‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 32 sur 69 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JACQUELINE, ARMAND

Ils prennent le café.

JACQUELINE, a'près un silence. — Et notre petite maison, qu'en ferons-nous?

ARMAND. — ■ Nous ne l'avons louée que pour un an... Voilà huit mois que nous l'habitons... Nous paierons quatre mois pour rien. L'économie qu'il y a pour nous à vivre chez mes parents nous fera rattraper cet argent-là.

JACQUELINE. — > Pauvre petite maison...

Nous l'avions trouvée toute délabrée et

maintenant qu'elle commence à être gentille, il va falloir la quitter.

ARMAND. — Le beau malheur! Quitter cette bicoque pour la maison de mon pèrequi est cent fois plus belle !

JACQUELINE. — Tu ne t'attaches pas aux: choses, toi... Tu ne sens pas leur amitié.

Mais oui... Ne ris pas!

ARMAND. — Tout Cela, Jacqueline, c'est de la littérature! Pendant l'année que tu as passée ohez mos parents, tu as vécu entourée de l'affection de tous et très satisfaite de ton sort... Si, si!... Après, est survenue la malencontreuse histoire... Tu me rendras cette justice, que quand tu as débarqué à Paris, sans bagages, affoilée, je ne t'ai pas adressé la moindre observation. Nous somme.^ revenus à Cherbourg, nous nous sommes lo-

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^és à l'écart et petitement.., très petitement!... Sans reproche, on est plutôt mal installé' ici. Je m'étais fait ce raisonnement : nous n'avons pas eu le voyage de noces, ni le tête-à-tête du début, ni d'aut]'e intérieur que celui de mes parents... Eh bien, depuis huit mois, je t'ai donné une large compensation... C'a été la lune de iriiel dans tout son éclat ! Je ne t'ai pas marchandé ma présence... Tu m'as vu à chaque instant, tu n'as vu que moi! Mon père, qui •est le meilleur des hommes, a approuvé ce ^nre de vie à deux pour quelque temps.

A l'heure ac^ tuelle, il estime que t'U as eu largement le loisir de retrouver l'équilibre moral et il veut voir ses enfants réunis à son foyer. Com me je t'en ai prévenue, il sera ici dans u n quart d ' h G 11 r G . Tl désire une conversation pi'éalabJe et eo ifîdentielle avec toi. Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas, de te recommander la plu.^ absolue déférence. J'ai été élevé a honorer mes père et mère, et j'entends que ma femmo les lionore également.

JACQUELINE. ■ — Ne piiîs-je entretenir des relations parfaites avec les tiens sans liabitor sous le même toit ?

ARMAND. — C'est extraordinai]"e! Hier encore, tu te déclarais convaincue, je t'avais même trouvée très raisonnable, et à présent...

JACQUELINE. — Je te demande une simple explication. Pour queiJe l'aison nous ne...

' ARMAND. — Les raisons!... Voilà huit jours qu je te les répète, ma petite Jacqueline ! Tu n'ignores pas qu'à Cherbourg, tu n'as jamais été très recherchée... enfin très bien vue... Depuis que tu t'es brouillée avec mes parents, l'hostilité générale n'est même plus déguisée. On te tourne carrément le dos, et à moi aussi parfois, parce qu'on s'imagine que j'ai pris ton parti. Pour le moment, tu t'en moques. Tu es une nouvelle .mariée, tu nages dans le bleu, tout est pour

ARMAND. - Notre chambre.

Elle est énohme.

le mieux dans le meilleur des mon<ies!...

Mais une heure vi-endra oii ma seule compagnie t' enchantera moins. Il faut prévoir ce moment-là. Eh bien, je désire que mon père, en t' installant dans sa demeure, en te couvrant de sa haute respectabilité, t'aide à rentrer en grâce auprès dés personnes de la société.

JACQUELINE. — Oh! rentrer en grâce!...

ARMAND. — Mais oui, ma dhère enfant, oui ! Il faut voir la vie comme elle est. C'est à quoi tu te refuses... un peu par la faute de mes parents, dont le seul tort est de t'avoir crié sur tous ks tons que tu les valais, que tu étais leur égale...

JACQUELINE . Ça, Oui :

ARMAND. — Parfaitement ! En se montrant un peu moins généreux, ils auraient pu t' éviter les déceptions qui t'ont exaspérée. Ne l'oublions pas, mon père a derrière lui soixante ans d'une existence irréprocha- !>le, il fait partie depuis vingt ans du conseil général, il n'a été battu que de douze cents voix pour la députation, il est un des membres les plus influents du Consistoire, il dirige une des maisons de commerce les mieux cotées de la place... Ce sont des titres, que diable ! Mes parents et toi, vous vous imasi^iniez que nos connaissances, que nos amis, que tout le monde, parce que tu es une honnête femme... Mais ils ne s'en moquent pas mal que tu sois une honnête femme!... Il ne manquerait plus que ça, que tu ne sois pas une honnête femme!... Allons! allons! il faut être juste! Les gens t'ont fait grise mine... Eh bien, là, carrément, à leur point do vue... ont-ils eu tort? (Courte pause.) Tu vois bien ! Du reste, si les belles théories de mes parents prévalaient, il deviendrait parfaitement inutile d'être le fils de gens considérés et honorables! A quoi servirait la famille?... Moi aussi, je hais les préjugés; mais enfin, ne versons pas dans l'anarchie!

Hein?... Au fond, tu es de mon avis, et c'est la meilleure preuve que j'ai raison.

Un silence.

JACQUELINE. — Quel appartement occuperons-nous, là-bas?

ARMAND. — Notre ancienne chambre...

c'est la plus agréable!

JACQUELINE. — Et moi, n'aurai-je pas un coin pour mettre mes petites affaires?

ARMAND. — Notre chambre. Elle est énorme.

JACQUELINE. — Oui, mais une petite

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pièce... rien qu'à moi. Ici, j'en ai une qui est arrangée un peu commt ma chambre de jeune fille.

ARMAND. — AOi çal... tu ne veux pas faire chambre à part, je suppose?

JACQUELINE. — Mais non... Je t'explique...

ARMAND, qui 5' est assis à côté (Telle sur le canapé. — Je me disais aussi, Jacqueline qui veut faire chambre à part,' voilà du nouveau!

JACQUELINE. — Tu comprends, dans la journée, pour lire, par exemple...

ARMAND, pressant. — N'est-ce pas que ce serait du nouveau? Moi là, et puis toi làbas... là-bas... Et comme ça toutes les nuits î...

JACQUELINE, ogacée. — Mais puisqu'il n'en est pas question !

ARMAND. — Il y a des fois oii elle ne t'irait guère, cette petite combinaison-là!

JACQUELiNi^:. — Je t'en supplie...

ARMAND. — Enfin, n voue-moi que si nous dormions chacun de notre côté... tu sais, dans des petits lits à une personne... tu dégringolerais bien vite du tien pour venir me rejoindre! [Une pause.) Oh! ne prends pas ta figure de martyre!... Je te trouve bien hypocrite! (Jacqueline se lève.) Tu es fâchée? Pourquoi?... Vraiment, entre jeunes époux, il n'est pas défendu de... [Arisant quelques volumes sur le bureau de Jacqueline.) Ma pauvre Jacqueline, tu lis trop de romans!...

Chez nous, on ne rougit pas d'aimer son mari. (Un silence.) Que font cette pèlerine et ce chapeau dans le salon? Quelle maison bien tenue !

JACQUELINE, — La bounc aura oublié de les monter.

ARMAND. — Et toi d'en donner l'ordre à la bonne! Enfin, dans quelques jours, ma mère s'occupera de ces détails... Tu seras débarrassée de tout souci, et moi je boirai du café potable.

JACQUELINE. — Il est cncore mauvais aujourd'hui ?

ARMAND. — Une drogue !

jArQXTEiTNE. — J'ai pourtant changé de , fournisseur.

ARMAND. — C'est que tu ne connais pas la bonne adresse. On ne s'improvise pas femme d'intérieur. Il te faudra des ^innées, ma pauvre amieî Voilà papal... (Begardanf Vheure.) Deux heures précises. Cet hommelà, je ne lui connais pas trente secondes de ret>ard .

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