‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 41 sur 69 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

JACQUELINE, ARMAND

Arrr.and a letondnit Raymonde et rentre dans le salon.

AHMAM). -- Eli bifR/tn vni'«. ta mère est une leiiniio de boiî sensî... Elle a tout de suite coninns que j'avais raison, elle! iUn silence ) li lui sera beaucoup pardonné à cause de ce mouvement-là .'

Xr-'-'-vcnu silence.

: eau qui s'est irvivée de ma-

JACQUELINE. — C'e^St M. li

chargé de t 'annoncer si vite •man?.

AKMAND. — Qui veux-tu qîie ce soit? jACQrELiNE. — Et de to mettre au diapason voulu, avant de te lâcitei' >ur nous?

ARMAND. — Mon père ma tsimpleme)it donné le conseil d'empêchei- un scandale affreux. Oui, oui, si la nouvelle s'était répandue en ville!-.. Tu le^s connais. C'était le devoir de mon père.

JACQUELINE. — Connuc c'est mon droit de décliner ses invitations.

AiiMAND. — Tu n'iras pas dinc]- chez mes parents ce soir?

JACQUELINE. — Ni cc isoir, ni jamais.

ARMAND. — - C'est ce que ]>: liS verrons! Et poui-quoi, je te prie?

JACQUELINE- — Je ne vivrai pas chez des gens qui cherchent à me faije du mal.

ARMAND. — Du mal?... Cette parole-là est une le:;on! Mon père n'a été que trop bon pou r toi !

JACQUELINE. — J'admire cette bonté. Tout à l'heure, M. Rousseau, dan^ noti'e conversation à deux, a trouve Toecasion d(^ me prodiguer quelques o.fïenset^. encore. C'est plus fort que lui. Il ne pein pas in'adresser la parole sans m'oiïcn.ser. Te n'en ai pas moins écoute ses observations avec une humilité que je me reproche. Pui^ est arrivée maman, et il ,a été témoin de ma joie... Il a ajouté aux autres cette injure plus crue]!?.

de fuir la maison, sans un mot et avec un haut-le-cœur, oomme si une lépreuse y était

entrée! Il a été d'un bond à votre bureau etr li n'a rien eu de plus pressé... Ah! tu peux'. le féliciter, ton père! Il a fait là un joli mértier !

ARMAND, — Un métier plus propre quecelui d,e ta mère ! {

JACQUELINE. — Oh!.. (FAl.e a eu un cri^ jynts elle demeure un moment étourdie. Enfin, d'une roix blessée, désolée.) Lâche! lâche! lâche!,.. Tu es plus lâche qu'eux!

Kiie est pleine d'horreur. Elle a reculé jusqu'au mur et s'y appuie. Un loiig silence. Armand gesticule.

ARMAND, d^une voix bourrue et gênée. — L'existence est impossible, dans ces .conditions-là! Je ne peux pourtant pas laisser insulter les miens sans répondre!... Toi, tu: te permets tout ; et quand pai' hasard on se rebifie, tu te trouves mal. il^n sHenee.) Bien. . ùî\ à pré.sent, je vais être le seul coupable.. Je n'ai pas le droit de défendre mon père, à ce qu'il paraît!... Mincèrement, devais-je suppoi-ter que tu le traites comme tu Tas, fait? {Un temps.) Après, j'ai peut-être étéun })eu loin. Reconnais cepe^idant que tu m'avais poussé à bout. C'est vrai que tu étais> nerceuse... Enfin le mieux serait d'oublier l'incident. Ta mère va quitter Cherbourg ?;ans avoir été remarquée... Tout est bien qui • huit bien! Admettons que rien n'ait été dit de part ni d'autre et reprenoîis les choses où elles étaient ce matin. Veux-tu? (Un temps.)' Tu peux vraiment accepter ce que je te propo>-e là!.,. Je te fais presque des excuses.... Voyons!... réponds-moi un mot, au moins....

Tu es fâchée, mais...

JACQUELINE. — Nou, Armand, je suis.,., découragée.

ARMA.ND. — Puisque je rétracte !

JACQUELINE. — Nou... tes parolos oii^t casséquelque chose.

ARMAND. — Je t'assure que, pour ma: part...

JACQUELINE. — J'ai eu la révélation violente d'une méprise dont nous soufFions tous les deux. Apprends ceci, Armand, car je sais que tu ne t'en es pas aperçu. Depuis notre mariage, j^ai connu des heures si désespérées, que je n'en soupçonnais pas de pareilles, des heures d'une mélancolie telle, que les larmes m'ont paru trop futiles pour mon cha^iin.

ARMAND. — Mais, Jacqueline, est-ce ma faute ?

JACQl^ELINE. Oui.

AiîMAND. — Je suis responsable ac la mé^ chanceté des gens.^

JACQUELINE. — Toutes les méchancetés, toittes les provocations, toutes les haines, les maladresses de tes 'Barents, la malveillance de Lucienne, je m'en iserais^ moquée, si j'avais trouvé en toi un reluge où les fuir. Il m'a manqué le refuge. Voilà ce que je viens pour la première fois de sentir nettement. Tu hausses les épaules?... Je sais bien, nous ne nous oompren<irons jamais. Tu as commis la même erreur que les autres. Je n'ai pas été régale, j'ai été celle qu'on élève jusqu'à soi. Tu as eu pour moi de la pitié un peu tendre, ou de la tendresse mêlée de pitié, comme pour une maîtresse qu'on épouserait, et pas cette franche et pure tendresse qui se voue à la femme qu'on a respectée avant de l'aimer.

ARMAND. — Toute ma conduite proteste contre cette accusation !

JACQUELINE. — Veux-tu uno preuve? Depuis que nous habitons cette petite maison, à la faveur de not]-e isolement une sorte de torpeur morale m'avait gagnée. Sous l'influence de ta parole, la seule que j'entende et qui reflète toujours le même sentiment, je perdais peu à peu ma propre estime. Ce qu'au fond de vous vous m'attribuez et vous me reprochez, je me le reprochais aussi. Mon âme d^)venait pareille à l'âme des gens. J'allais être avec eux contre moi-même... Tu m'avais presque convaincue. Pour secouer la contagion, il m'a fallu cette scène ! Je n'ai pas voulu qu on chassât ma mère comme un chien... Je n'étais pas encore endoctrinée à oe point-là! (Un temps) Je te jure, Armand, que je te dis la vérité et que je te la dis sans amertume. Je me reconnais des torts également. Je n'ai pas eu le courage, au temps de nos fiançailles, de regarder vers l'avenir et de prévoir le malentendu. Je ne me suis pas avoué que j'en demandais beaucoup, ni qu'il faudrait un homme très supérieur aux autres hommes pour ^-enir ce qu'une minute de passion lui faisal promettre... Surtout, je voûtas ce mariage, et au lieu de te crier mes Craintes, mes exigences, je me suis menti à moi-même et j'ai marché lâchement au devant des déceptions!

Elle pleure.

ARMAND. — Ecoute, Jacqueline, je réfléchirai, je m'interroger-ai... Il me semble, je t'avoue, que tu te montes la tête sans cause, mais enfin, si parmi beaucoup de griefs imaginaires, j'en découvre un réel, je ferai effort sur moi-même pour modifier mon attitude. Je chercherai le remède... En tout cas, quoi que tu dises, rien n'est irréparable,

puisque je t'aime, et que tu m'aimes» (Un temps,) N'est-ce pas?

JACQUELINE. — Aimaud, le jour oii tu m'as demandé d'être ta femme, j'ai montré .

une loyauté, au moins. Je t'ai fait cette ^objection : (( Je ne vous aime pas. » Aujourd'hui, je te répète les mots d'alors : (( Je ne t'aime pas n

JACaUELINE — Je ne vous aime pas.

ARMAND, sursautant. — Tu ne m'aimes

pas ?

JACQUELINE. NoU.

ARMAND. — Tu n'aimes pas ton mari?

JACQUELINE. — Mon mari?,.. Alors, tu supposais que la bénédiction d'un pasteur et les exhortations du maire, ou cet anneau d'or au doigt, avaient suffi à faire naître l'amour?

ARMAND, violent — Malheureuse!... Si j'avais pu lire clair dans ton cœur, tu ne l'aurais jamais porté cet anneau!

JACQUELINE. — Pourquoî cette fureur subite?... Je te trouve comique, en vérité, d'exiger que je sois amoui'euse de toi ! Tu oublies que ce fameux jour oii nous nous sommes fiancés, tu m'as répondu : a Je sau-

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rai me faire aimer ! » Comment as-tu rempli oet engagement?... Tu jn'ostimais digne de clerenir ta femme, et cependant, dès que nous fume* unis, il s'établit dans ton esprit je ,ne sais quel rapprochement vilain, malpropre...

ARMAND. — Quoi? Qu'est-ce que tu racontes ?

JACQUELINE. — Tu m'avaîs connue dans un milieu... disons léger... et alors, tout de suite, tu t'es appliqué à éveiller chez moi les instincts de ce milieu-là.

ARMAND. — Elle est folle !

JACQUELINE. — Mais non ' Je rougis d'étaler ces choses; mais il e>st temps que cette double duperie prenne fin et que tu y voies clair! Tu n'avais connu avant de te marier que des aveiitures rapides, tu étais pi-esque un chaste et tu as tué d^ autant plus sûrement tout espoir d'amour... J'ai été pour toi la preniière maîtresse, sans que tu «oies mon amant. Tu n'as rien demandé à ma tendi'esvse! Comment veux-tu que je chérisse l'homme qui n'a su que m'avilir? Aussi, j'ai honte, le jour, de ces nuits dont tu es glorieux; j'ai peur d'un plaisir -qui, toujours, me laisse désespérée ; je suis écceurée de tes baisers qui sont comme les marques de ton mépris...

ARMANfj. — Malheureuse folle î

JACQUELINE. — Moi seulc, j'ai le droit de me plaindre. Entends-tu? Tu n'as initié que rnon CQ]"ps, tu m'as appris le plaisir, tu ne m'as pas révélé l'amou]'' L'amour, j'aurais pu en vivre et l'amour ne viendra plus.

Hélas! je ne t'aime pas! Voilà ton crime!

Comprends-tu ? comprends-tu ? Mais non, tu ne comprends pas !

AiiiiAXD, i/>) co}(p de poing sur la iahh. — En voiKi assez! Tu es une victime. Nous le savo]i.s. Il y a une heure que tu le chantes; Pourquoi ? Mystère î Tu as beau creuser ton cerveau malade, me parloî- un langage que renierait une honnête femme, un langage de détraquée, tu ne peux j^ns formuler une explication sensée. X'importe ! Tu es une victime. Eh bien ! pour en finir à tout jamais avec ces jérémiades sur ton sort, je vais inscrire mon compte à coté du tien, et te montrer une bonne fois ce qu'il en coûte d'être un fourreau! Quand je t'ai épousée, tu n'étais pas ce qu'on appelle un très brillant parti... Hein?... Tu n'iras pas jusqu'à prétendre que je me suis marié pour m^enrieliir ?

JACQUELINE. — Rsgrettes-tu que je n'aie ^as eu d'argent?

ARMAND. — Je dis seulement qu'une fille

sans le sou, à qui on a sacrifié des alliances avantageuses et honorables, pourrait témoigner d'un peu de reconnaisvsance, d'un peu de discrétion. Toi, pour remplacer la dot absente, tu m'as causé cTe graves préjudices martériels. Nous nous sommes brouillés, à oause de toi, avec quelques-uns de nos meilleurs clients. La semaine dernière, notre association avec Bernard, oui datiiit de vingt ans, 0. été liquidée. C'est un coup trt\s sensible pour nos affaires. Dame, j'avais pris ton parti une fois de plus 1 Tous les désaccords qui m'appauvrissent ont la même origine.

Toi, toujours toi! Et tu ne t'es pas contentée de me faire perdre de l'argent!... Avant de te connaître, j'avais une position sociale admirable. A présent, les gens me fuient.

Je suis presque un déclassé. Des histoires courent sur mon compte. On me reproche d'avoir conclu un marché honteux ou encore d'être un fils dénaturé!... Du reste, mes parents pâtissent aussi, et même une part du scand-ale rejaillit sur ma sœur, sur "cette pauvre petite Lucienne, l^n autre, à ma place, se serait vengé sur toi de tous les ennuis dont tu os cause. Moi. bonne bête, je n'y ai même pas songé... Et pour me remercier de ma délicatesse, tu me fais cette déclaration monstrueuse que tu ne m'aimes pas, alors que nous sommes mariés depuis deux ams !

Et tu as le toupet de me reprocher ta propre aberration! Mais tu es une misérable, si tu n'aimes pas ton mari!

jAcciUELiNE. — Tu ne vois que ça, toi...

Je ne t'aime pas!... Tu n'es atteint que dans ta fatuité. Tiens, je te demande pardon d'avoir cru une* seconde que tu me comprendrais

ARMAND, /uriVju'. — Ah! c'est ainsi!... Ah!

tu me considères comme une brute ! Eh bien!

on brute j'agirai. Je suis trop bête, à la fin, do t(;ut gâcher pour une ingrate ! Désormais, le régime v,a changer et les choses marclieront à ma guise. Pour commencer, je ne veux })lus voir che>: moi de ces sales romanfi qui te pervertissent. Je te les interdis.

Tl empoigne les romans et les jette dans la cheminée.

JACQUELINE, — Do quel droit?

ARMAND. — De mon dioib de mari. Tu as beau ne pas m'aimer, je suis ton mari tout de même! Ce soir nous dînerons où nous devions dîner, et samedi nous- déménagerons comme il était décidé. Lorsque tu auras rein tégré' la maison familiale, tu t'arrangera pour devenir une fille respectUtCuse et em

Jacqueline. — Et je me

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