SCENE CONJUGALE
Une explication avait en effet lieu entre le comte et la comtesse de Villerey.
Au moment où celle-ci quittait le petit boudoir où elle avait laissé Ferdinand, et se dirigeait vers le salon de jeu, dans l'intention de réclamer à M. de Puyrassieux la lettre qu'il avait trouvée, et qu'il s'apprêtait à lire, madame de Villerey aperçut son mari qui venait de la devancer et, pour le môme motif qu'elle, pénétrait au milieu de ses hùtes indiscrets. Madame de Villerey se jeta à la hâte derrière un rideau et assista ainsi à la scène qui s'était passée entre son mari et les jeunes gens, — scène que nous avons racontée dans le précédent
chapitre, et dont la conclusion, comme on se le rappelle, avait été l'éloignement de ces jeunes gens. — Comme ils se retiraient et laissaient M. de Villerey tout seul, la comtesse espéra un instant pouvoir échapper de sa cachette sans être vue ; mais comme elle tentait de s'enfuir, elle se sentit arrêter par une main tremblante. C'était la main du comte de Villerey, qui avait parfaitement vu sa femme au moment où elle se cachait.
— Allons, se dit en elle-même la comtesse, le moment de la lutte est arrivé, — malheureusement, en perdant cette lettre avant de l'avoir lue, j'ai perdu les éléments qui pouvaient m'assurer la victoire, car cette lettre contenait sans doute des détails qui m'eussent instruite des plans de mon adversaire. — Allons, cette fois il paraît que c'est une insurrection en règle. — Je suis désarmée, mais j'aurai le courage du désespoir, et avec cela, on gagne souvent des parties désespérées. Et relevant la tète avec fierté, la comtesse regarda son mari en face, et ce regard était si plein d'une hautaine résolution, que le vieillard appela à lui tout son courage pour n'être point vaincu avant le commencement du combat qui allait s'engager.
— Où désirez-vous me conduire, monsieur? demanda madame de Villerey.
— Nous serons bien dans ce cabinet, dit le comte en indiquant le salon de jeu.
— Nepourriez-vous remettre à plus tard l'entretien que vous désirez avoir avec moi? — 11 n'est pas convenable, je pense, de quitter ainsi, tous deux ensemble, les personnes qui se trouvent en ce moment réunies chez nous, — et que notre absence doit même, dès à présent, étonner singulièrement. Il n'est pas utile d'introduire nos amis dans le mystère de nos affaires intimes.
— N'ayez point cette crainte, madame, — fit le comte en désignant un fauteuil à sa femme, — aussi bien que vous, je sais observer les règles des convenances, — mais nous sommes seuls ou à peu près dans cette maison.
— Comment ! fit madame de Yillerey avec étonnement, — il est minuit à peine, on ne peut être parti ?
— Il n'y a plus personne dans ces salons, madame, il n'y a plus personne/vous dis-je ; toutes les personnes qui étaient chez moi se sont retirées, quand elles ont entendu le pas du malheur heurter au seuil de cette maison.
— Le malheur ! que voulez-vous dire?
— Oui, madame; et c'est vous qui lui avez ouvert la porte.
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Madame de Villerey, un peu effrayée par le ton grave et solennel de ce début, se leva de son fauteuil, et s'approcha de son mari comme pour lui prendre la main.
Le comte la repoussa froidement et lui indiqua le fauteuil en la conviant à s'y asseoir.
— Écoutez-moi, madame, ce que j'ai à vous dire est grave, ne m'interrompez donc pas, et si vous avez à me répondre, quelles que soient vos raisons, bonnes ou mauvaises, je les écouterai, mais à la fin — je ne vous défends point de vous justifier; — mais cette fois, je vous préviens que j'ai ma lucidité d'esprit, — et que les perfidies que vous pourriez glisser dans votre justification ne serviraient qu'à nuire à votre cause.
— Parlez donc, monsieur, je vous écoute ; — mais, avant tout, délivrez-moi de l'inquiétude où vous m'avez jetée ; quel est ce malheur ?
— Toute chose viendra à son tour, madame, répondit M. de Villerey. — Voilà deux ans que je vous ai épousée. — Avant de vous rencontrer, je n'avais jamais songé à me marier, — et mon âge m'obligeait à y songer moins que jamais. — J'avais un nom honorable et honoré; je menais l'existence calme d'un homme qui, n'ayant jamais eu de faute ou de crime dans son passé, n'a point de
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remords dans son présent. — J'étais heureux. — Toutes les passions humaines s'étaient détournées de moi, comme d'un être qui s'est acquitté envers elles depuis longtemps ; car j'avais, Dieu merci, et largement, payé un impôt de douleurs à l'expérience. Je savais, pour les avoir portées à mes lèvres, tout ce qu'il y a d'amer au fond des coupes de la vie. — Avant de vous connaître, il y avait déjà longtemps, — bien longtemps que je vivais réfugié dans mes souvenirs, qui, du moins, avaient conservé toute leur jeunesse dans le fond de mon cœur. — J'étais riche, et j'aimais à faire du bien ; ma plus grande gloire, je la plaçais à apprendre mon nom à des malheureux... — Quelques-uns l'ont oublié ; car l'ingratitude est la reine du monde et le sera toujours : c'est l'immuable loi !
La comtesse, qui avait ses raisons pour cela, vit une personnalité dans cette boutade de son mari, et haussa légèrement les épaules.
Son mari parut ne point s'en être aperçu, et continua sur un ton qui paraissait plus empreint de mélancolie que de colère et de haine.
— Oui, madame, j'étais heureux ! — Mon nom, attaché à de nobles entreprises, était entouré du respect public, et ma maison était le rendez-vous des illustrations d'une époque illustre dans ce
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siècle. Enfin, madame, j'approchais lentement, tranquillement vers la fin de ma carrière, et j'espérais m'en aller de ce monde, suivi par les regrets de ceux qui m'avaient connu, et qui auraient inscrit cette épitaphe sur ma tombe :