‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 56 sur 69 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

GREGENOY, MAUVE

GBBGBNOY. — BonjouT, Mauve.

Il fait, de loin, un petit geste de la main.

MAUVE, sans chaleur, et de sa place. — Bonjour, Grégenoy.

Il reprend sa lecture. Un temps.

GBÉGENOY. — Oh! voici un accueil glacé!

i^Mauve relève les yeux.) Il semble à crtaindre que notre camaraderie ne meure bientôt de froid! Je le déplorerai. Mais rien ne pounra rien, contre ma façon de vivre et de sentir. Cela déclaré, mon cher Mauve, j'espère que vous ne me refuserez pas les nouvelles- Ce n'est pas, vous le devinez, une vulgaire curiosité qui me rend impatient.

MAUVE. — Que souhaitez- vous donc apprendre ?

GRÉGENOY. — Ce qui s'est passé depuis hier.

MAUVE. — N'avez-vous pa« lu les journaux?

GRÉCENOY. — Mais si ! J'ai lu une petite note. Je surppose même qu'elle émanait de Thibault ou de ses amis.

MAUVE. — En effet.

GREGENOY. — - Je ne me serais pas expliqué que les feuilles, sans votre aide, fussent informées, sur l'heure, d'un incident au cercle.

MAUVE. — C'est nous qui avons porté l'édbo, cette nuit, aux principales rédactions.

Il entre da»s les vues de Thibault de donner à cette aff.aire la plus éclatante publicité. Vous le savez, d'ailleurs.

GRÉGENOY. — Je le sais. Je sais aussi, et je m'en attriste, qu'après mon départ du club, Thibault s'est livré, sur Justin Gut- 'îieb, à une voie de fait...

MAUVE. — Bien légère...

GREGENOY. — C'cst le gcstc qui ne me paraît pas très beau.

MAUVE. — Nous différons l'^adioalement d'opinion.

GREGENOY. — Tant pis!

MAUVE. — Tant pis pour vous! Car vous vous trouverez en désaccord avec tous les hommes de cœur ! Dès midi, il était tombé sur la table de Thibault tant de félicitations, qu'elles doivent parvenir en avalanche avant la fin du jour.

GREGENOY. — Ouî... Et Gutîieb, donne-fci il signe de vie?

MAUVE. — Quoi!. Vous n'êtes pas au courant?

GREGENOY. Non.

MAUVE. — Ce cher ami ne vous aurait pas consulté?

GREGENOY. — Jo VOUS répète que j'ignore toutes choses.

MAUVE- — Eh bien, Gutlieb se bat...

C'est son copain Vertimprez qui nous l'a appris chez Durand, à déjeuner... Gutlieb a choisi ses témoins...

GREGENOY. — Ah!... Qui sout ?

MAUVE, — André de Houve naturelle»

ment, et un lieutenant-colonel Jarrot, que l'on attend, que l'on fait venir tout exprès de Reims! quelque solide franc-maçon, j'imagine!... Quelque fabricant de fiches!

GREGENOY. — Je ne le connais pas...

J'entends le nom pour la première fois...

Bien entendu, vous cachez à ma cousine, si impressionnable, ce duel en perspective?

MAUVE. — Pardon! Je viens de l'avertir... Ne fallait-il pas devancer quelque indiscrétion, quelque interview dans les journaux de six heures?

GREGENOY. — C'ost vrai.

MAUVE. — Thibault, que les rendez-vous politiques ne lâcheront pas avant le soir, m'a dépêché auprès de la duchesse. Ce matin, il avait guetté le réveil de sa maman afin qu'elle apprît, sans choc, raltercation de la veille. Mais le seul mot de duel terrifie l'immense piété de M^^® de Croucy.

GREGENOY. — Pourtant, mon jeune cousin s'est battu déjà!

MAUVE. — Deux fois.

GREGENOY. — L'an dernier, il faillit même envoyer son .adversaire ad patres... J'ai, je m'en souviens, lu la nouvelle à Londres...

MAUVE. — En effet, Thibault servit au nommé Philippe un assez formidable coup d'épée... Mais la duchesse n'apprit la rencontre que le lendemain.

GREGENOY, ironiquc. — Ah! bon! son fils avait eu le temps de se confesser!... Oui, oui, oui !...

MAUVE, sèchement. — J'en doute ! Sans ferme repentir. Thibault n'est pas homme à demander l'absolution.

GREGENOY. — Au reste, j'aurais tort de railler la religion d'Agnès. Je n'oublie pas l'enfer noblement supporté de sa, vie conjugale... Enfin, de quelle sorte a-t-elle accueilli l'annonce que Gutlieb relevait le gant?

MATJVE. — Dans une affliction cruelle. Je

î .^., * , -^.7<V»-< ^'■^' ' -w ^'Tf'i^V^

Xfc' étais pas facile que le père de Siivian arrivât, presque sur mes talons, et emmeBât sa pénitente. Elle m'a deoiiandé d'attendre, ici, la fin de leur entretien; mais à deux heures et demie, mon client compte sur msÀ... (Il regarde sa montre.) Ohl je ne peux deiaeurer plus longteanps L . .

(îKBGENOY. — ' Vous seoondoz Thib»ault?

MAUVE, qui a pris son chapeau. — Avec Gisoourt de JTouvins.

GREGENOY. — Je suppose que Gutlieb réclamera l'épée.

MAUVE. — Sûrement. Au pistolet, il est mort avant le fe.u. Je tiens Clar pour notre meilleur du momeoit. B'ailieurs, une épée à la main, il offre quelques inconvénients aussi!... Consultez M. Philippe!... AJi! si nos grands duellistes resiembiaient tous à Thibault, on verrait souvent des combats mortels!... Mais les champions tremblent qu'une égratignure n'endommage leur réputation, et ils -n'osent pas tirer au corps I... (Tristeraent.) Aussi ik ne blessent jamais dangereusement.

GREGENOY. V- C'est regrettable 1... Ecoutez... on parle... Ma cousine revient...

MAUVE. — Vous lui présenterez mes excuses, \e vous en prie... Adieu.

(?RÉGENOY. — Adieu»

Mauve sort par la droite. Agnès et le père de Silvian paraissent sur les marches.

GREGENOY. — Je t'ai vue à V heure de difficultés autrement terribles, et ai vaillante, si calme!...

LE l'ÈRE DE siLviAN, Intervenant. — duer monsieur j^ c'est dans radmirahle foi qui l'a souten.îJe à txavers ces difficultés que votre eousine puise^ aujourd'hui,- ses raisons à»

sou.fl?rir.

GREGENOY. — J'enteuds 1... J'entends ï.^i Et moi-même, pour des motifs qui ne sont!

pas le»s vôtres tout à fait, je réprouve la cou* duite de Thibault... Mais, par bonheur, il ne court pas l© moindre péril!

LE PÈBE DE siïiVAiN. — Nous FespéroBs.

Pourtant, la duchesse ne saurait envisager sans effroi l'action qui se prépare et qui offensera Dieu si gravement L.. Madame, je vous quitte. Au revoir, monsieur de Ghrégenoy.

GREGENOY. — Au revoir, mon père.

AGNÈS, qui reconduit le père. — Vous reviendrez?

LE PÈRE DE siLViAN. — - Avant le j&oir.

AGNÈS. — Sûrement.

LE PÈRE DE SILVIAN. — Je VOUS le. promets, (Ils ont gagné la, droite. Plus bas:) Soyez la femme forte.

AGNÈS. — Je v^eux me souvenir de tou»

vos conseils.

LE PÈRE DE SILVIAN. — Je prierai pour ma soeur éprouvée.

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