‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 63 sur 69 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

THIBAULT, son jeune VALET CHAMBRE

Au lever du rideau, la scène est vide, de quelques secondes, Thibault, le sur îa tête, la canne à la main, entre, valet de chambre.

DE

Au bout chapeau suivi du

LE VALET DE cHAMBRi], à droite de la table.

— Oui... ces messieurs ont attendu jusqu'à près de six heures... Ils n'y comprenaient plus rien! Ils vous ont laiscsé cette lettre... Et puis, il est venu deux autres messieurs.., Il y a leurs cartes... C'est les témoins de; Gutlieb... Un lieutenant-oolonel, ma foi !... [Thibault, debout, près de son hiu^ea%, examine la correspondo,nce.) Ah! M°^® la duchesse est passée à deux reprises... Elle a insisté

^ l^^^li^tot^ ;e;^ &■ ^prihc^'^- ■■lui: ^ iéfe' :i,

■|^èati<<&'P^:''!:f :•.•;■■; '.■" ,'^-:i^^'-; /''/■'■■X;. '■'-■-■.,, ^ ; •'. '^',,,--;ïH|àAtrLT. '-^t !J%>3âv/'-Je' viens' ■-d'ehvbyeï" xài ^ ^seii(É^%K^ la prévenir que Je ne

^ làf&éip^ipas avec elle. : .. \

Ï.È VALÈi: DE c^JiMôRE. — Moi, je Commençai^ à m •inquiéter sérieusement... J'ai telé- * p&eàé après le prince de tous les côtés...

Ôhiez M^^ la ducheeise,. au Jockey, à la salle i^;armes.w ^

THIBAULT^ V interrompant. — Quelle heure est-il?

'^ LE VALET DE CHAMBRE. — Sept heures cinq.

THXBAULT. — Bon. Je vais travailler, écrire... A huit heures, j'attends une visite... un monsieur que tu n'as jamais vu... MonêmvLV Bernard... Je le recevrai tout de suite. Le père\de Silvian viendra aussi, mais plus tard... une heure après...

LE VALET DE CHAMBRE. — Bien, princé,

THIBAULT. -^ Ecoute. Je ne veux voir que œs deux personnes. Pour toute autre, je suis- sorti. C'est compris?

ijte VALET DE CHAMBRE. — C'est oomprîs.

THIBAULT, tendant son chapeau et sa canne. \.rT Tiens!

' LE VALET DE CHAMBRE. — Le princo a l'air bien fatigué!.. Vous n'aviez pas cette minelà, tout à l'heure, en vous en allant!... Vous ne seriez pas malade?

THIBAULT, nerveux. — Mais non ! Mais non!

LE VALET DE CHAMBRE. Et dîner 1... Oll

le prince va-t^il dîner ?

THIBAULT. — Je n'en sais rien... Mon vieux, laisse-moi tranquille!... Là!... On ' "sonne ! N'oublie pas mes ordres I

LE VALET DE CHAMBRE, qui est sortî, quî a reparu presque aussitôt. — Prince, c'est le révérend père.

THIBAULT. — Le père de Silvian?...

,I>éjà!... Ah!... gênfint, ceci, gênant!... {Hési-

faiiony nervosité.) Ahl... (Une pause.) Tant

. pis!... Fais entrer le père, et, lorsque arri-

- ver a cet autre monsieur, tu l'introduiras au

,-! fuîn,oir et tu le prieras de patienter pendant

;j qtîelqu«s minutes.

/ ta VAi^ DE CHAMBRE. — Bien, prince !

u^>^-r. ' ■' . H sort.

^THÏBAULT, ;iM:."I^!ÉÉ'^ÏJ3t puis LE VALET ÛB

Le père, sitôi introduit, va droit à ThiEaidl^f ' l'attire à lui et l'einorasse, puisj en sileiô^ J toujours, les deux hommes se regardent pro- , fondement. Enfin: v

THIBAULT. — Ainsi vous saviez, v6usî..« Vous avez toujours su !

LE PÈRE DE SILVIAN. — T'ai-jo moin& aimé? (Un silence encore.) Pleure! mais' pleure donc! {Un geste de Thibault.) Le^-^ larmes se refusent?... Mon pa,uvre enfant!.,,

THIBAULT. — J'ai pris cette liberté de voua déranger parce qu'un rendez-vous, le plus grave, me retient à la maison.

LE PÈRE DE SILVIAN. — Tu as biou fait,- Thibault, d'appeler ton vieil ami. Et tu vois comme je devance le moment...

THIBAULT. — Je suis allé chez vous vers cinq heures... * . ^

LE PÈRE DE SILVIAN. — • Hélas ! saus me ren:-= contrer...

THIBAULT. — Alors, j'ai griffonné une lettre assez incohérente, je le crains..,

LE PÈRE DE SILVIAN. — Une lettre si douloureuse! Et je quitte une autre douleur,.

une femme déchirée et vaillante toujours. Ce terrible aveu, je ne suis pas sûr que je Peusse conseillé; mais, Thibault, elle est belle, ta mère, de se l'être infligé ! Elle est belle commeune sainte d'autrefois!... (Un silence.) Msiis tu veux me parler... Asseyons-nous et parle... Je suis autorisé par ma pénitente à répondresans restriction. " .

THIBAULT. — Alors que moi, c'est au confesseur que je me livre... J'invoque, moi, lesceau de la confession.

LE PÈRE DE SILVIAN. Bien.

Ils s'installent.

THIBAULT. — Mon père, j'ai résolu de:

mourir.

LE PÈRE DE SILVIAN, gravement, sans surprise. — Ah !...

THIBAULT. — Ma raison est simple... En/.

quelques lieures, je me suis devenu, propre- < ment, insupportable à moi-même. Ce n'est pas un exalté qui parle... Depuis tantôt, depuis la rôvélation, j'ai parcouru, dans un .; galop, tout le cycle des sentiments furieux... Et, à présent, j'ai reconquis le calme; je dé- : 81 r? c^ue vous le constatiez, afin que nouii-;,;

^^^^w^^^^gPff^^^^fP^'f^B^ i}>^Wl' ^^--^

Le valet de chambre. — Madame

LA nVCH-ESSK EST PASSÉE A xmPL REPRISES

Israël *

"nous épargnions utt^défeat... un défet tragicomique...

liEl PÈRE DE SILVIAN, peflSlf. — Oui...

THIBAULT. — Tout d'abord, Tinetinct avait exaspéré mon désir de meurtre... Il faut bien que 3e l'avoue, cet après-midi, j'ai marché par les rues, en me promettant de foncer, demain, épouvantablemént, sur rhomme à qui... je dois la vie... Et après?

THIBAULT, — Ainsi vous saviez, vous!.,.

Bt quand je le tuerais?... Quel profit? Je supprinlB le père, je né supprime pas la paternité... Quoi que j'exécute, je n'échapperai pins à la grimace de mon destin, je demeurerai le bâtar<i, le métis, le métèque, que j'ai

découvert totrt à Fhe«Tpe... Encore une fois, je ne peux pas exista dans cette condition.

Au service de la causé nationale et pour donner mon effort, je m'étais arc-bouté puissàm- i ment sur ce vieux sol de France dont je mè croyais sorti... , Voici qu'il est tii*é comme un tapis que des mains arrachent. Alors, je tombe!... Il ne me reste qu'à tomber... Ohî je n'espère pas votre approbation, maiis, si le prêtre, en vous, proteste, je devine que votre cœur de gentilhomme ne repousse pas, tout à fait, ces motifs de m'en aller... (Ur.e pause.) Voyez-vous, mon père, j'apparticiiti si entièrement à mes convictions que, mai.itenant, je regarde mes mains... ma peau, avec surprise, avec un peu de frayeur... J'ai hâte de me fuir, de rejeter ma guenille de juif pour libérer une âme chrétienne! Dieu me jugera.

Un silence.

LE PÈRE DE SILVIAN, posément. — Continue!

THIBAULT. — C'est quB je m'applique à rassembler mes pensées, mes paroles... Je ne veux rien omettre, et, surtout, je voudrais faire brièvement... Il me paraîtrait un peu... ridicule, de m' étendre... D'ailleurs, je sens mon ridicule... Je me sens désarçonné, humi- *lié, grotesque... Passons... Je reviens à des précisions... Vous vous en souvenez peutêtre, j'ai fait, sur les poisons^ des études assez approfondies... J'ai su, de la sorte, qu'une piqûre d'acide cyanhydrique. . . enfin d'acide prussique, administrée comme il convient, ne laisse aucune trace apparente et cause un si foudroyant décès que le piston de l'appareil n'accomplit pas sa coui-se jusqu'au bout. Cette drogue et cet instrument d'un suicide ignoré, je les ai, je me les suis procurés. Car j'entends que ma fin, paraisse naturelle, due à une maladie de cœur... J'entends que ce bruâque départ n'atteigne pas la cause que j'aime, ne disqualifie pas le grand nom que je porte illégitimement... A cet effet, une prémunition s'impose encore à moi : choisir l'ami ferme et véritable qui m'assistera dans cette action finale... (Avec un pâle sourire.) Oh ! je ne cherche pas un tueur, je compte bien opérer en personne, mais j'ai besoin d'un homme... c'est cela! d'un homme, d'un vrai, qui, à cette extrême minute, garde, en quelque manière, ma porte, qui fasse ensuite disparaître tous les indices et qui dispose, autour de moi, une mise en scène... une toute petite mise en scène... J'avais d'abord songé à Louis, mon

Israël

v^Ietd© chambre... Nous avons servi dans le même régiment, nous avons fait ensemble la <:a,mpagne de Chine, ce garçon m'est, je le -crois, dévoué juequ^à la mort, mais seulement jusqu'à la sienne... Je redouterais son émotion, voire son refus... Puis, en vérité, je préfère solliciter un égal... (Amer.) Un égal, o*est une façon de parler!... XJn de mes égaux d'hier, d'autrefois... J'hésite entre •deux partisans. Je me déterminerai ce soir.

Un silence.

LE PÎsEE RE siiiViAN. — Tu as fini ?

THIBAULT. — Mon père... oui et non...

Cîe n'est pas pour mon simple soulagement que j'accable votre tendresse d'une confession de ce poids... Et, n'est-ce pas, vous m*avez compris?... Vous, prévenu, je m'en vais tran-quille, tout à fait tranquille..

Vous vous occuperez de maman... .Je connais, sur son âme, votre pouvoir de consolation, d'exaltation... Je sais que vous veillerez, que vous l'épierez, que vous... la ga^rderez, qu'entre elle et ce drame vous interposerez Dieu... Enfin, oui... maintenant, je suis tranquille... Moi, je ne la reverrai pas, ma mère... Je ne peux pas la revoir!... A l'idée de la revoir, j'éprouve... je ne sais pas... une révolte... non! une épouvante...

Enfin, l'envie de me sauver, de me terrer comme une bête... Tenez, là, tandis que je la recommande à vos soins, j'interdis à ma pensée de s'arrêter sur elle... Je presse les paroles, je parle vite exprès... Du reste, je dis : maman, et je ne reconnais pas le mot... Vraiment, je ne' le reconnais pas...

Les syllabes sont devenues arides, toutos sèches... nouvelles... oui, nouvelles!... Vous qui avez été, douze années durant, mon directeur de conscience, vous vous rendez compte I... Ma mère m'a élevé... nous avons vécu si près l'un de l'autre!... Elle me figurait la plus grande part de ma vie... une Immensité de choses... Et tout cela, brutalement, sous mes yeux, s'est rétréci... s'est réduit à une femme... à une femme différente, inconnue... à une femme qui s'agitait, qui criait... qui mentait... Je vous le dis, son souvenir me fait peur... son image!... je ne peux plus me la représenter sereine et solitaire... Je ne peux plus voir ma mère, que... que... Mais à quoi bon?... Cette fois, mon père, j'ai finil

i*B PERE DE siLViAN, après Un temps. ~ En e&-tu sûr, mon cher enfant? Thibault, es-tu sûr de ne rien négliger, de ne rien laisser dans l'ombre?...

— M<ais, il me paraît que je tout... ma pensée, mes inteai-

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