ÉLÉGIE ONZIÈME
A Madame Arthur Fontaine.
Où es-tu ? Quelle a été tOD existcDce paisible, toi que j'ai connue vers nos quatre ans, petite fille qui habitais chez ton vieux grand-père de notaire, toi dont j'ai déjà parlé dans mes poésies? Souviens-toi du jardin, souviens-toi de la claire journée, où les boutons de roses du Bei^gaie parfumaient les poiriers où criaient les moineaux? Sur le perron, avec sa casquette de velours et sa chaise en arrière appuyée contre le mur, ton aïeul regardait le temps tourner au beau.
ÂLÉaiEs 63
Peut-être song-eait-il à de vieilles amours, et le vent, qui soufflait aux glycines d'azur, lui apportait-il le son d'une guitare morte.
0 ma petite amie qui t'appelais Marie,
tu n'as pas, comme moi, sans doute, sur la vie
jeté je ne sais quel regard un peu poseur
qui me fait maintenant me mourir de langueur,
mais bien sincèrement m'agenouiller. Ecoute:
Tu as dû, par un beau jour d'été de Saint-Martin,
te fiancer à quelque simple et doux jeune homme.
Puis vint la noce et, aux bordures du jardin,
la servante paysanne a dû cueillir du thym
pour le repas où était le civet de lièvre.
Et puis, bien simplement, tu as donné tes lèvres
à ton mari qui est un gentil petit notaire.
Va, mon amie, tu as choisi la belle existence. Peut-être, ce matin, lorsque j'écris ces vers, tu te seras levée et tu auras ouvert, avec ta fraîcheur honnête, les contrevents verts.
64 m DIUIL DES PaiMEVÊRES
S'il me fallait choisir un souhait pour la journée,
je voudrais savoir ce que tu es devenue.
Dans la salle à manger où unb vierge en tulle
est sous un globe, je voudrais redéjeuner.
Je te dirais: j'ai bien pensé à vous souvent,
depuis ces vingt-six ans où nous avions quatre ans.
Je causerais avec ton mari jusqu'au soir.
Et, après le dîner, sur le perron usé,
je m'assoierais avec vous deux sous la glycine.
Je vous dirais que j'ai souffert toute la vie.
Et vous, sans trop comprendre à cause de quel motif,
votre cœur sentirait mon horrible souffrance.
Mais vous seriez heureux de me sentir plus calme,
par la belle soirée qu'il ferait ce soir-là.
Nous écouterions monter le chant des âmes,
de la route où Ion voit s'allumer et s'éteindre,
dans la tiède obscurité, les voitures, wite.
Puis vous me donneriez^ pour que j*y dorme bien, la chambre bleue à la jolie tapisserie.
étéciES
Existe-t-elle? Y a-t-il de tendres dessini
où une paysanne tire de l'eau du puits
à côté d'une vache suivie de la génisse ?
Le dessin y est répété tant de fois! De l'ég-lise,
TAugelus du matin coulerait en tremblant
comme de l'eau de ciel, d'azur et ruisselante.
0 petite Marie, le jour où je mourrai,
— on meurt presque toujours aux fins des élégies ~
cueille de la fougère à la noire forêt.
Voici comme je veux que soit le bouquet frais
que tu déposeras sur ma tombe poétique;
Tu mettras, tout autour, de la moussç translucide,
et de ces Ijs violets qu'on appelle colchiques.
Tu mettras, en souvenir de Gide, des narcisses,
car c est lui qui paya l'édition â'Un Jour,
Tu y mettras aussi, avec leurs longues tiges,
des uénufars en pierre blanche, au cœur doré,
car ils rappelleront, non pas un jour d'amour,
mais un jour de tristesse infinie et charmante
ou, sur un lac pareil aux lacs de Lamartine,
j'en couvris une dame au sourire lassé.
66 LK DRUIL DES l'HlMEVERES
Tu y mettras aussi des brujères d'un rouge vif cueillies sur l'ocre de quelque coteau aiide. Tu les y cueilleras à l'heure de midi, quand le bourdonnement des guêpes s'entend seul. J'aime ces fleurs que les écoHères effeuillent. Tu y mettras aussi une fleur que Ma more cueillit dans la saison triste de notre amour. Tu y mettras aussi, ma chère amie, des roses qui te rappelleroat mon enfance morose.
s5 janvier iSgg,
ÉI.ÉGIE DOUZIÈME
A Madame M. M. Moreno-Schwob.
0 grand vent qui soulèves la voile des vaisseaux
et les anémones à la lisière des forêts ;
vent qui as soulevé l'âme du grand René,
lorsqu'il criait des mots amers aux grandes eaux;
vent qui faisais trembler la case de Virginie,
et qui désoles les cours d'Automne du Sacré-Cœur;
vent qui viens me parler à ma petite table :
je t'ai aimé toujours, que tu filtres le sable,
ou que tu envoies la pluie de droite à gauche, en face.
LE DBUIL DES PRIMEVERES
Berce-moi doucement. Sois pour mon pauvre cœur l'ami que tu étais lorsque j'étais enfant. Il y avait un grenier où j'allais souvent t'écouter siffler sous les portes et par les fentes. Et puis, je me mettais sur une caisse. De là, je reg-ardais la neig-e bleue de la montag-ne. Mon cœur sautait. J'avais un petit tablier blanc. Pleurer, mon Dieu?. . . Je ne sais plus. . .J'avais quatre ans. Oh! La contrée nsUale... Qu'elle était transparente...
0 vent, veux-tu, me-dis, que gardien de chèvres,
je donne ton baiser à ma flûte lég-ère,
assis comme un poète au milieu des fougères ?
Veux- tu faire se pencher vers moi comme des roses
toutes les bouches de toutes les jeunes filles ?
Dans quel pays mènes-tu mon rêve?... Dans quel pays?..
Des mules sont passées dans la neige d'aurore
qui portaient des vins noirs, du tabac et des filles.
0 vent où se défont les Ang-elus légers,
ainsi que les pon'imiers fleuris dans les vergers ;
qui argentés et fais remuer la pelouse;
qui fais sonner le pin et froisses l'arbousier;
qui gonfles le nuage et le traînes. 0 vent,
tu fais encore plus mcn âme solitaire
quand je t'entends du fond de ma petite chambre.
Quand j'ai pleuré ou ri, ta voix m'accompagnait.
Lorsque je lis Jean-Jacques, c'est toi qui agites
dans les vieilles gravures les cimes forestières.
Je laisse aller mon âme. Je me dis : Je viédite^
quand ma pensée se meurt à t'écouter parler.
C'est toi qui as conduit par l'océan verddtre mon aïeul s'en allant aux Antilles en fleurs. Tu soufflais en tempête au sortir de la France. La pluie, les grêlons rebondissants venaient battre le hublot. Les cloisons craquaient. On avait peur.
Mais quand on approcha des heureuses Antilles la voix sourde se lut et tu éclatas de rire en voyant, anxieuses, attendant sur le môle, ainsi que des mouettes, les cousines créoles,
Oh! Que je le revois, ce jour d'une autre vie. Mon Dieu, y étais-je, dites, je vous en prie ? Oui, je revois l'aïeul des cousines suivi, montant la grand'rue de Saint-Pierre-de-Martinique. Vent, tu avais soufflé dans les corolles vives des tabacs, et soulevais les douces mousselines qui étaient les calices légers des cousines.
C'est pour ça, vent qui souffles, que tu es mon ami. Je sais ce que tu sais. Je t'aime comme un frère. Je souhaite ton bonheur d'errer dans les ormeaux. Je sais que tes milliers de cœurs sont les oiseaux. Je sais que je comprends le sens de tes paroles. Je sais que les baisers des cousines créoles sont passés avec toi aux roses du jardin, parmi la rosée rose et bleue de ce matin.
Avril 1899.