C'ÉTAIT UN HOMME DE BIEN
— Où veut-il en venir ? pensait en elle-même madame de Yillerey, en écoutant ce long préambule de son mari.
— Eh bien ! continua le comte en donnant à ses paroles un indicible accent de tristesse, cette suprême espérance que j'avais de sortir de la vie en emportant l'estime universelle m'a été enlevée subitement. Je vous ai rencontrée, madame, et c'est depuis le jour où j'ai mis ma main dans la vôtre que la fatalité a présidé à ma vie. Au lieu d'être l'ange gardien de mes derniers jours, vous en avez été le démon ; acharnée à me persécuter, vous avez ouvert à mes pas la voie des douleurs : — vous étiez pauvre, madame, quand je vous ai épousée, — je ne vous en fais pas un reproche, — vous étiez pauvre ; une suite de malheurs avait ruiné votre famille, et vous étiez passée brutalement, sans transition, d'une grande opulence à cette médiocre aisance qui devient la misère pour
U6 LE DESSOTS BU PAMER.
ceux qui ont vécu dans le luxe. Les brillants partis qui setaient présentés pour vous à l'époque où vous étiez encore une riche héritière, s'étaient tous retirés les uns après les autres, et c'est alors que je vous vis. J'appris les malheurs qui avaient frappé votre famille ; un vague intérêt me parla en votre faveur; je repoussai comme d'infâmes calomnies certains propos qui me furent tenus, alors qu'on s'aperçut que mon intérêt pour vous s'augmentait de jour en jour, et que je m'acheminais à une folie, comme on me disait : — c'était à une faute qu'il fallait dire, — à une faute qui a enfante uo crime après, — oui, madame, un crime.
Enfin, il arriva un jour où je vous demandai si vous vouliez être ma femme. Pour vous laisser toute liberté, je vous fis cette proposition avant d'en parler à vos parents, ne voulant pas que votre consentement, si vous acceptiez, fût le résultat d'une influence autre que celle de votre propre volonté. — Je ne vous rappellerai pas, madame, ce que vous m'avez répondu ce jour-là. — Je ne vous rappellerai pas toutes les protestations que vous m'avez faites alors et que je ne vous demandais pas; vous avez accepté enfin, et. ayant appris par les I ruits du monde, à qui l'on ne peut rien cacher, que l'influence de mes amis luttait contre
la résolution que j'avais prise de vous épouser, — voyant que de toutes parts on se liguait pour vous arracher votre proie, vous avez, vous, jeune fille encore, joué avec moi, pauvre vieillard, une abominable comédie d'amour, alors que je ne vous demandais qu'une amitié liliale ; vous avez fait luire à mes yeux presque éteints les flammes d'un amour d'amante. Magique Circé, vous avez su réveiller au fond de mon cœur tout ce qui y restait de passions endormies, presque mortes ; vous m'avez enivré de vos regards, de vos paroles, de tous les charmes dangereux de votre admirable beauté, et vous voyant tant de jeunesse, tant de douceur dans le regard , tant de douceur dans la voix, j'ai cru, pauvre fou, j'ai cru à un miracle. — Àh ! comme vous avez dû rire, madame, comme vous avez dû rire avec ceux qui étaient vos complices dans cet odieux attentat à la crédulité, à la sincérité, aux dernières illusions d'un pauvre cœur qui, à soixante ans passés, s'était mis à revivre comme aux plus beaux jours de sa belle jeunesse ! — Car je vous aimais, madame ; je vous aimais — d'amour.
Je vous aimais d'amour, madame, continua M. deVillerey, après une courte interruption; mais j'avais des cheveux blancs, et je ne l'oubliais pas.
Attendre de vous un sentiment pareil à celui que
118 LE DESSOLS DU PAMER.
j'éprouvais eût été une folie, un ridicule ; et les lois harmonieuses de la nature ne pouvaient pas permettre qu'il en fût ainsi.
C'était déjà bien assez du miracle qu'elle avait fait pour moi, en permettant que je ressentisse encore une fois, en approchant de la mort, un amour près duquel pâlissaient, quand je les évoquais du fond de mes souvenirs, les passions les plus vivaces du temps de ma jeunesse : aussi je n'avais point assez de prières pour remercier le ciel, assez d'adorations pour vous remercier, vous, sa créature choisie, vous pour qui mon cœur, près de cesser de battre, retrouvait tous ses juvéniles élans, et s'emplissait une fois encore de toutes les belles poésies de la passion. Oh! si vous saviez, si vous aviez su deviner les fièvres étranges que vos seuls regards faisaient naître en moi; si vous saviez quels rêves bizarres agitaient mon esprit pendant ces longues insomnies, où j'écoutais, l'oreille collée à la cloison qui me séparait de vous, le moindre souffle échappé de vos lèvres pendant votre sommeil. Que de fois n'ai-je point dit en voyant un jeune homme : Pour avoir cette jeunesse, avec laquelle je serais aimé d'elle peut-être, au prix d'un crime qui me mériterait la damnation éternelle, au démon qui pourrait opérer cette métamorphose, et
ne dût- elle durer qu'un jour ; au prix d'un crime qui me condamnerait à une éternité de douleurs, j'achèterais cette journée de jeunesse ! Mais j'avais des cheveux blancs, mais j'avais la voix éteinte ; mon pas débile avait peine à vous suivre ; c'était mon bras qui avait besoin de l'appui du vôtre, et les gens qui ne nous connaissaient pas disaient en vous voyant marcher à mon côté : L'heureux vieillard ! qu'il doit être heureux d'avoir une si belle fille! Car, en effet, comment supposer que vous étiez ma femme ? Comment croire à l'union du couchant avec l'aurore ? Cependant je fus heureux d'abord, et bien heureux ; car vous paraissiez comprendre combien votre rôle était beau, et pour ce vieillard, dont le cœur avait pour vous une tendresse d'amant, vous montriez les soins d'une sollicitude filiale. Pendant quelque temps vous avez respecté et fait respecter par les autres ma chère et douce folie ; je disais à ceux dont les paroles avaient voulu me détourner de mon mariage : 0 calomnie, te voilà donc vaincue et rampante sous les pieds de l'ange ! et je vous disais à vous : Chère et noble fille, qui faites si douce à mes pas la route que j'ai encore à suivre avant de me reposer éternellement, soyez bénie ! et je me disais à moi : Quand aura sonné l'heure du repos, cette compagne que j'ai
choisie malgré tous fermera ma paupière avec ses mains; cœur fidèle, elle gardera mon souvenir aussi longtemps que peut vivre la mémoire d'un homme dans le cœur d'un vivant; elle portera, j'en suis sûr, un deuil sincère et prolonge ; mais l'oubli viendra peu à peu calmer les regrets que lui causera ma perte, et après avoir pleuré les dernières larmes, ses yeux rencontreront sans doute le regard de celui qu'elle aimera, et qui sera jeune et beau comme elle est jeune et belle. Et je priais presque Dieu d'abréger mon existence, si elle devait retarder trop longtemps ce rêve d'amour et ae bonheur que je caressais pour vous en songeant à vous. Mais hélas ! Dieu ne m'a pas écouté ; il avait mis ma plus grande part de bonheur à la fin de ma vie, mais ce fut aussi à mes derniers jours qu'il réserva ma plus grande part de douleurs. Tout à coup vous avez changé, l'ange a fait place au démon avec une brutalité cruelle. Vous étiez arrivée au but que vous rêviez , et vous abattiez le masque avec une impudence effrayante. Vous aviez acquis sur moi, à l'aide d'une comédie infâme, une influence contre laquelle je ne pouvais plus lutter, et vous en#avez abusé outre mesure, pour mener jusqu'au bout nos affreux desseins. J'étais votre esclave, et nous avez fait de moi ce que vous avez voulu; j'ai
marché dans vos pas, comme un enfant docile qui suit son maître. Je suis entré dans la voie que vous m'avez ouverte. Je voyais bien que vous m'acheminiez à la ruine et, ce qui est plus, à ma honte peut-être; je le voyais, et je vous suivis toujours ; j'avais près de moi deux enfants : l'un était la fille de mon plus cher ami, il me l'avait confiée à son lit de mort. Il m'avait dit : Je te fais le dépositaire de sa fortune et de son bonheur. Veille sur elle, jusqu'au jour où tu confieras à ton tour son avenir aux mains d'un honnête homme qu'elle aimera et qui l'aimera surtout ; et que cet homme ait un nom pur, un noble cœur, une fortune loyalement acquise, et s'il était pauvre, laisse-la agir elle-même. Vous savez de qui je veux parler, madame ? dit M. de Villerey.
— Oui, monsieur, répondit la comtesse, mais Hélène !...
— Eh bien ! madame, reprit le comte d'une voix haute, vous m'avez fait mentir à la parole que j'avais donnée, et si le père d'Hélène savait ce qu'est devenue sa fille, il sortirait de sa tombe et viendrait me jeter sa malédiction. Mais ce n'est pas tout : à ce manquement à l'honneur, au parjure que vous m'aviez fait commettre, j'ai ajouté, toujours docile à vos implacables haines, à vos in-
stincts marâtres, un de ces crimes pour qui le ciel n'a pas assez de colère. Il y avait un autre enfant, qu'à sa naissance, des raisons auxquelles je devais malgré moi me soumettre, m'empêchèrent de reconnaître comme étant le mien, car l'honneur d'une femme eût pu être compromis par cette reconnaissance : une succession d'événements, nés de la fatalité qui s'acharne depuis sa naissance sur la tête de ce malheureux enfant, m'a empêché toujours de lui donner mon nom et de lui avouer que j'étais son père. Mais à défaut de ce nom, il avait mon amour, il était ma joie, mon orgueil : il avait instinctivement pour moi une tendresse filiale, car il devinait peut-être la vraie raison de l'affection que je lui témoignais : mais tout en pressentant quelle était la nature des liens qui nous unissaient, il n'essaya jamais de m'en faire faire l'aveu. Docile, il acceptait ce mépris, qu'un préjugé absurde et cruel attache aux bâtards; patient, il attendait, sûr que viendrait le jour où il pourrait dire son nom, ce nom qui était le mien. Eh bien ! madame, ce fils dont je ne vous avais pas caché l'existence, quand je vous épousai, cet enfant, qui avait pour moi un dévouement si entier, un si tendre respect, vous m'avez forcé à le chasser de chez moi, de chez lui, madame, car il
était chez lui après tout. Quant à l'origine de cette haine que vous avez conçue pour lui, haine de marâtre, dont j'ai partagé la fureur aveugle, je ne veux point vous la rappeler en détail, cela est trop affreux. Rappelez-vous Phèdre, madame, rappelez-vous. Et encore la comparaison n'est point juste : cette grande criminelle antique pouvait s'excuser de son crime par la violence de son amour, et ce n'était même point de l'amour que vous éprouviez pour celui-là que vous avez poursuivi avec une haine si acharnée, que vous avez frappé, et que vous m'avez fait frapper sans pitié du poids de toutes mes colères; car à peine était-il hors d'ici, que vous l'aviez remplacé par un jeune homme venant on ne sait d'où, un aventurier, de naissance et de probité douteuses, un étranger qui est devenu maître dans ma maison, et qui faisait de vous ce que vous faisiez de moi, un esclave. Vous aviez dès lors un aide pour accélérer ma ruine ; aussi ne pouvait-elle tarder à s'accomplir, car, toujours aussi mobile à suivre vos fantaisies les plus folles et les plus dangereuses, je n'avais même plus la force de résister par la parole. Quant à ces deux pauvres enfants, Hélène et Tristan, qui s'étaient aimés et dont l'amour aurait souri à mon vieil ami comme il me souriait à
moi-même, avec votre ténébreux complice, vous vous êtes faits les bourreaux de ces deux saintes et poétiques jeunesses. Vous avez jeté Tristan dans la misère et dans le désespoir, et vous vous appi étiez à jeter Hélène dans les bras d'un débauché qui aurait fait son malheur éternel; et moi, ô opprobre de ma vie ! tache à mon honneur ! entraîné sur cette pente fatale où vous m'attiriez, j'ai trempé dans toutes ces infamies domestiques, j'ai consenti à tout ce que vous vouliez, j'ai fait le malheur de mes enfants, de mes deux enfants, car Hélène était presque ma fille, puisque son père me l'avait laissée en mourant; et si je venais à être atteint de mort subite, ces deux voix d'Hélène et de Tristan, ces deux voix si douces me maudiraient ensemble ! Savez-vous, madame la comtesse, qu'il y a sur les bancs des cours d'assises, des misérables flétris par la loi qui en ont moins fait que vous ne m'en avez fait faire. Et je ne vous parle pas encore de l'honneur de mon nom que vous avez si odieusement terni ; car mon nom est devenu un de ceux dont se servent les débauchés quand ils veulent joindre aux clameurs de leurs orgies l'égayant récit de quelque scandale bien compliqué. Je ne vous parle pas de ma fortune, si largement entamée par vos ruineux caprices, et par les spéculations dans
lesquelles vous m'avez compromis en obtenant une signature de moi au prix d'un sourire, — d'un de ces sourires que vous saviez trouver quand vous vouliez vaincre une de mes résistances, et avec lesquels vous m'auriez fait assassin si vous l'aviez voulu. Ma fortune était à moi; si elle est ruinée, c'est la faute de ma folie et de vos prodigalités, et nous serons seuls à en souffrir; mais j'ai fait plus, madame, j'ai compromis le bien d'autrui, j'ai violé la sainteté du dépôt ; quand je vous dis que vous m'avez fait plonger dans toutes les fanges, fit M. de Villerey avec un geste effrayant ; quand je vous le dis !
— Que voulez-vous dire, monsieur le comte ? fit madame de Villerey avec assurance.
— Vous me comprenez bien , madame , — la dot d'Hélène, — cette dot qu'un soldat laissait à sa fille orpheline, vous l'avez jetée dans je ne sais quelle entreprise, qui est sur le point de faillir.
— Eh bien, qu'y voulez-vous faire, monsieur ? — c'était dans un but louable : je voulais augmenter la fortune de votre pupille, la chance ne lui a pas été favorable, — en effet, je n'ai pas la main heureuse depuis quelque temps.
Nous serons quittes pour payer nous-mêmes la perte éprouvée par mademoiselle Hélène, au cas où cette faillite dont vous parlez aurait vraiment eu
lieu, — ce dont on peut douter encore, — c'est un malheur réparable, ce me semble. D'ailleurs, M. Ferdinand de Meillery, qui a lui-même conseillé cette tentative, supporterait sans doute le dommage arrivé à la fortune de celle qu'il doit épouser. — Nous en parlions encore tout à l'heure avec lui, et il me paraissait être dans ces intentions.
— Espérez-vous donc encore que ce mariage aura lieu, madame ? dit M. de Yillerey.
— Mais, répondit la comtesse, n'y avez-vous pas consenti, et n'est-ce pas une affaire convenue, et sur laquelle on ne peut revenir sans compromettre mademoiselle Hélène elle-même ? Que dirait le monde en apprenant la rupture de cette union qui a été si solennellement annoncée ?
— Le monde dira ce qu'il voudra, madame, mais je vous le jure, cette union n'aura pas lieu. Heureusement ma raison est revenue, et je ne vous suivrai plus dans toutes ces iniquités; les rôles sont changés, madame, et maintenant c'est vous qui m'allez obéir. Écoutez -moi donc, et apprenez tout le mal que vous avez à réparer.
Depuis que vous m'avez forcé à l'éloigner de chez moi, mon fils, mon pauvre Tristan a failli mourir plusieurs fois, madame. A celte heure même où je vous parle, il n'est pas hors de dan-
ger, et je viens seulement de rapprendre. Car, craignant sans doute que je ne voulusse revenir sur la cruelle décision que vous m'aviez fait prendre à son égard alors que ma volonté était l'esclave de la vôtre, vous m'aviez fait croire que Tristan, résigné à son sort, avait quitté Paris, la France même, et qu'il était allé demander à une terre étrangère un destin moins barbare que celuilà qui le frappait dans le pays où vivait son père. Comme tant d'autres fois, en disant cela, vous aviez menti, madame. Vous saviez bien que Tristan était à Paris, vous saviez l'horrible misère à laquelle il était en proie, et contre laquelle il luttait avec tant de courage : mais vous ne m'avez rien dit, et si le noble orgueil de ce noble jeune homme, un instant vaincu, avait fléchi, si mon fils avait essayé de rappeler, sinon l'amour qu'un père doit à son fils, au moins la pitié que tout homme doit avoir pour un malheureux, vous lui auriez enlevé même cette espérance ; vous lui auriez ôté les moyens de correspondre avec moi.
— Ah ! Monsieur le comte ! — fit madame de Villerey en faisant un geste de dénégation, joué avec un talent de haute comédie.
— Vous l'auriez fait, madame, répondit M. de Villerey avec un accent impérieux, et ne dites pas
non. — Car alors je vous dirai : vous l'avez fait, et nous verrons si vous aurez le courage de nier devant cette preuve de votre odieuse lâcheté. — Voyez- vous cette lettre, dit M. de Yillerey en tirant de sa poche un papier qu'il mit sous les yeux de sa femme. La reconnaissez-vous bien cette lettre qui m'était adressée, et que vous avez fait intercepter par votre police, qui surveillait toutes mes actions. — Cette lettre m'était écrite par mon fils. — C'était son adieu funèbre, — il me l'écrivait en ayant à ses côtés larme qui devait le débarrasser d'une vie qui lui était devenue trop odieuse, depuis le moment où il avait encouru ma disgrâce, et où, par vous, toujours par vous, la joie de sa jeunesse, l'espérance de sa vie entière, — l'amour d'Hélène lui était enlevé pour être donné à un autre, et quel autre ! — Vous l'avez lue, madame, cette lettre touchante, écrite avec des larmes, — cette lettre où il ne demandait rien avant de mourir qu'un seul mot de pardon qui lui vint de son père, pour la faute inconnue qu'il avait dû commettre, puisqu'il était châtié avec tant de sévérité. La faute, quedis-je? le crime, ce crime odieux où vous m'aviez associé, vous saviez qui en était coupable, madame. Et pourtant vous n'avez rien dit. Vous avez rugi de joie, au con-
traire, en apprenant la résolution sinistre que venait de prendre l'innocent que vous m'assuriez criminel, et dont vous aviez juré la perte.
Et sans la Providence qui a jeté un ami sur le chemin de Tristan au moment où le désespoir l'emmenait dans la mort, je devenais le bourreau de mon enfant, madame. Y a-t-il dans les époques les plus sanglantes une action aussi lâche et aussi noire que celle que vous avez commise là, et de quelle faute le ciel a-t-il voulu me punir, quand il a permis que je rencontrasse, dans les dernières années de ma vieillesse, une créature que je pris pour ma compagne et dont le cœur portait déjà la semence de toutes les choses horribles que vous avez faites ? Et c'est à ce moment même où une amitié étrangère venait au secours de Tristan, c'est à ce moment-là où un de ces nobles jeunes gens qui se font les frères de tous les infortunés rendait avec le courage la vie à mon fils et l'aidait à la supporter ; c'est à cette même heure que vous avez introduit chez moi, à la place où aurait dû s'asseoir mon enfant, un oblique étranger à qui j'ai tendu la main, à qui j'ai ouvert ma bourse, que j'ai partout patroné de mon crédit, et qui, violant la sainteté de l'hospitalité, s'est ligué avec vous pour jeter mon écusson dans la boue. Eh bien !
130 LE DESSOLS L)L PAMER.
madame, savez-vous ce qui est résulté, savez-vous quel est en ce moment le dénouement de toutes ces perfidies ténébreuses ourdies avec le génie du crime dont on peut croire que vous êtes l'ange incarné : M. Ferdinand de Meillery, qui voulait épouser la dot de ma pupille, cette pauvre enfant sur qui j'avais juré de veiller, et dont le bonheur et l'honneur m'avaient été confiés en dépôt, et que j'ai abandonnée aux serres de vos cruautés; savezvous ce qu'il a fait et ce dont il est cause à cette heure, ce M. de Meillery? Il a, ce matin, à vos côtés, aux miens, fait à mon fils Tristan, que j'eus alors à peine le temps de reconnaître, une insulte telle, que la commotion morale qu'il en a ressentie a réveillé en lui tous les noirs esprits du délire. A cette heure, madame, Tristan se débat entre la folie et la mort. — Tristan fou, Tristan insulté par M. de Meillery? que voulez-vous dire, monsieur ? demanda la comtesse. Je ne vous comprends pas cette fois. En vérité, vous vous abusez, et donnez créance à de faux rapports. Ferdinand ne connaît pas votre fils ; il ne l'a jamais vu.
— Il le connaissait, madame, et il partageait la haine que vous aviez pour lui, car il savait bien que l'amour de ma pupille pour Tristan aurait seul suffi pour causer la froideur qu'Hélène lui
montrait, si cette jeune fille n'avait éprouvé tout d'abord pour lui un vague sentiment de mépris et de terreur. — Votre ami, votre protégé avait donc des raisons pour agir comme il a fait?
Ne croyez pas, continua M. de Villerey, que toutes ces iniquités dont vous vous êtes rendue coupable resteront sans châtiment, — vous aurez le vôtre. — Mais votre complice, celui-là qui tantôt a jeté l'esprit de mon fils dans les ténèbres de la folie, M. Ferdinand de Meillery, — ce lâche qui s'est laissé tout à l'heure souffleter par votre mépris, — celuilà est condamné par moi, condamné à mort, — madame, — et tout à l'heure il va mourir.
— Un meurtre ici, — monsieur, fit la comtesse.
— Oui, madame , — mais un meurtre légal,
— qui ne me déshonore pas, un homicide dans lequel mon bras sera guidé par Dieu.
— Un duel, un duel avec M. de Meillery! Vous, M. le comte ! Mais cela est impossible, — d'autant plus impossible qu'il ne l'acceptera pas... C'est un misérable, un lâche.
— Parlez plus haut, qu'il vous entende, fit le comte de Villerey ; — et frappant à la cloison qui séparait le boudoir où Ferdinand était, comme on se le rappelle, resté seul, M. de Villerey lui cria :
— Entendez-vous, monsieur ?
iôî LE DESSOUS Dl PANIER.
Ferdinand avait voulu ouvrir la porte, et essaye^' une tentative; mais, cette porte ouverte, il trouva derrière un domestique qui lui barra le passage, et, sans mot dire, l'invita du geste à retourner s'asseoir.
Deux heures du matin sonnèrent à la pendule.
M. de Villerey frappe sur un timbre qui retenti t longuement au milieu du silence qui régnait dans les appartements.
Son valet de chambre se présente.
— Tout est-il préparé ? demanda le comte.
— Tout est prêt.
— C'est bien. — Apportez cela ici, et passez dans mon cabinet, vous prierez les personnes qui s'y trouvent de venir.
— Mais, monsieur, dit la comtesse, — si, comme vous me l'avez dit, votre fils est en danger, — il faudrait envoyer près de lui tout de suite; — moimême je voudrais...
— Vous irez aussi, madame, — car ce sera là votre châtiment de le voir, mais quand le moment en sera venu. — Tristan n'est pas seul d'ailleurs, Hélène est auprès de lui.
— Hélène,— fit la comtesse, c'est donc cela que je ne l'ai point vue de la soirée. Mais la pauvre enfant va être horriblement compromise... si l'on savait...
— On sait, — madame, on sait tout; — comme
vous le disiez, Hélène est compromise. — M. Ferdinand — a, je ne sais comment, su qu'elle était chez Tristan, — et il en a répandu la nouvelle ; ce soir on ne parlait que de cela dans nos salons.
— Comment ! lui qui devait l'épouser?
— Cet éclat rendait ce mariage plus certain pour M. de Meillery ; il était sûr qu'ainsi déshonorée par ce scandale— il serait impossible à ma pupille d'espérer une autre union, et lui qui n'en voulait qu'à la fortune d'Hélène, aurait encore paru, aux yeux du monde, un honnête homme indulgent, en daignant couvrir de son nom le nom flétri de cette pauvre fille. — Oh ! tout était bien combiné, madame, — mais heureusement que ma raison s'est réveillée à temps.
La pendule sonna un quart.
— Voici les derniers instants de la vie de M. de Meillery qui s'envolent, dit le comte à haute voix.
Ferdinand entendit.
— Veut-il m'assassiner ? pensa-t-il. Et il regarda autour de lui avec des regards pleins de terreur.
— Ah ! fit-il en apercevant la fenêtre. — Ce balcon, — il n'est pas très-élevé : par là je pourrai fuir peutêtre, et il courut ouvrir la croisée qui donnait sur un balcon ; mais là il trouva encore un autre valet qui, silencieux comme son camarade, fit comprendre à
Ferdinand que toute tentative de fuite était inutile. En ce moment, quatre personnes entrèrent silencieusement dans la chambre où se trouvaient la comtesse et son mari. C'étaient quatre amis de M. de Villerey. — Ils saluèrent froidement la comtesse.
— L'heure est venue, messieurs, dit M. de Villerey, — et , se retournant vers le domestique , il ajouta :
— Amenez ici M. Ferdinand de Meillery.
La comtesse était immobile.
Ferdinand de Meillery entra, accompagné de deux valets, qui se retirèrent sur un signe de leur maître.
Le comte montra du doigt un siège à Ferdinand.
Celui-ci s'y laissa tomber plutôt qu'il ne s'y assit. Son visage ruisselait d'une sueur d'épouvante.
Le comte alla ouvrir la porte qui donnait sur le salon et rentra accompagné de deux autres personnes.
C'étaient Laurent et Stella.
— Maintenant, dit M. de Villerey, — dépêchonsnous, le temps presse.
— Monsieur, dit-il , en s'avançant près de Ferdinand, et en lui prenant la main, je viens de vous condamner à mort ; préparez-vous.
Ferdinand promena sur le silencieux entourage un regard hébété ; il ne comprenait pas.
— Vous n'avez point à vous expliquer ni à vous défendre, monsieur ; vous allez mourir, non point assassiné, — mais en duel ; — vous allez vous battre avec moi , et je vais vous tuer ; — je vais vous tuer, — j'en suis sûr; — ne conservez donc aucune espérance. Reconnaissez-vous ceci? — fît M. de Villerey en tirant de sa poche une petite bourse.
— Ma bourse, dit vivement Ferdinand, ma bourse !
— Elle-même, monsieur, répondit le comte, et il en tira une petite boule en or qu'il montra à Ferdinand, en lui disant : Et ceci, le reconnaissezvous aussi?
Ferdinand garda le silence.
— Cette bourse — est celle que vous avez jetée tantôt aux pieds de mon fils dans l'avenue des Champs-Elysées, de mon fils que vous avez insulté par cette aumône faite en public, et que cet affront a rendu fou. C'est lui qui va vous tuer par mon bras, monsieur. Cette balle a été fondue avec l'or que contenait votre bourse. — Avec cet cr, vous avez frappé Tristan au cœur, — cet or est meurtrier, et vous tuera dans une heure. — Et maintenant, continua M. de Villerey, en mettant sous les yeux de Ferdinand une lettre tirée d'un portefeuille, — reconnaissez-vous cette lettre ? — elle a été extraite de votre correspondance adultère avec
madame, dit le comte de Villerey en montrant sa femme ; — cette lettre aidera à votre mort, monsieur. Ce sont vos crimes qui vont vous frapper, et M. de Villerey chiffonna.la lettre entre ses mains.
— Colonel, dit-il à un des quatre vieillards venus là , chargez les armes ; et M. de Villerey, ayant sorti d'un meuble une boîte de pistolets, la déposa ouverte sur la table , et , sur un geste du comte , deux autres de ses amis — passèrent du côté de Ferdinand.
— Ces messieurs vous feront l'honneur d'être vos témoins,fit M. de Villerey. — Allons,messieurs, faites.
— Les témoins prirent les armes et les chargèrent.
— L'un des pistolets fut chargé avec une balle de plomb, et remis aux mains des témoins choisis à Ferdinand. L'autre pistolet fut chargé avec la balle fondue en or, et la lettre adultère servit de bourre.
— C'est avec cela que je vais vous tuer, monsieur, dit le comte de Villerey en montrant l'arme qu'il remit entre les mains de ses témoins.
Ferdinand n'était déjà plus qu'un cadavre anticipé.
Pendant que son mari, retiré dans un coin de la chambre causait à voix basse avec les personnes présentes à cette scène, madame de Villerey se glissa près de Ferdinand , et lui jeta rapidement ces deux mots à voix basse :
— 11 est vieux, sa vue est mauvaise, son bras tremblera ; êtes-vous donc effrayé par toutes ces superstitions ridicules ? Le plomb est plus sûr que l'or. Le comte mort, sa fortune me reste, — tout n'est pas perdu ! Et elle lui serra la main.
Ferdinand reprit une autre contenance, sa lâcheté s'habilla d'insolence; il se rappela son adresse au tir, et releva le front.
— Monsieur, dit-il au comte de Villerey, — je vous attends, je me tiens à votre disposition, et j'accepte, sans les discuter, si étranges qu'elles soient, les conditions que vous avez arrêtées pour ce combat qui sera un combat à mort ; et, se retournant vers ses témoins, Ferdinand s'inclina vers eux, et les remercia de l'assistance qu'ils voulaient bien lui prêter.
— Quels seront l'heure et le lieu ? demanda-t-il.
— L'endroit choisi est l'île Saint-Ouen , dit un des témoins.
— Et l'heure? demanda Ferdinand. — Je désirerais, avant le duel, prendre quelques dispositions.
— Vous avez devant vous deux heures, monsieur, lui répondit le comte de Villerey. On va vous donner tout ce qu'il vous faudra pour écrire; mais je dois vous prévenir que vous serez gardé à vue, et que toute tentative de corruption auprès de
138 LE DESSOLS I)L' PANIER.
mes gens est inutile. De mon côté, j'ai aussi des dispositions à prendre, et je vais vous laisser. — À cinq heures, je serai de retour. — Venez, madame, dit M. de Yillerey. Et il sortit avec sa femme, Laurent et Stella, qui avaient assisté, témoins silencieux, à la scène que nous venons de raconter. Les quatre amis du comte se retirèrent dans une pièce voisine, et laissèrent Ferdinand seul avec ses terreurs.
— Où m'emmenez-vous, monsieur ? demanda la comtesse à son mari quand ils furent dans l'antichambre, où un domestique les attendait.
— Je vous mène à votre châtiment, madame, lui répondit le comte toujours suivi de Laurent et de Stella.
Sous le vestibule, ils trouvèrent une voiture, où ils montèrent tous quatre.
La comtesse n'osait plus parler.
La voiture roulait au galop. Au bout d'une demiheure, elle s'arrêtait devant la porte d'une maison de la rue des Grès.
— Nous sommes arrivés, dit M. de Yillerey. Un valet de pied vint ouvrir la portière.
Le comte et sa femme descendirent les premiers.
— Que va-t-il se passer maintenant? dit Laurent à Stella en lui offrant la main.
— Tout paraissait en rumeur dans la maison. Les locataires couraient par les escaliers, et Laurent reconnut le médecin, qui montait accompagné du commissaire de police.
— Ah ! monsieur, dit le médecin en reconnaissant Laurent : — Pourquoi les avez-vous quittés ?
— Qu'y a-t-il donc ? Tristan est-il plus mal ?
— Mon fils ! s'écria le comte de Yillerey en s'approchant. — Qu'est-il arrivé, monsieur ?
— Un événement épouvantable Vous allez
tout savoir.
La petite chambre de Tristan était pleine de monde. — Le commissaire de police s'assit à une table, et procéda à une enquête.
— Où est mon fils? cria M. de Villerey. — Il s'approcha du lit, et recula avec horreur devant le cadavre sanglant d'Hélène, étendu à terre. Tristan poussait des cris étranges et tenait encore dans ses mains le poignard avec lequel il avait tué sa maîtresse dans un moment de délire. — Madame , — dit M. de Yillerey dont le visage devint terrible, — mettez vos pieds dans ce sang, — c'est vous qui l'avez fait couler.
Et il tomba à genoux devant le corps de la pauvre Hélène.
L'instruction sommaire était à peine terminée
que M. de Yillerey sortait de cette chambre sanglante. — 11 monta en voiture, et arriva en moins d'un quart d'heure à son hôtel, — où il était pourtant près de six heures du matin lorsqu'il arriva .
— Eh bien ! dirent ses amis.
— Rien maintenant, dit le comte, — plus tard, vous saurez tout. — Partons, partons, messieurs. Et ils rentrèrent dans la pièce où Ferdinand avait été laissé seul.
— Il est six heures, messieurs, dit celui-ci d'un ton bravache, et j'attendais.
Sans échanger d'autres paroles, on monta en voiture. A sept heures, on était arrivé au lieu choisi pour le combat.
A huit heures, M. de Yillerey était rapporté mort à son hôtel.
Accompagnée de Ferdinand de Meillery, madame de Villerey passa en Angleterre > et assistait six mois plus tard aux courses d'Epsom.