintenant la lettre que je dois porter. — Je Tirais sur-le-champ remettre moi-même à son adresse, et j'aurais immédiatement une réponse certaine.

— Tu as raison, dit M. de Yillerey. Je vais écrire cette lettre et te la remettre.

Il se fit alors un instant de silence, pendant lequel la comtesse n'entendit que le bruit d'une plume qui crie sur le papier.

— A qui donc écrit mon mari? pensait la comtesse, dont l'impatience et la curiosité, également irritées, arrivaient graduellement au plus haut degré. — Je suis arrivée trop tard, dit elle en frappant du pied, au risque de trahir sa présence; il me faudrait au moins deux heures pour recoudre entre eux les lambeaux de conversation que j'ai entendus, et leur donner un sens. Le mot de cette énigme mystérieuse doit être dans cette lettre — que va porter Philippe... Oh ! cette lettre, il faut que je l'aie. — Mais comment l'avoir?

Comme elle entendit ouvrir la porte opposée à celle où elle était aux aguets, madame de Yillerey supposa que le domestique de son mari était sorti, et que le comte était seul. Pour en être plus sûre, elle regarda au travers de la serrure, et aperçut

le comte de Villerey qui était seul en effet. Assis en face d'une table, et la tète appuyée dans ses mains, il avait pris une attitude méditative et désolée. Tout à coup il se leva, fit trois ou quatre pas dans la chambre, et se frappa le front en s'écriant :

— Pauvre enfant!... pauvre enfant!... mon Dieu !... mon Dieu !...

— Allons, dit madame de Villerey, encore une réaction que j'aurai à combattre. — Heureusement que cette soirée m'en offre les moyens... Mais le comte a pris une résolution... il ne s'en tient pas aux paroles.... il agit cette fois.... Tenons-nous sur nos gardes... Et d'abord cette lettre il faut absolument que je l'aie.

Aussi discrètement qu'elle était venue, la comtesse se retira dans ses appartements. En passant dans l'antichambre, elle retrouva le domestique qui peu de temps avant l'avait empêchée d'entrer chez son mari.

— Philippe est-il là? lui demanda-t-elle.

— Je crois que oui, madame la comtesse; seulement il s'apprête à sortir: Monsieur l'a chargé d'une commission.

— Vous lui direz de passer chez moi avant de sortir; j'ai à lui parler.

— Oui, madame la comtesse, fit le valet en ^inclinant.

Rentrée dans sa chambre, madame de Villerey se jeta sur un fauteuil, devant une petite table à écrire, et griffonna à la hâte un billet à sa modiste. Comme elle écrivait l'adresse, Philippe entra.

— Madame la comtesse m'a fait demander ?

— Ah ! c'est vous, Philippe, dit madame de Villerey. Vous sortez pour le service de Monsieur i

— Oui, madame la comtesse.

Madame de Villerey jeta un rapide coup d'œil pour voir si par hasard le domestique de son mari n'avait point dans les mains cette fameuse lettre qui l'inquiétait tant.

Philippe avait les mains vides.

— Allez-vous loin, Philippe ?

— Chez le banquier de Monsieur.

— Ah ! rue de Provence. — Cela tombe on ne peut mieux. — J'ai là une lettre très-pressée pour ma marchande de modes, qui demeure rue de la Paix, — vous la porterez en même temps.

— Volontiers, madame, répondit Philippe à la comtesse, qui lui remit la lettre qu'elle venait d'écrire.¥

— Allez, lui dit-elle.

Lorsqu'elle fut seule, la comtesse sonna sa femme de chambre. Mademoiselle Sophie accourut.

— Sophie, lui dit madame de Yillerey brièvement, écoutez bien ce que je vais vous dire. — Vous allez mettre un chapeau, et vous tenir dans l'antichambre, comme si vous étiez près de sortir. Dans uinq minutes, vous verrez le valet de pied François qui s'apprêtera à sortir aussi. — Il aura deux lettres à porter. — Vous lui direz que vous allez dans la Chaussée d'Antin, et que si c'est de ce côté que sont ses commissions, vous pourrez vous en charger. — François est paresseux, et sera bien aise de profiter de l'occasion, — et au besoin vous vous en chargerez. — Vous sortirez, et vous reviendrez dans une heure me rapporter les deux lettres. — Allez... soyez discrète. — Vous savez que je suis bonne.

Mademoiselle Sophie était une fille intelligente, — elle était taillée sur le patron de ces soubrettes rusées qui fonctionnent dans le vieux répertoire à grands coups de malice et de perfidie. — Elle ne se perdit point en protestations, — et alla se mettre à son poste. — Après qu'elle l'eut quittée, sa maîtresse sonna violemment.

Le valet de pied François se présenta :

— Madame appelle !

— Oui. — Est-ce que Philippe est parti ?

— Pas encore, madame, il donne des ordres à l'office, — mais il s'en va à l'instant.

— Rappelez-le, — dit la comtesse. — J'ai quelque chose à lui dire, — tous reviendrez avec lui.

Deux secondes après, les deux domestiques entraient chez leur maîtresse.

— Philippe, dit la comtesse au valet de chambre de son mari, — j'ai oublié de mettre le numéro de ma modiste. — C'en est une nouvelle chez qui vous n'êtes pas allé encore, vous n'auriez pas pu trouver. Rendez-moi la letire que je mette le numéro.

Philippe tira machinalement deux lettres de sa poche — celle de la comtesse et celle du comte. Madame de Villerey prit une plume et ajouta le numéro, qu'elle avait omis à dessein pour avoir un prétexte de rappeler Philippe. Cet oubli réparé, elle rendit la lettre au domestique ; mais, en la lui remettant dans la main, elle jeta, comme par mégarde, un coup d'œil sur la pendule qui marquait neuf heures.

— Oh ! dit- elle, — comme il est tard !

— Tout le monde va arriver.

— Il y a déjà des voitures dans la cour, dit Phi- ' lippe.

.Mais M. le comte est au salon.

— Mais, dit la' comtesse, — j'y songe, Philippe, — \nus ne pouvez sortir maintenant. — 11 faut que vous surveilliez l'office ; — la dernière fois le service a été très-mal fait, parce que vous n'étiez point là. — Il faut absolument que vous restiez. — Ma lettre n'est pas si pressée; on la portera demain.

— C'est que M. le comte — m'a bien recommandé la lettre à son banquier. — C'est pour une affaire de bourse, qui ne souffre pas de retard, m'a dit M. le comte...

— Alors, c'est différent, — dit madame de Villeiey, si cette lettre est importante, il faut la porter sans retard; — mais voici François — qui est moins indispensable que vous ici, et qui se chargera de ces commissions ; — donnez-lui vos deux lettres.

François fit la grimace.

Philippe hésita un instant; — mais ne soupçonnant pas le piège où on voulait le faire tomber, et n'ayant aucune objection à faire pour ne pas obéir à la comtesse, il lui répondit qu'il allait faire comme elle le désirait.

En effet, — en sortant, il remit ses deux lettres à François; mais en lui donnant celle de M. de Vilk'ic\ qu'il lui désigna particulièrement, Philippe lit à son camarade :

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— Cette lettre ne m'a pas été remise par le comté, — c'est M. de Meillery qui m'a chargé de la porter. — Il y aura un bon pourboire, nous le partagerons. — Va vite.

— Hum, dit François, en prenant les lettres, ce M. Ferdinand, il est sans gêne, — on voit bien qu'il va bientôt être de la maison.

— Pas encore, — dit Philippe entre ses dents.

— Hein ! fit François.

Philippe n'eut pas l'air d'avoir entendu, et se dirigea vers l'office.

— Il fait un temps de tous les diables, — murmurait François... J'aimerais mieux rester ici, que d'aller me morfondre à la pluie. — Ce vieux Philippe, il ne s'est pas fait prier deux fois pour se décharger de sa besogne sur mon dos...

— Qu'est-ce que vous avez donc à grogner comme cela, monsieur François ? dit Sophie, qui attendait le valet de pied.

— Je n'ai rien ; je vais à l'autre bout de Paris.

— Tiens, moi aussi, dit Sophie,

— Ah ! vous aussi. — A quel bout, s'il vous plaît ?

— Qu'est-ce que cela vous fait ? — Je vous vois venir, paresseux. — Vous voulez me passer une corvée ; — mais je vous préviens que je sors pour

inuii compte, — et que je ne me charge pas de votre besogne.

— Je ne vous demande rien, dit François, en mettant son chapeau de livrée. — Bonsoir, dit-il.

— Eh ! attendez donc, puisque vous sortez, — vous allez m'aecompagner jusqu'au pont. — J'ai peur dans ces rues désertes.

— Vous allez donc de l'autre côté de l'eau?

— Oui, je vais dans la chaussée d'Antin.

— Alors, je vous accompagnerai jusque-là, je vais aussi dans ce quartier.

— Bah ! dit Sophie, quoi faire ?

— Deux lettres à remettre.

— Ah ! lit Sophie, — si ce ne sont que des lettres et que cela vous oblige de ne point sortir, je m'en charge de vos lettres. — Je croyais que c'était encore quelque [taquet.

— Vrai? dit François, — vous seriez assez bonne. Je suis très-fatigué, voyez-vous... et vous ne rendrez service, — mais n'allez pas les oublier tu moins, ces lettres.

— Soyez donc tranquille, reprit la malicieuse ille, qui avait déjà les deux lettres dans sa poche t qui se sauva sans retard.

— Je ne suis pas fâché de la circonstance, gromîelait François... seulement, — comme ce vieux

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Philippe grognerait pendant une heure, s'il savait que je n'ai point fait ma commission, je m'en vais aller jaser un bout de temps avec le suisse.

Quant à mademoiselle Sophie, elle avait fait, à part elle, cette judicieuse réflexion, que si la comtesse paraissait tant tenir à avoir entre les mains les lettres pour lesquelles on lui avait fait jouer la petite comédie que nous venons de raconter, la comtesse ne serait pas fâchée que ces lettres, — ou plutôt cette lettre, car il n'y en avait qu'une d'intéressante, — lui fût remise tout de suite, au lieu de la recevoir seulement dans une heure ; — en conséquence, très-enchantée de sa petite logique, — mademoiselle Sophie alla discrètement frappera la porte de sa maîtresse, qui s'apprêtait à entrer au salon.

— J'ai les lettres, madame, — dit la femme de chambre à la comtesse. — Celle-ci prit les deux billets, et dit à Sophie : — C'est bien, maintenant sauvez-vous. — Ah ! — à propos, mademoiselle Hélène doit être rentrée, — faites-la prévenir que je l'attends pour entrer au salon.

— Mademoiselle Hélène n'est pas rentrée, madame, dit une voix derrière la comtesse.

Celle-ci se retourna, et se trouva en face de Ferdinand de Meillery, qui continua :

— Mademoiselle Hélène est sortie il y a deux heures, et n'est pas rentrée encore, — mais si vous désirez la voir, — je puis vous indiquer Fcndroit où vous pourrez la trouver.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, madame... que maintenant mes soupçons sont appuyés sur des preuves. — Il y a un mystère que nous ignorons. — Mais je suis sur sa trace... et avant peu nous en aurons la clef...

— Cette clef, dit la comtesse, en tirant de sa poche la lettre du comte — que venait de lui remettre Sophie ; cette clef, la voilà, — monsieur de Meillery. Moi aussi, j'ai prismes précautions. — Dans une heure trouvez-vous dans le petit boudoir bleu. — Je vous y attendrai pour causer. Maintenant, il faut que j'entre au salon. — Donnez-moi Notre bras, je vous prie.

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