‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 51 sur 69 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, LE MARQUIS DE MAUVE, HECTOR DE MAUVE, qui arrivent de l'extérieur.

MORICE. — Tiens, Mauve!... Pas possible!

MAUVE. — Enchanté de vous revoir, mes petits !

l* if/''^.'J-:; ■^^y^'C-f,:-:---'',' r",

Israël

SALLAZ. — Mauve et son fils! Tout Clermont-Ferrand !

GILBERT. — Voilà! C'est la grande semaine! Les provinciaux débarquent!

MAUVE, de bonne humeur. — Ne vous moquez pas de pauvroi^ exilés, jeune homme I Il se peut qu'un jour voue connaissiez la médiocrité, à votre tour!

GILBERT. — Allons, allous, vous êtes ravi d'habiter vos terres!..- Depuis quand à Paris?

MAUVE, — • Depuis ce matin.

HECTOR. — Nous venons pour le mariage de ma cousine Heurtebelle...

GILBERT. — Flûte! C'était le contrat, ce soir?

HECTOR. — Oui.

GILBERT. — J'ai totalement oublié d'y paraître !

MAUVE. — Calmez-vous. Personne n'aura remarqué votre absence.

GILBERT, avec force. — Merci!

MAUVE. — Ah! nous sommes chargés d'une commission. Thibault, que nous quittons...

GILBERT. — Il ne vient pas?

MAUAT5. — Si, si!... Il nous rejoindra dans un petit quart d'heure tout au plus... On l'a forcé de dîner à Versailles... Aïi retour, il a voulu embrasser sa maman et puis se mon- , trer à cette soirée.

GILBERT. — Au fait, les Heurtebelle sont 3es parents à lui...

MAUVE. — La vieille folle est sa tante à la mode de Bretagne.

Sallaz a sonné. Le valet de pied attend les ordres.

Mauve! Boire!

Qu'en dis-tu, Hector?

- Brandy-soda.

Brandy-soda.

Et vous autres?

- Whisky, moi !

- Un bock !

Un bock aussi. Compris?

DE PIED. — Oui, monsieur le

records... Il y a quatre ou cinq pontes autour d'une table.de bridge, là-bas, au fond... dans la (( synagogue » !

MORICE. — Lesquels?

SALLAZ. — Je les ai vus de loin!... Je n'ai pas voulu approcher... Quelques hébreux, sans doute...

GILBERT. — Non ! non ! pas j^ moindre

SALLAZ. — >IAUVE. — HECTOR. — MAUVE. — SALLAZ. — GILBERT. — MORICE. — SALLAZ. — LE VALET

comte.

Exit, Il reparaîtra bientôt et disposera les consommations sur un petit guéridon.

MAUVE, qui a jeté un regard sur les différentes salles. — Eh! eh! il ressemble singulièrement au désert, notre club ! Le vestibule est animé, mais les autres pièces...

GILBERT. — C'est la règle! Plus un chat après le dîner!

SALLAZ. — Ce soir, nous battons tous les

LE VALET DE PIED. — Oui, monsieur le gomtb.

hébreu... Voilà huit jours que Jérusalem ne se montre guère. L'incident Gutlieb a semé la frousse!...

MAUVE. — Ah! il pleut sur le temple!...

Pas trop tôt!

GILBERT. — Seul, ledit Gutlieb nous honore encore de ses visites.

MAUVE. — Il ne met plus les pieds au club, je suppose?

GILBERT. — Erreur I... Voulez-vous le voir?

^?^^:^^;:>fy^W' v^^ ,^:^-

■;•. ■'"■; •'.;?,■■ -^'-; ■• '''t"y^'-f--^-"''"'i/'St.

Israël

MAtrvB. — Comment, il est ici?

SALLAZ. — En t3e moment même. Il est installé dans la petite salle du coin, à son bureau . habituel.

MAUVE, indigné. — Non!

GILBERT. — Il n'a pas manqué un jour!

MAUVE. — Justin Gutlieb (Il prononce Gutlieh à V allemande .) ose paraître à la rue Royale, depuis les révélationss de La Libre Parole!

SALLAZ. — ■ Tous les soirs.

MAUVE. — Vous m'ahurissez!

GILBERT. — Mon cher, vous n'ignorez pas que Outlieb a toujours fait sa correspondance au cercle... C'est une habitude de vingt ans... Comme onze heures sonnent, il arrive et il file tout droit vers son repaire. Et, à minuit et demi, il traverse, redescend, grimpe dans sa voiture et à la maison !

SALLAZ. — Aux époques les plus troublées... tenez, au fort de l'Affaire, il n'a jamais démordu de sa manie.

MAUVE, véhément. — En d'autres termes, il vous nargue, il vous brave...

GILBERT. — Le fait est qu'il écrirait ses lettres plus confortablement, chez lui, dans son magnifique cabinet de travail, devant la^ table de Napoléon I®^.

MAUVE, qui bout. — Sapristi ! Si nous ne nous trouvions pas au cercle, je connais quelqu'un qui s'en irait ta.per sur l'épaule de ce polisson et qui...

HECTOR, inquiet. — Oui, papa, mais nous sommes au cercle...

MAUVE. — Rassure-toi, je ne commettrai pas cette bêtise. D'ailleurs, je compte sur Thibault, Il doit tenir un sûr moyen de corriger le drôle!

MORiCB. — Clar nous réunit donc pour discuter l'affaire Gutlieb ?

MAUVE. — Evidemment. Vous l'ignoriez?

GILBERT. — Eh bien, mon vieux Sallaz, je ne me trompais pas !

SALLAZ. — Soit! Mais, je vous répète, moi, que nous perdons notre temps! Gutlieb est invulnérable!

MAUVE. — Voyons, Sallaz!...

SALLAZ. — ■ Mon ami, vous me connaissez!... J'exècre les juifs et, par-dessous tous, celui-là!... Je voudrais qu'on le pende...

Mais vous ne le pendrez pas, je présume!

Alors?... Quel châtiment proposez-vous?

MAUVE. — Mais... je ne sais pas, moi!...

SALLAZ. — Moi non plus.

MAUVE. — L'a quarantaine, en tout cas!

SAL^iAZ. — Enfant ! Il s'y est mis luimême, en quarantaine!... Ne pas le confon-

dre avec son fils Jacques. Ce grand crétin de Jacques, rien n'est facile comme de l'humilier, de l'aplatir!... On gagne à tout coup!

GILBERT. — Je crois, ina parole, que ça lui fait plaisir. Pour lui, être piétiné par des gens du monde, c'est encore du bonheur !..,

MORICE, — Ah! le malheureux! il le»

aime, les gens du monde!... Du reste, il doit maudire son père.

SALLAZ. —'Mais son père est d'une autre trempe!... Je maintiens que Justin Gutlieb se moquera de vous impunément.

MAUVE, en fureur. — Et je maintiens, moi, que nous l'aurons !

SALLAZ. — Das paroles! Vous ne connaissez pas le Gutlieb seconde manière ! Il ne date que de cinq ou six ans... Cet homme na s'expose jamais. Il n'adresse plus la parole qu'à des intimes, qu'à des gens sûrs... Il évite même de saluer... Il joue toujours le monsieur qui se dépêche...

MORICE. — Ah! il y a du vrai.

SALLAZ. — On ne le voit que passer... Il passe en touchant vaguement' son chapeau, en voûtant les épaules, en baissant les yeux... Une ombre!... On ne s'attaque pas à une ombre!

MAUVE. — Enfin, cette ombre .a gardé des camarades, des relations...

SALLAZ. — Certes ! Vous savez les fidèles aussi bien que moi. il y a Grégenoy, Houve,, Philippe de Langly, Zambault, Charnun, toute la clique... Les amis des juifs!

MAUVE. — Eh bien, on agira sur ceuxlà!... C'est des gens comme il faut! Des saligauds, mais des gens comme il faut!,.. Nous les mettrons en demeure d'opter entre leur monde et cet individu!

SALLAZ, haussant les épaules. — Ils vous enverront au diable !

MAUVE. — • Savoir!

SALLAZ. — Ils répondront que Gutlieb a bien le droit de s'occuper de politique.

MAUVE, éclatant. — Mais, nom d'un chien, il y a politique et politique!... Dieu sait que je ne leur pardonne pas l'affaire Dreyfus! (Il prononce Draïefousse.) J'ai failli en mourir ! Seulement, je m'explique le rôle des juifs, leur ardeur... Mais, aujourd'hui, plus question de sauver un frère, de réhabiliter la race, de défendre Jéhovah!... Alors, pourquoi M. Gutlieb nous tire-t-il dans le dos? En deux ans, ce Judas vient de verser près de deux millions dana la caisse de la a Propagande laïque » !

MORICE. — Deux millions!

:.4ik-

?^' * ;^^>/;i!«3;T?Ct'c ■■* '^J*;'., .''-■^t^ ' - />v ■

Israël

MAUVE. — La Libre Parole Sb publié les fac-eîmilés des bordereaux. Faites l'addition.

SALLAZ. — Qui diable a pu livrer ce dossier ?

MAUVE. — Deux millions à une association de malfaiteurs, à une bande d'apaches !

GILBERT, aussi animé que Mauve. — La Maffia!... C'est une véritable Maffia, leur ligue!... Les malandrins qui, à Laval, ont •îissommé notre pauvre Saint-Gérard, qui Pont à moitié tué, opéraient pour le compte de la (( Propagande laïque »• C'est établi cela! C'est du document!

MAUVE. — Et ils étaient donc à la solde du juif Gutlieb?

GILBERT. — Tout comme les insulteurs de l'abbé Gérande !

MAUVE. — Ne oliercbez pas!... Gutlieb mène l'anticléricalisme dans oe pays!...

SALLAZ. — Vous allez un peu loin !

MAUVE. — Oui ou non, avez-vous lu les pièces ?

SALLAZ. — Toutes! J'ai lu la fameuse note écrite de la main de Gutlieb... Visiblement, il tenait à l'échec du pauvre abbé, il a donné des sommes énormes en vue de le combattre... Et son argent n'est pas étranger, non plus, à l'expulsion des bénédictins...

MAUVE, violent. — Eh bien, cela me suffit! Je ne sépare pas^ notre cause de celle de PEglise!

SALLAZ, riant, mais iin-- peu impatienté.

— Moi non plus ! Vous êtes intraitable !

C'est Clermont-Ferrand qui vous met dans cet état-là?

MAUVE. — Je rage!

SALLAZ. — Moi aussi !

MAUVE. — Moins!

SALLAZ. — Pardon !

MAUVE. — Si! Si!... Moinsi... Question d'â^ge!... Je suis votre aîné d'un grand bout de chemin et je revois toutes les machinations des vieux Gutlieb, le père et la mère de celui-là, pour capter notre confiance, pour se pousser dans le monde, dans la so^ ciété!... Hélas! j'ai pu suivre leurs efforts de près! Je l'avoue à ma honte, comme bon nombre de mes contemporains, je fréquentais la maison... Nous vivions encore dans l'erreur!... Drumond n'avait pas démasqué leur engeance! Eh bien, mes enfants, j'ai dîné chez ces gens-là avec deux cardinaux et un archevêque...

GILBERT. — > Le conclave, alors !

MAUVE. — Et je me rappelle que, pendant tout le repas, le vieux Gut, rouge de

colère, tonnait contre le méchant Jules Ferry qui voulait du mal aux congrégations !

SALLAZ. — Comique!

MAUVE. — Ah! c'était du travail soigné et qui, d'ailleurs, réussissait en plein !

GILBERT. — Oui î le gratin se ruait à leurs réceptions!...

MAUVE. — Le gratin, le gratin gratinant^ le Gotha tout entier ! . . . On se serait cru à la cour!

SALLAZ, taquin. — Et votre ami Justin?... J'étais bien jeune à cette époque, mais je me souviens qu'il jouissait d'une certaine popularité !

MAUVE. — Quand on y met le prix!...

Tenez! Il avait découvert des flagorneurs pour le sacrer joli garçon!

GILBERT. — C'est vrai ! (( Le beau Jusn tin! »

MAUVE, ricanant. — Ah! ah!

SALLAZ. — Laissez-lui cela, Mauve!... Il n'était pas mal du tout.

MAUVE. — L'air d'un marchand de dattes !

SALLAZ, riant. — Mauve, je commence à croire que vous ne l'aimez pas!

MAUVE, geste de menace. — Le coquin!...

Enfi*n, on va rire!

SALLAZ. — Moi, je ris déjà... Mais, mon pauvre ami, Thibault de Clar n'est pas un dictateur! Qu'attendez-vous donc de lui?

MAUVE. — Tout! ^

GILBERT. — Hurrah!

MAUVE. — Je tiens le petit gars de Thibault pour un grand homme !

GILBERT. — De taille même à moucher le géant Gutlieb !

SALLAZ. — ■ Bien ! Bien !

MAUVE. — Nous avons foi, nous autres, su prêcher une croi-

qui a Mais Clar est un garçon 're-

en ce gamin sade!...

SALLAZ. -

marquable !

MAUVE. — Dites que son exemple est mar gnifique!.'.. Il a vingt-sept ans à peine, Thibault!... Il a une charmante allure dont les femmes raffolent!... Il porte le plus, beau nom de France et ce joli titre de prince. Il est le fils adoré de la duchesse de Croucy, riche à six cent mille livres de rentes!...

Quel autre repousserait ainsi le trésor de la maman et une grande vie de fête, pour n'appartenir qu'à son œuvre, qu'à son.

pays ? . . . C est chic ! . . .

SALLAZ. — Aussi, nous l'admirons!...

MORiCE. — Et nous sommes tous fiers de lui.

■.l:-. ^^ '- "^'ip'y-- 'W^'^:^-'^ff^'4i^^

Israël

MAXTVE, qui S'essuie les yeux. — Je l'ai ■connu haut comme ça, moi!... Je l'ai mis sur son premier cheval !

HECTOR. — Et vous nous avez donné notre première leçon d'armes.

MAUVE. — -Oui !

GILBERT. — ' Félicitations!

MORicE. — C'est qu'il fait terriblement bien, Clar!

GILBERT. — Et au pistolet, donc !

MAUVE. — Oh! je l'ai passé ensuite à un professeur !

SALLAZ. — Vous étiez l'ami intime du père ?

. MAUVE. — Croucy et moi nous fûmes de trèe chers camarades de jeunesse, oui!

GILBERT. — Et, maintenant, la brrouille morteille, hein ?

MAUVE. — Nous n'existons plus l'un pour l'autre... L'ivrognerie et le jeu combinés, tournèrent, petit à petit, le plus aimable compagnon en une brute sauvage...

GILBERT. — Et en un monsieur assez...

hum, hum.... Il fut mêlé, je crois, à une ou deux affaires douteuses... Et si des amis n'étaient pas intervenus... Du moins, on l'a raconté...

MAUVE. — Oui, on l'a raconté... Moi, je n'en sais rien!... J'ai pris, jadis, le parti de la duchesse et j'ai dit un adieu éternel à ce pochard!...

SALLAZ. — Il était très mal pour sa femme, n'est-ce pas?

GILBERT. — Indigne!

MAUVE. — Atroee!... Il avait eu la chance d'épouser cette exquise jeune fille...

GILBERT. — Comme elle devait être belle!... Elle a gardé un tel charme!

MAUVE. — Elle était belle, douce, intelligente, vertueuse... enfin, idéale!

GILBERT. — Et très, riche, par-dessus le marché...

MAUVE. — Très!... Mon Croucy promena la dot sur toutes les tables de baccara, jusqu'au jour oii, Thibault étant né, la mère résolut de défendre le reste de son patrimoine. Elle le défendit avec le courage d'une sainte, malgré les pires violences, et, parfois, au péril de sa vie!

MORICE. — Pauvre Agnès!... On raconte qu'un jour de chasse, le duc l'aurait cra- I vachée devant les domestiques et le^, pitjueux.

GILBERT. — C'est exact... D'ailleurs, ce lut la dernière scène...

MAUVE. — L'histoire fit un peu trop de bruit... Croucy dut accepter La séparation et l'exil au château...

MORICE. — Et la duchesse a gardé son fils.

MAUVE. — Oui... Thibault et sa. mère se sont toujours chéris.

GILBERT. — Vous savcz que, là-bas, Croucy continue de se soûler au cabaret du pays, et, rentré chez lui, il se livre à des pugilats en règle avec son valet de chambre.

SALLAZ. — La vie de château I

HECTOR. — Prenez garde!

Page 1