LE DEVOIR ET LA LOI MORALE
La plupart des systèmes de morale qui ont à leur base hypothèse du libre arbitre, partant exclusivement de motifs tirés de la dignité humaine ou de l'arbitraire divin, éprouvent une très grande difficulté à conserver la notion du devoir, qu’ils ne peuvent maintenir sans faire perdre au mot qui la représente sa signification naturelle. Il arrive même parfois, que dans l’esprit de ceux qui sont soumis à l'influence de ces systèmes, le devoir devient une sorte de consigne rébarbative, imposée du dehors ou qu’on trouve en soi, et à laquelle il faut se plier sans raisonner : « Le premier des devoirs, dit-on, est de croire au devoir », et il n’est pas permis d’exami ner les fondements ni de discuter les titres de ce mystérieux motif, qui nous obligerait sans nous contraindre. Pour ceux qui l’admettent sans arrière-pensée, le devoir serait, au point de vue formel, un ordre, un impératif donné uniquement en vue d’être exécuté dans toute sa rigueur. Le commandement serait absolu et il ne dépendrait d’aucune considération tirée de motifs autres que lui-même. Mais ce caractère absolu qu'on prétend lui conférer n’est pas rigoureux, puisque, ne visant qu'à l'exécution, le devoir ne pourrait commander sans absurdité à des êtres conscients, mais incapables d’obéir. Il dépend donc, non seulement dans son contenu, mais
TRUE aussi dans sa forme, du pouvoir de ceux à qui il s’adresse. Il est limité par leur puissance et n’est pas par conséquent universel. Au fond, cet impératif prétendu absolu n’est qu’un impératif hypothétique : « Obéis, dit la loi. — Oui, si je le puis », est en droit de répondre celui à qui l’ordre s’adresse. Et qu’on y prenne garde, l’impératif même absolu, n’implique pas l’existence réelle du libre arbitre, mais seulement que le libre arbitre doit exister pour que le devoir ainsi conçu ne soit pas une bizarrerie de notre nature.
Aïnsi, bien loin de donner au devoir une majesté que, prétend-on, le déterminisme ne saurait lui conférer, les doctrines de la liberté abontiraient à en rabaisser le contenu au niveau de leffort humain, qui est au moins extrêmement faible. C’est un péril auquel elles n’ont pas toujours échappé. Calvin a dù s’insurger contre la pré— tention des théologiens catholiques de faire des commandements « que Notre Seigneur a baillés, tant aux juifs qu'aux chrétiens, touchant de ne point appéter vengeance et d’aimer nos ennemis », des conseils évangéliques qui n’obligent que ceux qui le veulent ; « ils allèguent la raison pourquoi ils ne les reçoivent point pour préceptes, c’est à cause qu’ils sont trop griefs et difficiles, même aux chrétiens qui sont sous la loi de grace » (1). Elles peuvent même renfermer un danger plus grave encore : celui de supprimer le devoir, au nom duquel on prétend les maintenir coûte que coûte. C’est du moins la conséquence qu’en tire pour son compte M. J,