XII PRÉFACE
cette œuvre serait aujourd'hui une sorte de chaos mystérieux^ pays de délices pour les maniaques de littérature^ mais pour ceux-là seulement y car de cette œuvre^ tout eût été arbitraire et rien n^eût été inévitable.
Ces deux motSy énigmatiques au premier aspect et que je viens de souligner ^ me paraissent résumer asse^ complètement l'évolution que tout esprit d'artiste doit accomplir avant de parvenir à sa pleine vigueur, LartistCy en effet, commence, et il doit commencer par des œuvres d'imitation et de volonté, — ce sont celles-là que j'appelle arbitraires, — dans lesquelles il brise et renforce les muscles de son esprit, comme un gymnaste fait les muscles de son corps. Celui qui n'a pas rimé des milliers devers et griffonné des centaines de pages avant de composer le poème ou le roman dont il s' écrie : (fCeci est de moi », risque beaucoup, si bien doué soit-il par la nature, de n'être jamais ni un vrai poète, ni un vrai* prosateur. Aux jours d! émotion profonde et d'intense rêverie, il n'aura pas le moyen d'expression à son service. Usera comparable à l'ouvrier sans outil, ou^ si Von aime mieux, à l'homme de cœur qui va sur le t^rain sans avoir passé par la salle d'armes. Tout son
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courage ne saurait lui faire manier son épie avec adresse. Il y a toujours dans Vart, quoi quon en ait pu dirCy une part d^ artifice, Cest toujours par une acquisition que nous écrivons en verset en prose. Mais n'en est-il pas ainsi de toutes nos facultés y et n'est-ce pas une acquisition que la parole et que la marche ? Seulement y l'acquisition des procédés de Vart une fois complète, — ou presque complète^ car ils sont d'un détail infini et qui ne s épuise jamais, — // reste à r artiste un second effort à tenter. Il faut qu'il découvre et qu'il réalise une œuvre personnelle, c'est-à-dire où se manifeste la nature intime de son génie ^ F œuvre qu'il était le seul, dans toute la série des âges et toute la succession des esprits y à pouvoir exécuter de cette exécutionlà. Il faut que ses vers et que sa prose procurent au lecteur la sensation de /'inévitable. Ouiy VinévitabUy quelque chose qui tienne à l'âme de l'artistCy comme la main tient à son bras y comme son regard tient à ses yeux. Le langage vulgaire emploie pour désigner cette qualité supérieure et sans laquelle il n'y a pas d' œuvre au vrai sens du mot, toutes sortes de formules. On dit d'un livre qu'il est original, ou qu'il est vivant, ou