‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 7 sur 37 · ÉLÉGIE DIXIÈME · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE DIXIÈME

Quand mon cœur sera mort d*aimer : sur le penchant du coteau où les renards font leurs terriers, à l'endroit où Ton trouve des tulipes sauvages, que deux jeunes gens aillent par quelque jour d'Eté. Qu'ils se reposent au pied du chêne, là où les vents, toute l'année, font se pencher les herbes fines. Quand mon cœur sera mort d'aimer : ô jeune fille qui suivras ce jeune homme, essoufflée et charmante, pense à mon âme qui, en proie aux noires lutteai,

56 LE DEUI-L DES PRIMEVERES

cherchait sur ce coteau raclé par les grands venls

une âme d'eau d'azur qui ne la blessât plus.

Dis-toi, ô jeune fille, dis-loi : Il était fou,

pareil aux amoureux bergers de Cervantes

paissant leurs chevreaux blancs sur la paix des pelouses. ,

Ils délaissaient les vieilles bourgades enfumées

où Quitléria, peut-être, avait meurtri leurs cœurs.

Dis-toi : Il fut pareil à ces malheureux pâtres

qui essayaient, en vain, couchés aux belles fleurs,

de chanter leurs chagrins en soufflant dans des outres.

Quand mon cœur sera mort d'aimer, enviez-le.

Il passa comme un saut de truite au torrent bleu.

Il passa comme le filemenl d'une étoile.

II passa comme le parfum du chèvrefeuille.

Quand mon cœur sera mort, n'allez pas le chercher.

ÀLéaiEs

Je vous en prie : laissez-le bien dormir tranquille sous l'yeuse où, au malin, le roug-e-g-orge crie des cantiques sans fin à la Vierge Marie.

lÛ

Quand mon cœur sera mort... Mais non... Viens le chercher.

Vi^s le chercher avec ta grâce parfumée.

Je ne veux pas qu'il se refuse à ton } aiser.

Prends-le, emporte-le avec cet air farouche

que tu avais parfois lorsque tu me serrais

sur ta gorge, . . Ne pleure pas, ô mon amie.

Ne pleure pas, amie. La vie est belle et grave. J'ai souffert et t'ai fait souffrir plus d'une fois.. , Mais les agneaux paissaient l'aurore des collines, mais la lune baisait les brouillards endormis, mais le» chevreuils dormaient sur les clairières pâles,

mais les enfants joyeux niordaient les seins des mères, mais des bouches de miel faisaient trembler les corps, mais tu te renversais ravie entre mes bras... Ne pleure pas, amie. La vie est belle et grave.

Quand mon cœur sera mort d'aimer, je n'aurai plus

de cœur, et alors je t'oublierai peut-être?

Mais non... Je suis un fou. . .^Je ne t'oublierai pas.

Nous n'aurons qu'un seul cœur, le tien, ô mon amie,

et, lorsque je boirai aux sources des prairies

et que je verserai de l'azur dans tes lèvres,

nous serons tellement confondus l'un dans l'autre,

que je ne saurai pas lequel des deux est toi.

Quand mon cœur sera. . .

Mais n'y pensons pas, ma chère ûmie... Tes seins ont tremblé de froid à ton réveil comme des nids d'oiseaux dans la rosée des roses.

Mon cœur éclatera, vois-tu, de tant t'ai mer. Il s'élance vers toi comme dans un jardin s'élance vers l'air pur un lys abandonnée

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Je ne puis plus penser. Je ne suis que des choses. Je ne suis que tes yeux . Je ne suis que des roses. Que regrettais-tu donc lorsque je t'ai quittée, si je n'étais pas moi et si j'étais des roses?

Quand mon cœur sera mort d'aimer : sur le penchant

du coteau vert, mon âme veillera encore.

Sur le coteau où vous irez, ô doux enfants,

elle luira dans les haies mouillées pleines d'aube.

Elle flottera, pendant la nuit, dans la brume qu'adoucit la grise humidité de la lune. Elle aura la fraîcheur des roses qui s'allument sur le grelottement mouillé des anciens murs.

fo LB DEUIL DES PRIMEVÈRES

Elle ira se poser auprès des niches sombres

où dorment les vieux chiens au seuil des métairies,

et elle ira sourire à ces petites tombes

où sont des innocents qui n'ont pas vu la vie.

Que ma torture alors se noie dans la douceur, et que ces jeunes gens qui viendront du village à l'endroit où l'on trouve des tulipes sauvages aient beaucoup de naïveté et de bonheur.

Pense à ces choses-là par cette joui?née triste. Pleure, pleure et pleure encore, pleure sur mon épaule. Tu es troublée, n'est-ce pas, de ce que je te quitte? Tes baisers parfumés tremblent comme de l'aube.

Dis-moi, disons adieu à nos âmes chéries, comme aux temps anciens où pour les grands voyages des mouchoirs s'agitaient sur des faces flétries, entre les peupliers des routes des villages.

£jLÂiiie.s

Laisse. Ab&ndonne-toi à ta douleur, et laisse encore ton visage secoué par les larmes se calmer doucement sur les chocs de mon cœur. Souris-moi comme quand on est dans la tristesse?.

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