SCÈNE PREMIÈRE
GILBERT aiSCOURTDE JOUVINS, LE COMTE DE SALLAZ
Axx lever du rideau, Gilbert, seul, est en scène. Il dort, étendu de tout son long sur le divan,
et le dos tourné au public. Sallaz, qui arrive, entre par la porte-tambour. Il traverse le veotioLLe et pénètre, par la gauche, dans les salles de jeu. Pendant quelques secondes, le public ne voit de nouveau que le dos de Gilbert et n'entend que ses ronflements. Sallaz revient, se penche sur le dormeur, l'examine, puis :
SALLAZ. — Gigi!... Eh! Gigi!... (Criant.)
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Gigiî... Ça, c'est raide!... {Il le secoue.) ilLsiis, te réveilleras-tii?...
GILBERT, un grognement. — Heu...
SALLAZ. — Debout!... Ah çà ! tu prends le club pour un dortoir!...
GILBERT, ouvrant les yeux, — C'est toi?
SALLAZ. — Non !
GILBERT, doucement. — Si. {Il s^assied.
Un grand silence,) Je dormais.
SALLAZ. — Tu crois?
GILBERT, — Je me sens même un peu retapé... J'étais' mort, mon vieux!
SALLAZ. — A cause?
GILBERT. — Dansé jusqu'à sept heures moins le quart, ce matin... La folie! La boue.
SALLAZ. — Ah! le bachelor^s hall!
GILBERT. — Oui... Tu n'cs pas venu, toi!
SALLAZ — Ma femme n'avait pas envie de se costumer... C'était réussi?
GILBERT. — C'était assez toc.
SALLAZ. — Vraiment?
GILBERT. — Vraiment.
SALLAZ. — Quelle idée, aussi, de déguiser les femmes en fruits !
GILBERT. — L'an dernier, les "fleurs avaient plu...
SALLAZ. — Mon petit, les fleurs sont les fleurs.
GILBERT. — Très juste!... Succès monstre, par exemple, pour la Parentonier!
SALLAZ. — Je n'en suis pas surpris; elle est ravissante, cette petite poule !
GILBERT. — Oh! tu sais, la sensation!...
la vraie sensation!...
SALLAZ. — Quel fruit, la Parentonier?
GILBERT. — Fraise des bois.
SALLAZ. — Fraise des bois?... Ça consiste en quoi, ce costume-là?
GILBERT. — Ça consiste à être nue.
SALLAZ. — Elle est bien faite, l'enfant!...
GILBERT. — Efi'arante!... Elle me semble un peu snob. Si, avec un3 figure et un corps pareils, elle ne dîne pas, ïan prochain, chez les Bourgogne, c'est une cruche!
SALT.AZ. — C'est une cruche, mais elle y dînera tout de même. (Une pause.) Gigi, tu sais pourquoi je viens ce soir ?
GILBERT. — Tu as reçu un mot de Thibault.
SALLAZ. — Précisément. Il me prie de l'attendre à la rue Royale, entre onze heures et minuit. Affaire grave, urgente!
GILBERT. — Il me prie aussi...
SALLAZ. — Mais, tu l'as vu, toi?
GILBERT. — Je l'ai va... je l'ai vu de loin ! Je l'ai entendu, surtout.
SALLAZ. — A Versailles? Au meeting?
GILBERT — Parbleu!
SALLAZ — Et tu ne lui as pas parlé?
GILBERT. — Nous uous sommes tout juste serré la main... Il était entouré, félicité, étouffé... {D^un ton de reproche.) A propos, tu pouvais t'offrir le déplacement!
SALLAZ. — Et Longchamp?... Nous avions deux chevaux, aujourd'hui!...
GILBERT. — Je n'y pensais plus!.,. Pas de veine, hein, mon vieux !
SALLAZ. — Ne m'en parle pas!
GILBERT — Deux favoris battus!...
SALLAZ, — ■ Des courses infectes ! Des champs de quatre partants! Cette grande semaine me dégoûte.
GILBERT, — Vous tcucz uuc sacréo contre-passe, depuis quelques mois...
SALLAZ. — C'est bien simple, nous ne décrochons plus un prix !... Alors, Versailles ?
GILBERT. — Epatant! Magnifique!
SALLAZ — Beaucoup de monde?
GILBERT — Trois à quatre mille personnes, disait-on.
SALLAZ, — Des manifestations hostiles?
GILBERT — Zéro. L'enthousiasme ininterrompu... Thibault a parlé comme unamour !
SALLAZ, frais — Ah! ah!
GILBERT. — Superbement II est daiis une forme!... Il paraît qu'hier, à Amiens, on Ta porté en triomphe à travers la ville ..
SALLAZ. — J'ai lu cela.
GILBERT — Cet après-midi, les femmes lui jetaient des fleurs, lui env'Oyi'.ieiit des baisers. Et tu n'iniagnies pas le, acclamations! (c Vive le prince de C'.ai J. . Vive notre petit prince à nous! .. Vive Thibault, le bon Français!... » Enfin le délire'
SALLAZ. — Que notre ami Clar se méfie!
La popularité, quand on la surchailffe ,.
GILBERT. — Mais Thibault ne pousse pas à la roue! Il ne cabotine jamais!... Il se contente de prononcer des discours, d'être éloquent...
SALLAZ, aigre. — Mettons!... Alors, je recommande à ses partisans un peu de ré« serve...