‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 16 sur 69 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

JACQUELINE, ARMAND

ARMAND, piteux, qui vient de droite, — Mademoiselle...

JACQUELINE. — Vous!... Oh! vous m'avez fait une peur !...

ARMAND, troublé. — Je vais vous expli- ^Tîer, mademoiselle... Je me trouvais dans Favenue... je me promenais de haut en bas...

al^s... j'ai penisé...

jACijuELiNE. — '/cja moîïtez la gard© ds©vant la grille, maintenant?

ARMAND. — Oh non, mademoiselle!,.. J'étais dans l'avenue... parce que j'étais resté... parce que j'ai réfléchi et que... je tiens tant, imademoiselle, à vous demander pardon pour tout à l'heure!

JACQUiBLiNE — Mon bon Rousseau, vous êtes tout pardonné et j'ajoute...

ARMAND. — Je me suis conduit comme un misérable inconscient!

JACQUELINE. - - Xou, non ! Une petite gaffe... une simple peti(e gaffe!

ARMAND. — Ma seule excuse est que l'intention de vous blesser était si loin de moi 1 LÏii si vous vouv'^ doutiez... si loin!...

JACQUELINE. — J'en suis certaine. De mon côté, j'avais mes nerfs, j'ai trop souligné... Je m'accuse d'une vraie injustice envers vous. Oublions cet incident ; on va se réconcilier fraternellement. Tenez, embrassezmoi ! Oui, sur les deux joues. Vous voulez bien?

ARMAND. — Non !

JACQUELINE. — Cotument, non?... Au fond, rien ne vous force!... Quel type vous faites! Consentiriez-vous au moins à revenir sur un autre refus, et à dîner avec nous?

ARMAND. — • Je ne peux pas.

JACQUELINE. — Condesceudriez-vous par hasard à déjeuner ici demain ? Nous pourvioîiiS faire un tennis, ensuite...

ARMAND. — - Demain matin, je quitte Paris pour retourner à Cherbourg.

JACQUELINE. — Voilà une décision bien récente! Quand l'avez- vous prise?

ARMAND. — A l'instant.

JACQUELINE. — Et la raisou ? (Un silence.) Ce n'est pas moi, j'aime à croire? (Un silence.) Comment! je vous fais des avances...

mais oui, affectueuses et...

ARMAND. — Oui, oui, mademoiselle, je sais tout cela. Je sais bien que vous venez de vous montrer bonne, indulgente, cordiale...

C'est justement pourquoi je- m'en vais. Je ne dis pas que je vous aurais préférée irritée et inabordable, mais, voyez-vous... j'ai compris.

JACQUELINE. — Et uioi, je comprends de moins en moins !

ARMANTïv — Ah! vraiment?... Ou plutôt, ça vous amuserait de m'entendre raconter ma petite histoire ! J'aime mieux pas. Je n'ai pas le cœur à rire, et puis, quand j'etssaie de plais-anter, je réussis" trop mal.

JACQUELINE, oliurie. — Qu'est-oe que tout cela veut dire, mon Dieu ! Mon cher Rous*

^mm^^.

oseau/ faites-moi l'amitié de vous expliquer clairement. J'y tiens!

ARMAND. — Soit. Du reste, il m'a fallu f-aire un si grand effort pour reparaître devant vous, que le reste va me sembler facile. Ecoutez, mademoiselle, dans les commencemente... (Il sHnierrompt hrusquement.) Et )uis, à quoi bon?

Un temps.

JACQUELINE. — C'est déjà fini? Voyons, -que je ®a<;he au moins pourquoi vous refusez de m' embrasser !

ARMAND. — Je ne veux pas vous embrasser parce que je vous aime !

JACQUELINE, — Je VOUS ferai remarquer que c'est généralement le coaitraire.

ARMAND. — Non!... Ne plaisantez plus. Je vous aime tant, que ce ne serait pas. bien de plaisanter, maintenant... Oui, je vous aime depuis que je vous connais... je vous ai aiméo en silencieux, en balourd, en sauvage. Jamais je ne me suis confié à personne. J'ai tâché que pei'sonne ne se doute. Tout se pa'^sait en dedans, et me faisait d'autant plus de mal. J'ai beaucoup souffert... depuis \\t\ mois surtout. Cela aussi a contribué à me rendre maladroit, timide... J'ai bien pensé à vous envoyer une lettre, mais que a ous ' écrire? Que je vous aimais?... Eh bien, et après! Ça ne peut que vous paraître ridicule, mon amoair à moi ! Je finis tout de même par tout avouer... Vo-us l'avez exigé. Voilà... Je ne suis plus moi-même... Je suis désespéré, abruti... Il y a des jours... Non. C'est tout. (Un silence.) 11 vaut mieux que je m'en aille, n'est-ce pas, mademoiselle Jacqueline?

JACQUELINE. — Peut-être vaut-il mieux.

ARMAND. — Je m'y attendais. Oh ! la déception n'est pas forte... J'en étais tellement certain ! Demain, à cette heure-ci, je serai loin... {Un temps.) Voilà... Adieu, mademoiselle.

JACQUELINE. — Est-il indispensable que nous nous séparions à l'instant même?

ARMAND. — Vous voudrcz bien m' excuser auprès de madame votre mère. Véritablement, je ne me sens pas en état... Vous voyez, j'ai beaucoup de chagrin. (Une pause.) Alors, il faut renoncer à jamais, h tout jamais, à la moindre espérance? Rien au monde ne vous déciderait à m' épouser?

JACQUELINE. — A VOUS épouscr ?

ARMAND. — Oui... Si seulement vous me donniez un espoir... lointain... Je ne vous -demande pas une réponse immédiate, moi !

JACQnELiNTi. — Mon ami, il serait cruel de vous laisser une illusion... Tl existo des

ohnstacles insurmontables. Seulem^nt^ v^ous remercie, mais là, du fond du cœur

ARMAND. — Vous me remerciez î ^

JACQUELINE. — Ma gratitude vous étonne.,..

N'essayez pas de la comprendre. Mais si vous m'aimez comme vous le dites, réjouissez- vous, Armand. De vous, je tiendrai mon plus précieux souvenir. Vous venez de me don-, ner une joie si jolie, que je n'aurais pas osé r espérer.

ARMAND. — Et pourtant, vous me repoussez ! Quels sont donc ces obstacles dont vous parlez ?

JACQUELINE. — Il y cu a tant!

ARMAND. — Citez-m'en un. Un seul!

JACQUELINE. — Je vais vous en citer plusieurs. Mon état civil. Je suis une enfant naturelle. Père inconnu. Inconnu parce que décédé. Vous connaissiez ce détail ?

ARMAND. — Je n'ignore rien de ce qui vous oo-ncerne. Vous oubliez que depuis trois mois, toutes mes occupations, toutes mes pensées, c'est vous!

JACQUELINE. — Savez-vous aussi que j@ isuis une iiile sans dot, sans le sou?

AinïAND. — Vous \'ouIez m'-offenser, en me parlant de dot! Vous sentez bien que je ne poux vous prendre que pauvre. Si vous aviez été riche, je me serais enfui depuis longtemps... Cessez de m'opposeï' des raisons qui n'en sont pas ! A toutes, je ferai cette même réponse : j'ai en votre cœur, en votre pureté la foi la plus absolue. Alors?

JACQUELINE. — Oui, mou chor Rousseau, oui, et pui.^ vous êtes très épris... Oh ! je n'en suis pa.^ moins touchée de vos paroles ! Je les trou\'e réconfortantes et aussi assez nobles. Mais vous n'êtes pas seul, vous avez des relations, une famille surtout... Croyez-vous que vos parents vous laisseraient prendre pour femme une fille naturelle, rencontrée dans un milieu qui, certainement, leur fait horreur?

ARMAND. — D'abord, je ne dois compte de mes actes à personne. Et puis, si au début je rencontrais des résistances, jamais vous n'en entendriez parler. Je vaincrais l'opposition de mes parents avant le mariage. Je m'en charge. Et, comme ce sont de braves gens-, les esclaves de leur comscience, dès qu'ils auront compris leur véritable devoir, ils vous accueilleront et vous traiteront comme leur enfant.

Ça, je vous le garantis!

JACQUELINE. — Votic famille n'est -elle pas protestante ?

ARMAND. — Si. Mais je sais que vous attachez peu d'importance à la question religieuse et je suis certain que vous feriez aux miens cette T>etite concession de vous convertir. Une

^^T^ :j^ ^^^,^v -^^;e s^7fi;:fr^% ^3^^--:' '-?-^^>^T^>-r^ \^^^^^^7-r^^^^^^^

pure formalité?... Vous voyez que tous vos terribles obtetacles..

JACQUELINE. — J' admets que vous sortiez aussi aisément de ces difficultés. J'en vois une sans issue. La voici brutalement : moi, , je ne vous aime pas d'amour.

ARMAND. — i'-arbieul... Ce serait trop beau î D'abord, jo n'ai pas pu me faire aimer ! Pensez que je n'ai pour ainsi dire jamais quitte mon coi3i do province... l*liis j'c\SiSaie, en votre société, de no pas paraître dépavée, plus je me. sens devenir gauclie et guindé.

Pourtant, je ne suis pas un imbécile. Dans mon milieu habituel, vous ne me reconnaîtriez pas, vous verriez un autre homme, vous entendriez d',autres paroles... Vraiment, je crois que vous pourriez ne pas être malheureuse auprès de moi et que peut-être un jour... Ecoutez, je vous aime si passionnément, si infiniment, je vous donnerai tant d'amour que vous en serez attendrie, m-algré vous... Jacqueline, laissez-moi vous prendre et vous emmener loin d'ici; loin de ces gens... Venez cjiez nouS; Jacqueline. C'est un honnête homme qui vous parle, Jacqueline, acceptez d'être ma femme ! Ah ! n'hésitez plus ! Fermez les yeux un instant, et quand vous

les rouvrirez, soyez déjà tout entière wl'existence que je vous offre. . Ma chérie, ma^ chérie...

Klle C3D dans sos bras, lorsque Cyril paraît à; droite et s'arrête stupéfait au haut des marches. Jacqueline a un sursaut.

(A Ar-

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