AGNES, THIBAULT
Thibault, dès que la porté de gauche s''est refermée va rapidement à sa mère.
THIBAULT. — M^man, %'ite, vite, expliquez-moi la présence de cet individu! Expîîquez-îa d'un mot! Je suis bouleverse!
AGNÈS. — Tout de suite, mon enfant. Je conçois ton émotion.
Mais les paroles ne viennent pas, Agnès manque de tomber, Thibault la saisit et la soutient,
THIBAULT. — Maman, maman, qu'y a-til?... Ma petite maman, vous voilà toute blanche!... Vous me faites ni peur!... Maû^ que se passe-t-il.^...
AGNÈS. — ■ Rien... un c? yurdissement...
(Plus ferme.) C'et>t fini... Ton apparition m'avait bouleversée aussi...
THIBAULT, — Notre vieux Mauve m'est revenu tout ohagrin de votr(^ chagriUj de votre mine... J'ai voulu \<-ai^ embra^sser... Entre deux rendez-vous, j'accours... En bas,, l'on m'assure que vous êtes seule... Je grimpe quatre à quatre, et...
AGNÈS. — Et tu te heurtes à... à œt... à M. Gutlieb... En te voyant à deuLx pas de lui... tu n'imagines pas.,.
THIBAULT. — Quel cst ce mystère?...
Dites!
AGNÈS. — Oui, mon fils chéri... De mystère, n'en attends pas!... C'est très simple... du moins, je l'avais cru...
THIBAULT, pressant. — Maman!...
AGNÈS. — Eh bien. Mauve vient de te rapporter mon anxiété profonde... Toimême, tu en avais été le témoin... Que rnow enfant, élevé par moi, tout près de moi,, dans la crainte de Dieu, médite un homicide, oetto pensée-là me crucifie... Et, Thibault, tu ïe reconnaîtras, tu ne m'ïivais guère ranssurée... Ton accent était tendre, comme toujours, mais tes paroles demeuraient terriblement ambiguës!... Après ton départ, je me suis sentie ravagée de crainte. J'ai prié... J'ai cherché de tout l'effort de ma pauvre tête, un moyen d'écarter de toi ie péril... Soudain, une inspiration m'a traversée... Je me -suis dît que ce moîisieur <3rutlieb, étant le plus âgé, se montrerait le plus raisonnable... Et... je l'ai fait venir...-:
THIBAULT. — Cet homme, que tous connaissez à peine 3
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Thibault. — Qu'y a-t=il ?ooc Ma petite
.ViAMÂNj vous VOILA TOUTE BLANCHE !...
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Isbël
AON^s. — Je le <5onnîais très bien!... Notis Tâtons connu... assez bi^n...
THIBAULT. — Enfin, voilà plus de vingt &tï's que vous ne vous étiez adressé la parole !' '
AGNÈS. — Vingt ans!... Il y a vingt ans?... En effet... Otii... tu 'as raison...
THIBAULT. — ' Oli ! . . . Oh !.. .
AGNÈS. ■ — Thibault, je ne me suis inquiétée que de ton ealut éternel et pas des convenances!
THIBAULT, quij fuTieusement , se promène. — Il ne s'agit pas de convenances !...
, Ma mère, vous me stupéfiez !
AGNÈS. — Je crains que lu ne t'exagères la...
THIBAULT. — Comment! J'administre à ce personnage un3 correction publique, et la <iuchesse de Croucy, ma mère, lui écrit pour le prier de...
AGNÈS. — Je ne lui ai pas écrit ! C'est le père de Silvian qui ..
Hésitation.
THIBAULT ^Qui?,..
AGNÈS — Qui s'est chargé de la commis^ «ion..-
THIBAULT. — Le père s'est rendu chez Gutlieb?
AGNÈS. — Oui... Afin de le pressentir, de m' épargner une rebuffade possible... Le père, puisqu'il te chérit, est, comme moi, au îourment
THIBAULT. — Fabuleux! C'est fabuleux! (Un temps) Et cet inconcevable entretien, quel en fut le thème? Qu'en est-il sorti ?
AGNÈS, — M. Gutlieb a répondu que l'affront ne lui permettait pas de .. «nfin, que ton geste le contraignait de demander une réparation.
THIBAULT. — Ah ! voici le plus magnifique 1-. Vous avez mis ce drôle en posture de refuser ma grâce I
AGNÈS. — A présent, Thibault, tu divagues! Le malheureux sait ta force et que ;Son sort, hélas! est à peu près entre tes mains !
THIBAULT. — Parfaitement!... Sa vie terrestre m'-appartient et il dispose, lui, de mon existence spirituelleîc. Si!., Si!. . Ma .nère et mo-n ancien directeur de conscience remettent à Justin Gutlieb le soin de mon éternité!:. La chose est par trop bouffonne!... Et il ne dépend plus que de mon adversaire de m' ensevelir sous le ridicule !
AGNÈS- — Mais il ne soufflera mot de notre entretien
THIBAULT, emporté. — Bh! qu'il publie toute l'histoire, s'il lui plaît 1 Êîle ne le f ©Tapas rire plus tard que demain!... J'en re^ ponds!... Je me trouve, heureusement, en mesure de ne pas prêter à la moquerie 1 ï]t, si une hésitation me restait, voici qui la balaye au diable!
AGNÈS. — Ainsi, par zèle maladroitj par imprudence, c'e^st moi qui te confirme dans l'intention de tuer!,.. J'entre là dans le plus cruel de ma cruelle journée !...
ïhibault, après quelques secondes encore de marche farouche, de manifeste nervosité, s'arrête devant sa mère, et, d*une aiatre v*oîx :
THIBAULT. — Maman, j'ai un peu hont«e de mon exclamation... Par bomheur, voois avez fait de moi un homme que la peur d'être raillé ne dirige pas. Oubliez ce cri de colère, comme je m'impK>se d'oublier le violent déplaisir que j'ai ressenti. Je ®ais que, seule, une immense tendresse dicta votre démarche.
Et, à ceux qui nous aiment, à ceux que nous aimons, nous pouvons faire crédit de ces erreurs-là... Enfin, ma petite mère, je n'entends pas que vous vous tourmentiez du plus léger remords. Aucune circonstance ne pouvait aggraver mes résolutions. Je n'ïii tressé de regarder ce duel comme un épisode d'une grande guerre sans merci.
AGNÈS. — Thibaiilt !...
THIBAULT. — Sans merci. Maman, il ne m'est pas loisible de pratiquer l'oubli des offenses qiie souhaite votre religion. Un parti me tient poui- son chef et je lui dois de me montrer aussi dur que lennemi, ausksi impitoyable, (Plaisant.) tenez, aujssi juif!... Je me reprochais d'avoir, ce matin, manqué à notre chère habitude de confiance sans limite et je n'étais revenu que pour cette franche déclaration. (Il consulte sa montre.) Bon! Quatre heures moins dix!...
L'ennuyeuse petite affaire qui a mangé toute ma visite!... Maman, je suis attendu,
AGNÈS, qui le retient. — Mon Thibault, si attend Uj si frémissant que tu sois, j'ose demander un peu de temps encore'... Ne me laisse pas to\!it de suite... Par charité!... Il faut que je te parle... Donne-moi, veux-tu... cinq minutes... cinq petites minutes... Si tu y consens.,.
THIBAULT. — Si j'y consens? Quelles sont c'es formes? Depuis quand ma mère sollicitât-elle mon audience? Parlez! Gardez-moi!.., Tant pis pour les autres!... Ils s'en arrangeront ! . . .
T ^*'^^'^^i'T#^'^W^PS>W
Isnjël
Il la fait asseoir dans le cana{>é. Il s'installe dans nn fauteuiL
AOîràîS. — Mon cïhe% enfant!...
THIBAULT. — Seulement, Je prévois, je redoute une discusfiion . superflue et qui vous épnieera. . .
AGNÈS. — RassUre-toi, mon chéri!... Aucune discussion ne menace... Je ne prétends ni à te réfuter, ni à te convaincre!... Entre nous, je mesure la, différence... Je suie une femme ignorante, ton inférieure...
THIBAULT. — Maman...
AGNÈS. — Certes!... Ton inférieure en éloquence, en clairvoyance^ en intelligence... Et je m^eu réjouis!... Je t'admire, mon fils.
Je me sens faible, mais fière... Oh! tu ne m'entendras pas discuter!... (Un silence.
Indiquant sur le canapé une place à côté d^elle,) Mais vien-s là!... Oui, là!... Et donnemoi ta main... Tu me feras moins peur...
Aujourd'hui, j'ai peur de mon grand garçon 1...
THIBAULT. — Oh!...
Un temps.
AGNÈS. — Thibault, rends-moi cette justice que, jamais, mes souvenirs ne m'ont arraché une doléance...
THIBAULT. — Jamais. Votre martyre, c'est par d'autres que je l'ai su. Et, depuis que j'existe, rien ne m'a remué comme sa révélation, sinon la fierté de votre silence.
AGNÈS. — Vois-tu, nous ne valons notre noblesse que si nous nous gardons de toute vulgarité... Les lamentations, les récriminations partent d'une âme vulgaire ., Et de ce que la gravité de cette minute exïge ma première alhision à des jours mauvais, tu ne concluras pas, Thibault, que j'exploite sournoisement ta tendresse, que je m'abaisse à une ruse?...
THIBAULT. — • Maman, ce mot-là n'est pas un mot à nous...
AGNÈS. — ■ N'est-ce pas?... Eh bien... eh bien, c'est vrai que j'ai pâti... Vingt années durant, j'ai pâti... On m'a fait du mal...
trop de mal... Tiens! je rêve parfois, la nuit, que ma longue misère n'est pas close, que je subis encore une loi inique... Et, après le réveil en sursaut, je grelotte dan.s mon lit pendant des heures... Il faut des heurec pour dissiper une telle épouvante... Mais laissons... Je n'en voulais venir qu'à ceci : longtemps, longtemps, la tentation m'a tenue de m'évader de la laideur d'ici-bas, d'en finir... Même j'ai craint de devenir folle, que ce ne fût une idée fixe de folle... Je ne pouvais ni
me pe-nchor à une fenêtre,* ni longer une m.
vière, ni^ regarder une, arme, sans un ohooi -, dans la poitrine, sa^ns une petite ivresse devant les yeux... Alors, ce n'était pas le Bietî' que j'adore, ni notre père de Silvian, à' quï je criais au secours... non... Vite, vite, jem^ forçais de voir, d'imaginei" un petit garçôn. blond, de retrouver son grave petit sourire^ de jouer en pensées avec ses boucles, de caresser ses bonnes petites joues, sa petite main volontaire... comme maintenant, Thibault, comme en ce moment... Et bientôt, en moi, une voix montait, montait, qui disait :
a Tu ne peux pas quitter cela... Tu peux, tout quitter, joyeusement, dans la délivrance... Mais tu ne peux pas quitter tonpetit garçon... tu ne peux pas... tu ne peux pas... )> Et le vertige s'en allait... C'est vrai,. tu*sais... C'est arrivé tant de fois... Le petit sauveur &> grandi... Il me domine de toute sa force, de toute sa gloire... Je lève vers lui un regard de fervente prière. c. Thibault, petit garçon, ne verse pas le sang ! Ne fais pas cette chose!... Ne me fais pas cette chose!... . Ne désole pas une vie que je n'ai gardée que, pour toi. (Mouvement de Thibault,) Tais-toi,, tais-toi... je n'ai pas fini... Thibault, lorsque nous nous sommes séparés, ton père et moi,, je me suis dit : « Dieu m'accorde de mourir en paix, de mourir de mon cœur qu'on a rendu si malade, de mon cœur qui bat trop vite. » Mais Dieu me réservait un miracle de bonté J'ai revécu, Thibault, et je te rends grâce... C'est toi, dont la douceur ii-^ liale paye ma pauvre jeunesse, mon existence saccagée, de cet adorable automne Thibault, n'abîme pas le miracle!... Je n'ai que toi, je ne veux pas te perdre ! Si, demain, mon enfant tue cet homme, il me semblera que c'est mon enfant qui meurt... A ce devoir que tu te traces, incertain, trouble, meurtrier, j'oppose la parole de Dieu qui habite en moi siforcement : Thibault, tu ne tueras pas!.... Va, je devine l'amertume du sacrifice. Je sais que tu souffriras dans ton cœur indigné, dans ta foi... Je vois même l'autre, grandi par ce combat sans risque .. Et en échange d'un si difficile renoncement, je n'aurai rien à t'offrir... rien... rien que la bénédiction extasiée de ta vieille amie, de ta vieille maman-. v, Voilà... Je crois que c'est tout... Je crois^que je ne ferais plus que répéter les mêmes choses... Alors, je ferme les yeux et j'attends. ta réponse, Thibault...
THIBAULT, remué. — Eh bien, maman,.
c'est entendu...
AC^NÈs, dans un délire de joie. — Oui?..^ Oui?... C'e«t vrai? Et comme cela?..- C'est
Uk.
Israël
lOi
ieàiendu, maman... C'est entendu î... Comme ' oêl^..; Sans rien de plus..* Sans marchander..., Thibault, mon amour, tu es noble, tu es un noble î... Tu es mon fils à moi, à moi !... (Elle Va pris dans ses bras, elle V embrasse passionnément,) Mon chéri... on pleure...
Toi aussi, tu pleures... Je vois, dans tes yeux, les larmes qui attendent... C'est que tu es bon... Tu es bon et grand!... Thibault, je... je te respecte...
Elle lui baise la main.
THIBAULT, surpris. — Oh! maman!... {[l s^est levé â^un coup.) Je ne mérite pas ces marques... C'est tout simple... Deux devoirs se sont heurtés et le grand l'emporte sur le moins grand. Instruit du mal que je causerais à ma mère, je ne me sens pas le droit 4e~ passer outre et... (Gaiement.) Et je vous fais cadeau de Texistence de Gutlieb !
AGNES, ravie et vague. — Oui!... Oui!...
THIBAULT, précis. — Oui! oui!... Malgré tous les dictons sur Tincertitude des armes, je ne l'eusse pas raté, ce brave homme! Je connais exactement ses moyens... Je battais le fer en seconde et, sa pointe basse, je n'avais qu'à choisir ma place et entrer...
Mais ne frémissez pas!... C'est de la conversation sportive... Votre protégé s'en tirera avec une petite égratignure là, ou bien là... (La main ou le poignet.) Je m'y engage!...
Oh! maman, je ne peux pas le lâcher à meilleur compte... Il ne faut pas me faire ce^s yeux de réprobation !
AGNÈS. — Mais, Thibault, je te regarde...
pour ma joie... Je ne prétends pas que tu te dérobes... Je me résigne à ce simulacre... Je ne suis pas une bête, une bigote... Mon chéri. je te regardais...
THIBAULT. — C'est un plaisir dont je ne méconnais pas l'élégance. Impossible, hélas!
4e vous le dispenser plus longuement. Je* n'ose tirer ma montre... Petite maman, à ce soir !
AGNÈS. — A ce soir, Thibault... A toujours.
THIBAULT. — Au revoir, maman.
' AGNÈS. — Au revoir, mon fils.
Baise-main et baiser sur le front. Thibault se dirige rapidement vers la porte, l'ouvre, puis, au lieu de sortir, la referme, se retourne. ?t, après un grand temps prononce :
r- THIBAULT. — Ça, c'est drôle...
iignès^ qui s'en allait également et, déjà, gravissait les marches, au son de ces paroles se retourne, effrayée.
AGNÈS. — C'est drôle?
THIBAULT, qui est revenu lentement en scène. — Ça, c'est joliment drôle !
AGNÈS. — De quoi parlejv-tu?
THIBAULT, ■ gtti s'' est rassls. — Maman...
(Une pause.) Maman, comment se peut-il que vous ayez demandé à Gutlieb de venir?
Comment se peut-il que Gutlieb soit venu ?