DISCOURS DE L'HONORABLE M. CHAUVEAU
Mous(ùgiieur T Archevêque de Québec,
Excellence,
Messeigneurs et Messieurs,
Vous venez de T entendre et d'y applaudir à bon droit: ce banquet n'est pas un banquet ordinaire: 4''(^st pour l)ien dire nue partie de la fête religieuse (|ue nous célébrons, et rien ne saurait mieux relever et (Miuoblir l'acte si naturel que nons accomplissons en ce moment, que le langage mystique dont notre digne Archevêque vient de l'honorer.
Un grand poëte Ta dit : il y a pins de choses dans le ciel et sur la terre que nons n'en rêvons dans notre philosophie — et l'on peut ajouter qu'il y a un sens plus profond aux choses les plus ordinaires qu'on ne peut le soupçonner. Chez tous les peuples anciens, à Rome comme à Sparte, chez les nations sau vages de l'Amérique comme dans les contrées à demi civilisées de l'Asie, il sô donnait autrefois des banquets où l'on invitait les mânes des ancêtres : à celui-ci sont conviés tous les grands souvenirs de notre histoire ; bien plus, tous ceux de l'histoire des nations qui ont peuplé ce continent ; bien plus encore, tous ceux de l'Eglise, qui, par Rome et Jérusalem, se relient aux premiers âges du monde.
Ces souvenirs, sans doute il serait impossible d'en donner même la plus faible esquisse, — mais les noms des grands hommes qui ont illustré les annales des
lieuples, ont cetU^ puissance magique de tout rappeler, de tout aire, de tout condenser dans quelques lettres — et c'est pour cela que vous les avez entendu proclamer aujourd'hui avec tant d'éloquence du haut de la chaire sacrée, pour cela qu'à l'occasion de cette fête, ils rempliesent depuis plusieurs jours, les colonnes de nos journaux ; pour cela que ce soir vous verrez briller à travers les feux de l'illumination, tant de noms, de portraits et de monogrammes. C'est notre manière à nous, peuples modernes, d'évoquer les mânes des ancêtres, de leur faire raconter le passé d'un seul trait, de leur arracher bien plus sûrement que ne le faisait la vieille nécromancie, les secrets de l'avenir en modelant à leur ressemblance les pensées, les sentiments, les aspirations des générations nouvelles.
Ainsi, pour nous tenir dans l'ordre d'idées qui doit présider à ce banquet, si nous voulons rappeler en deux mots les luttes du christianisme contre les féroces pratiques de l'idolâtrie dans les premiers jours de notre histoire, deux noms glorieux, ceux de Brebeuf et de Lalemand, feront apparaître de suite à nos yeux, les travaux de tous nos missionnaires, les souffrances de tous nos martyrs.
Si, pensant aux nobles tribus alliées de nos ancêtres, nous voulons consacrer le souvenir de ces peuplades errantes qui ne seront bientôt que des légendes, les noms de deux hommes vraiment distingués, de deux philosophes de la forêt, qui plus heureux que Socrate et Platon, ont pu saisir par le baptême et l'évangile, la réalité de leurs songes, de ce qic'ils avaient rêvé dans leur philosophie^ les
noms (le McmbcrLou et de Kondiaronk, évo(juer()iit toute la période anté-historique et pour bien dire fabuleuse de ce continent.
Si je veux parler de F organisation de cette église, aujourd'hui si vaste et si nombreuse, si je veux représenter toute une société naissante et se développant dans ce qui n'était alors qu'une foret vierge, rappeler les triomphes des guerriers comme les travaux des administrateurs, le dévouement des pieuses fondatrices de nos couvents, l'héroïque existence de l'habitant canadien, laboureur et soldat, élevant bravement de nombreuses familles, sur le principe (fue lorsqu'il n'y a rien ou peu de chose pour deux, il y en a toujours assez pour quinze ou vingt, si j'entreprends de raconter les premiers pas de l'instruction publique, de la charité chrétienne, des lettres, des sciences, de l'industrie ellemême ; je n'aurai qu'à prononcer le nom qui, dans cette fête en toute justice doit être au premier rang, je n'aurai qu'à nommer l'illustre de Laval- Montmorency; autour de ce nom à jamais glo deux, se grouperont de suite et le passé et le i3résent et l'avenir du Canada, disons mieux de l'Amérique catholique.
S'il s'agit de rappeler la fondation de cette colonie de Montréal, très-distincte de celle de Québec, cette entreprise hasardeuse et jugée alors plus que téméraire d'un établissement français au sein du pays iroquois, il suffira de vous montrer de Maisonneuve portant et érigeant lui-même sur le Mont-Royal, le signe du salut. Son nom dira aux habitants
(1p la cité sœur tout ce (|uc nous discuta nous-uicmes ceux de Jacques-Cartier et de Clianiplaiu.
Si (nisuite, il me fallait dire la douloureuse et dilîicile trausitiou qui fit de la Nouvelle-France une possession britanni(jue, la prudence, la sagesse ({ue montrèrent nos pères lors(|u' ils surent se concilier le bon vouloir de leur nouvelle métropole, et pour cela l'éprimer les sentiments les plus naturels et les plus vivaces, je n'aurais qu à, nommer Mgr. Briand.
Faut-il raconter la grande lutte de notre nationalité (ît de notn^ religion contre les envahissements d'une oligarchie acharnée* à notre perte, lutte qui en définitive a procuré à ce pays, les libertés dont nous jouissons en commun avec nos co-sujets de toute origine, je n'ai pas même besoin de prononcer les noms de nos tribuns et de nos publicistes, ils seront tous évoqués avec celui de Plessis, dont la l)rudence et la fermeté, en sauvegardant les droits de r église, assurèrent ceux de la société civile.
Passant au pays d"où tant de nos concitoyens tirent leur origine, abordant avec le respect qu'elle mérite, File verdoyante que le voyageur américain aperçoit la première dans T ancien monde, lie qui fut autrefois couverte de monastères, asiles de la poésie, de la science et de la vertu, pi^ys qui, par un détestable anachronisme, a partagé avec T héroïque Pologne, l'honneur de souffrir pour la foi en plein dix-huitième siècle, qui a envoyé au ciel des légions de martyrs et répandu sur toute la surface du globe des légions de croyants ; si nous voulons retracer d'un seul mot toute l'histoin» dcW Irlande, le nom
«le son <^i'an«l Iribun O'Cloiiiu'li se lr()in('i;i de suin^ sur t()iit(^s les lèvr(^s.
X'ouljlioiis pas en même temps, que le nom qui rappelle les plus grandes gloires militaires de l'empire, dont le drapeau glorieux nous protège encore, le nom de Wellington, est à jamais associé au mouvement de justice qui rendit aux catholiques des trois royaumes leurs droits civils et ])olitiques. à Varff^ /rcmancipa/ioiL
A l'origine du Christianisme, quel grand nom mystique que celui qui fut donné au Prince des apôtres par Dieu lui-mènif^ — ce nom de Pierre, symbole vénéré dans l'ancienne comme dans la nouvelle loi, symbole qui se trouve dans tous les cultes bons ou mauvais, depuis T Egypte et la Gaule juscju'à r Amérique du Sud, nom qui s'identifie de nos jours avec le plus grand monument religieux des temps modernes, nom qui signiiie h^ chef de T Eglise et r Eglise elle-même !
Si à la suite de ce nom qui rappelle à la fois Tapostolat, la perséculion, le martyr et le triomphe, nous voulons songer à des jours plus heureux sinon plus glorieux, Constantin, Charlemagne et saint Louis nous apparaîtront : ces deux derniers, nous disant bien haut ce que peut faire notre mère chérie, la France, lorsqu'elle sait se montrer la fille ainée de l'Eglise, ce qu elle sera peut-être encore un jour si Dieu n'a pas fermé le livre de ses glorieuses destinées.
Thomas d'Aquin etBossuet nous montrent l'P^glise triomphant par la science et l'éloquence, tandis
({LiB Léon X fera passer sous nos yeux le niagnifi(]ue cortège des grands artistes, des littérateurs chrétiens de son siècle et nous rappellera cet illustre patronage des sciences, des lettres et des arts qui fait la gloire du Vatican. Si nous voulons contempler un spectacle plus sublime encore, voir à la fois les orphelins recueillis, les malades secourus, les ignorants et les déshérités de touti^s les classes, adoptes par la charité chrétienne, le nom de Vincent de Paul réunira toutes ces merveilles.
F]nfin, si nous voulons louer le plus généreux effort qui se soit jamais fait pour l'union de l'ordre et de la liberté, parler d'une époque aussi triste sous le rapport du droit violé et de la tradition foulée aux pieds que glorieuse à raison de la plus majestueuse et de la plus sainte des résistances, si nous voulons faire 'pâlir tous les tyrans et les usurpateurs, faire rougir (ce qui est plus difTicile) tous les traîtres et les intrigants au milieu de leurs succès et de leurs triomphes — le nom de Pie IX, le nom du Pontife vénéré, du prisonnier du Vatican, s'élançant de vos cœurs sur vos lèvres, retentira dans cette enceinte comme un cri suprême, d'amour, de prière et d'espoir (acclama lions vives et prolongées).
Messeigneurs et Messieurs,
L'œuvre de la civilisation chrétienne en xVmérique, à laquelle ceux qui ne partagent pas toutes nos croyances ne peuvent nier que nous avons donné la plus vive impulsion je n'en veux d'autre preuve (|ue les ouvrages récents d'un de leurs meilleurs écrivains, M. Parkman, et le concours bienveillant
— IGl —
donné à cette fête par nos concitoyens protestants, et qne l'Archevêque de Québec a si bien apprécié, — cette^œnvre ne pont recevoir qu'une impulsion plus grande encore de cette démonstration. C'est quelque chose au milieu de l' envahissement des préocupations matérielles que de voir des hommes se réunissant de si loin pour une idée, l'idée religieuse que tant de symptômes hélas ! nous montraient naguère comme affaiblie dans le monde entier et vacillant sons les attaqnes répétées du scepticisme et du matérialisme.
M^'mo en dehors de notre religion, tontes les voix honnêtes s'élèvent plus que jamais contre ces fa nestes tendances, et parmi celles-là, aucune ne s'est fait entendre avec plus de force et de majesté que celle qui vient de se taire ponr toujours, la voix de Gnizot. Cet hommn d'état, ce publiciste illustre, vient presque de fermer la marche funèbre des grands génies qui se levèrent sur la France au commen cément de ce siècle ; n'oublions pas qu'à la honte de bien des catholiques, il réclama avec énergie, contre la spoliation des Etats-Romains,qu' il reconnut, le pouvoir temporel du souverain pontife comme une nécessité sociale et politi(jue, qu'il sut flétrir comme une perturbation de toute la société chré tienne, les événements que nous déplorons nousmêmes.
La postérité, Mosseigneurs et Messieurs, se souviendra de la grande démonstration que nous faisons aujourd'hui. Si nous contemplons avec étonnement l'immense progrès qui s'est opéré dans les deux
siècles révolus, peut-être uos desceudauts serout-ils encore plus étonnés que nous, lorsqu' après un autre siècle, ils porteront leurs regards en amère. Ils auront bien des noms à ajouter au catalogue de nos illustrations, noms que certaines coDvenances m' empêchent de prononcer ici. Par exemple à celui du second fondateur de notre Université, Louis- Jacques Casault, d'autres intimement liés à l'œuvre de Mgr. Laval se joindront alors avec un bien grand éclat*
Ceux qui ont multiplié dans la région de Montréal et sur les rives de T Ottawa, sur les points poumons les plus contestés et les plus menacés, tant de fondations nouvelles, recevront aloi*s l'apothéose de l'histoire. Dans les immenses régions de l'Ouest, des peuples nombreux acclameront des noms (jne la petite Province de Manitoba vénère aujourd'hui : dans les provinces du Golfe, sur les côtes de 1" Atlantique, dans les villes maritimes dont les flottes couvriront alors toutes les mers, des catholiques émancipés de la plus odieuse sujétion sous le raj^port de l'instruction publicjue, sauront à qui l'aire honneur de leurs libertés si dilTicilement conquises. iVifs applaudissoments).
Dans les imminises contrées ({Uf^ couvre le drapeau constellé de la grande république, notri^ religion qui a déjà fait tant de pi'ogrès en comptera de plus grands (mcore. Dans les déserts que traversent les voies ferrées qui s'étendent de l'Atlantique au Pacifique, dans bien des cités qui, malgré la foule, sont encore pour la religion, d'autres déserts, des Jérusalem nouvelles rappelant les vers de Racine, tressailleront
<rallé^r('ss(> à la vue des iioiiibnMix enfants (|ii(* « dans l(Mir sein elles n'auront point portés.»
Enfin sur les côtes de l'Océan Pacifique, des légions de missionnaires se seront élancées vers la <'()nquèt(^ spirituelle de TAsie, elles auront reporté dans r extrême orient ce flambeau de la foi qui nous est venu du vieux monde, elles auront rejoint les missionnaires de TKurope et avec eux ramené la civilisation chrétienne au berceau de toutes les religions antiques. Grande sera la joie que l'Eglise du Canada en ressentira, car alors la véritable route de r Europe vers les Indes à travers l'Amérique, si longtemps cherchée, aura servi les vues de la Providence.
Et soyez certains, MesseigiKMirs, (]ue dans la léte (jui se donnera dans un Québec, je f espère beaucoui» jdus splendide, et j'ose fespére]' aussi catholique ({lie C(dui d'aujourd'hui, en présence de cette grandiose nature que rien ne pourra détruire, au milieu des monuments de notre histoire — s'il en reste encore, — du moins en présence de cette vénérable basili(|ne de Notre-Dame de Québec, que sa nouvelle el auguste consécration aura protégée contre les atteintes du Vandalisme moderne, soyez certains ([ue dans cette fête le souvenir du premier octobre mil-huit-cent soixante-et-quatorze ne se séparera pas plus de celui du premier octobre seize-cent-soixanteet-quatorze, que vos noms, Messeigneurs. ne pourront être séparés de celui de l'illustre Laval.