CHAPITRE U
Dans mon premier chapitre, je me suis occupé principalement des institutions politiques des premiers temps, de ces institutions communes à toute notre race, qui vivent encore intactes dans quelques petites sociétés primitives qu'elle a fondées, et d'où est sortie la constitution encore existante de l'Angleterre. Je dois maintenant, pour traiter la seconde partie de mon sujet, montrer parquets degrés cette constitution est sortie d'un état politique avec lequel, à première vue, elle semble avoir si peu de rapport.
Le point capital de ma thèse, c'est qu'en effet elle en est sortie, dans le sens le plus strict du mot. Notre constitution n'a jamais été faite, dans le sens où on l'entend des constitutions de plusieurs autres pays. Il n'y a jamais eu un moment où les Anglais présentèrent leur système politique sous la forme d'un acte solennel qui fût ou l'exposition de théories abstraites, ou la' reproduction du système présent ou passé d'une au-
LE DÉVELOPPEMENT DE LA GONSTIT. ANGLAISE. 61 tre nation. Il existe bien, il est vrai, certains grands monuments politiques, dont chacun marque une étape dans l'histoire de nos institutions. Ainsi, la Grande Charte, la pétition du droit, le bill des droits. Mais aucun d'eux ne s'annonça comme l'établissement de quelque chose de nouveau. Ils ne prétendirent tous qu'à exposer avec une nouvelle force, s'il se pouvait, et une nouvelle clarté, des droits dont les Anglais jouissaient déjà depuis longtemps. Dans toutes nos grandes luttes politiques, la voix des Anglais ne s'est jamais élevée pour demander l'affirmation de nouveaux principes, l'établissement de lois nouvelles ; mais le cri public a toujours réclamé une meilleure observation des lois en vigueur, avec le redressement des torts nés de leur corruption ou de l'oubli qu'on en faisait (1). Jusqu'à ce que la Grande Charte eût été arrachée au roi Jean, on réclama les lois du bon roi Edouard; et lorsque le tyran, malgré lui, eut apposé son sceau à cette œuvre capitale, fondement de toutes nos lois postérieures, on se borna à exiger la stricte observation d'une charte qui passait elle même pour n'être rien autre chose que la constitution d'Edouard sous une forme nouvelle (2). Nous avons fait des changements de temps en temps ; mais ces changements ont été à la fois un acte de conservation et un progrès : un acte de conservation, parce qu'ils
étaient un progrès ; un progrès, parce qu'ils conser-
vaient. C'était l'application d'anciens principes à des circonstances nouvelles ; on réparait soigneusement un vieil édifice, on ne l'abattait pas pour en élever un nouveau. La vie, l'àme de la loi anglaise a toujours été le précédent ; nous avons toujours cru que ce que nos pères firent une fois, leurs fils avaient raison de le faire encore. Lorsque les états du royaume déclarèrent vacant le trône de Jacques II, ils n'essayèrent pas de justifier leur conduite à l'aide de quelque doctrine du droit de résistance, ou de quelque théorie des droits de l'homme. Il suffisait que, trois cents ans auparavant, les états du royaume eussent déclaré vacant le trône de Richard II (3). En marchant ainsi dans les vieilles routes battues, en prêtant ainsi l'oreille à la sagesse de nos ancêtres, nous avons pu changer toutes les fois que le changement a été nécessaire, et nous nous sommes gardés de le faire par pur amour pour une abstraite théorie. C'est ainsi que nous avons été capables d'avancer, un peu lentement sans doute, mais d'autant plus sûrement; et, lorsqu'il nous est arrivé de faire fausse route, nous avons pu \ revenir sur nos pas. C'est sur cette dernière faculté, celle de défaire ce qui a été fait mal à propos, que je veux particulièrement insister. En suivant les degrés par où notre constitution est parvenue à sa forme actuelle, j'essaierai par-dessus tout de montrer dans combien de circonstances répétées les
meilleures dispositions de la législation moderne ont été, volontairement ou non, un retour aux principes de notre plus ancienne histoire.
Dans mon premier chapitre, j'ai essayé de faire voir comment nos pères apportèrent avec eux dans l'île de la Grande-Bretagne les institutions originelles qui leur furent communes avec toute la race teutonique. J'ai essayé de faire voir comment ces institutions furent modifiées dans le cours des âges par l'invasion anglaise en Bretagne, et par les événements qui la suivirent. J'ai montré comment le pouvoir royal s'accrut avec chaque accroissement territorial du royaume; comment l'ancienne noblesse de naissance céda la place à une nouvelle noblesse de relation personnelle avec le souverain^ et comment l'effet de ces changements semble avoir été de rendre plus aisée l'élévation de l'individu libre de la classe inférieure, mais en même temps d'abaisser la condition des simples hommes libres (bourgeois et paysans), en tant que classe. Ce dernier changement s'opéra plus largement encore comme résultat indépendant des mêmes changements qui tendaient à accroître le pouvoir royal. Dans un état de choses où la représentation est inconnue, où chaque homme libre est électeur et législateur, mais où, s'il exerce ses droits électifs et législatifs, il doit le faire directement et en personne; dans un tel état de choses, chaque accrois-
sèment du territoire national rend ces droits d'une valeur moins pratique, et devient cause que les pouvoirs réels du gouvernement se concentrent dans les mains d'un corps moins considérable.
Il n'est pas douteux que, dans les plus anciennes assemblées teutoniques, tout homme libre n'eût sa place. Il n'est pas douteux qu'en Angleterre tout homme libre ne l'ait gardée dans les petites assemblées locales du mark, du hundred et du shire. Encore aujourd'hui, là oii la législation moderne n'a pas fait disparaître entièrement le vieux droit, il en garde, comme je l'ai fait entendre dans ma première lecture, une ombre légère, lorsqu'il donne son vote dans l'assemblée, qui, de nos jours encore, rappelle le Mark, c'est-à-dire dans le VesU^y de sa paroisse.
Mais comment les choses se passaient-elles pour la grande assemblée générale, l'assemblée des Sages {Wise), le Witenagemot de tout le royaume? Aucun monument ancien ne nous donne un exposé clair ou authentique de la constitution de ce corps. On en parle généralement d'une manière vague, comme d'une réunion des hommes sages, des nobles, des grands. Mais, à côté de passages comme ceux-là, on en trouve d'autres qui en parlent d'une manière qui suppose une constitution bien' plus populaire. Le roi Edouard y est dit avoir été nommé roi par « tout le peuple ». Le comte
Godwine « prononce son discours devant le roi et toute la population du pays. » Les sentences judiciaires et les autres actes de l'autorité sont votés par l'armée, c'est-à-dire par le peuple en armes. Quelquefois on trouve ime mention expresse de la présence de considérables et populaires classes d'hommes, comme les citoyens de Londres ou de Winchester. La conséquence de tout ceci est facile à tirer. Le droit du simple homme libre d'être présent, de voter, — Userait peut-être plus près de la vérité de dire acclamer (4), — dans l'assemblée générale de tout le royaume, ne fut jamais formellement supprimé. Mais c'était un droit que, vu sa nature particulière, la plupart des citoyens pouvaient à peine jamais exercer. Des hommes riches seuls pouvaient avoir le moyen, et des hommes de quelque importance personnelle la tentation de faire de longs voyages dans ce but. 11 n'est pas vraisemblable qu'une grande multitude, dans des circonstances ordinaires, partît du nord de l'Angleterre pour assister à des assemblées tenues habituellement à Westminster, à Winchester et à Glocester. Il est évident que l'assistance à ces assemblées ne devait être l'habitude que d'un petit corps de chefs, comtes, évoques, abbés, les officiers de la cour du roi, les thanes les plus riches ou les plus influents. Mais il est évident aussi que^ lorsque la nation était particulièrement excitée par quelque intérêt
puissant, on voyait se mettre en route un grand nombre d'hommes qui ne l'auraient pas fait en temps ordinaire. De plus, lorsque l'assemblée se tenait dans une ville, les citoyens de cette ville, à l'instant, formaient un élément populaire tout prêt sur le lieu même. Nous pouvons expliquer ainsi les termes en apparence contradictoires dans lesquels on parle de l'assemblée, quelquefois comme si elle était un corps aristocratique, d'autres fois comme si elle était au contraire un corps profondément démocratique. En effet, c'était un corps, démocratique dans l'ancienne théorie, aristocratique dans la pratique ordinaire, mais auquel une puissante impulsion populaire pouvait rendre parfois son ancien caractère démocratique. Les actes d'une représentation librement élue pouvaient, sans un trop grand effort de langage, être attribués au peuple entier lui-même. Les actes, au contraire, d'un corps qui n'eût pas été représentatif n'auraient jamais pu être appelés les actes du peuple entier, si le peuple entier n'avait eu le droit reconnu de prendre part à ses réunions, bien que ce droit, dans les circonstances ordinaires, ne pût être exercé que par un petit nombre de citoyens.
C'est de ce corps, dont la constitution, au temps de la conquête normande, n'était pas peu devenue irrégulière et indécise, que notre Parlement est directement sorti. De Tune des deux Chambres de
ce parlement on peut dire plus; on peut dire, non pas seulement qu'elle est issue de l'ancienne assemblée anglaise, mais qu'elle est absolument la même, et personnellement identique. La Chambre des lords ne dérive pas de l'ancien Witenagemot : c'est le Witenagemot lui-même. Je ne puis apercevoir aucune différence entre les deux assemblées. Le roi Guillaume convoquait son Witan comme le roi Edouard l'avait convoqué avant lui. Dans une assemblée mémorable du règne du Conquérant, nous lisons que les grands du royaume furent renforcés par la présence du corps entier des tenanciers d'Angleterre, dont le nombre, suivant la tradition, s'éleva à soixante mille. Mais, en règle générale, les Grands-Conseils, après la conquête normande, présentent le même caractère incertain et flottant que les Gémots des anciens jours. Dans la constitution de la Chambre des lords, je ne puis rien voir de mystérieux ni d'étonnant. Le caractère héréditaire qui lui est propre s'introduisit, comme d'autres choses, insensiblement, par accident plutôt que par suite d'un dessein arrêté. On ne devrait pas oublier non plus que , aussi longtemps que les évêques garderont leurs sièges dans la Chambre, le caractère héréditaire de cette Chambre ne s'étendra pas à tous ses membres.
Pour moi, il me semble simplement que deux classes d'hommes, les deux classes les plus élevées.
les comtes et les évèques, ne perdirent ou ne cessèrent jamais d'exercer ce droit d'assister à l'assemblée de la nation, droit qui d'abord leur était commun avec tous les autres hommes libres. Outre ces deux classes, le roi convoquait d'autres hommes à nos anciens parlements, à peu près, il semblerait, suivant son bon plaisir. Le droit du roi d'agir ainsi ne pouvait être dénié; quand tout le monde avait un droit abstrait à siéger, on ne pouvait blâmer le roi d'appeler spécialement ceux dont il désirait particulièrement la présence. Mais il devait presque naturellement s'ensuivre que ces convocations spéciales seraient graduellement considérées comme conférant un droit exclusif, et que ceux qui n'étaient pas particulièrement appelés seraient bientôt considérés comme n'ayant aucune part ni aucun intérêt dans l'affaire. Il est certain cependant qu'il s'écoula un long temps avant que de telles convocations aient passé pour conférer un droit héréditaire, ou seulement un droit personnel durable. Le roi ne désignait jamais les mêmes hommes pour chaque parlement. En dehors des comtes et des évêques, les autres membres, tant du corps laïque que du clergé, furent toujours convoqués, mais la liste de ceux qui le furent, soit parmi les laïques, soit parmi les dignitaires ecclésiastiques inférieurs, varie constamment d'un parlement à l'autre. Que les convocations personnelles conférassent un droit
héréditaire exclusif, c'est là une de ces inventions de légistes qui se sont glissées en si grand nombre dans notre constitution. Lorsque la notion de droit héréditaire se fut une fois introduite, la création formelle de pairies par brevets fut un pas tout naturel. En considérant la chose de ce point de vue historique, il me semble tout simplement étonnant qu'on puisse mettre en doute le pouvoir de la couronne de créer des pairies à vie, comme de régulariser la jouissance ou la succession d'une pairie de la manière qu'elle trouve bon de le faire.
Ainsi donc, la Chambre des lords, je n'hésite pas à le dire, représente, ou plutôt est bien l'ancien Witenagemot lui-même. Une assemblée, où tout d'abord chaque homme libre avait le droit de paraître, s'est trouvée, par la force des choses, peu à peu, sans qu'il y ait eu à un moment quelconque de changement soudain, réduite à une assemblée entièrement héréditaire et officielle, assemblée à laquelle la couronne peut appeler tout citoyen, et ne peut pas, étrangeté admise aujourd'hui, refuser d'appeler les représentants de quiconque elle y a une fois convoqué. Gomme il est arrivé pour presque tout le reste, la tendance à se réduire à un corps de ce genre commença à se manifester avant la conquête normande, et fut finalement confirmée et fixée par les résultats de cette conquête. Mais la fonction spéciale du corps
sorti de La transformation de la vieille assemblée nationale, la fonction d'une « autre Chambre », Chambre haute, Chambre des lords par opposition à la Chambre des communes, ne pouvait pas se manifester avant qu'une seconde Chambre d'une constitution plus populaire se fût formée à ses côtés.
De même que tout le reste dans notre constitution politique anglaise, les deux Chambres naquirent en quelque sorte spontanément et d'elles mêmes. Ni l'une ni l'autre ne fut la création d'un ingénieux théoricien, bien qu'il" ne soit pas douteux que plusieurs des progrès successifs de leur développement n'aient été, chacun à son moment, l'œuvre d'un homme d'État pratique. Nos ancêtres n'avaient pas de systèmes; mais chaque génération, à tour de rôle, avait les yeux assez clairvoyants pour s'apercevoir que tel ou tel changement de détail corrigerait tel ou tel mal immédiat, ou entraînerait avec soi tel ou tel immédiat avantage. Il y a plus, il est arrivé quelquefois qu'un changement qui avait été introduit dans une mauvaise intention avait, en fin de compte, opéré un bien. Des mesures, prises d'abord en vue de fortifier le pouvoir de la couronne, ont abouti à l'extension des droits du peuple. En revanche, des institutions qui répondaient jadis à un dessein honnête et nécessaire, ont quelquefois , avec le changement des
temps, changé de nature et servi d'instruments pour le mal au lieu d'aider au bien. Mais, ni dans l'un ni dans l'autre cas, les institutions de nos pères ne furent le résultat d'une théorie abstraite. C'est pour cela qu'elles ont survécu, et porté de bons fruits. Notre assemblée nationale a changé de nom et de constitution, mais son identité, en tant que corps politique, est restée entière. Voilà pourquoi nous pouvons, à un moment donné, réformer sans détruire. En France, au contraire, les institutions ont été l'œuvre de théories abstraites ; elles ont été la création , pour le bien ou pour le mal, de la pensée de certains individus. Le Parlement anglais existe de temps immémorial ; il est sorti peu à peu du plus ancien état de choses. En France, l'ancien ordre de choses disparut complètement ; le terrain resta libre pour la création d'une institution entièrement nouvelle, et les états généraux virent le jour sur l'ordre de Philippe le Bel. Les Anglais, aux quatorzième et quinzième siècles, n'avaient aucune théorie des droits de l'homme ou de l'humanité universelle. Mais quand ils voyaient un abus dans la pratique, ils en réclamaient le redressement. Les Français, aux quatorzième et quinzième siècles, avaient des théories aussi magnifiques qu'aucune de celles qui aient été produites au dix-huitième ou au dix-neuvième. Ils avaient môme appris déjà à faire des œuvres de
sang au nom de la liberté et de la philanthropie (a). C'est pourquoi les institutions françaises n'ont pas duré. Les états généraux ne vécurent que d'une vie intermittente de siècle en siècle, et périrent à jamais dans la grande Révolution. Depuis cette époque, aucune institution française, aucune forme du pouvoir, soit législatif, soit exécutif, n'a été capable de subsister vingt ans sans interruption. Cette différence n'a pas tenu au défaut de grands hommes ou de nobles desseins chez nos voisins du continent. Elle est due en partie, pouvons-nous croire, aux différences du génie naturel des deux nations, en partie au cours différent que prit leur histoire respective. En France, les rois firent graduellement disparaître toute trace des vieilles institutions libérales, et établirent un franc despo-
(n) L'auteur a raison de condamner ces « œuvres de sang », et de critiquer la fureur de systèmes qui nous travaille. Il a tort, dans cette allusion à notre célèbre Révolution, de méconnaître la grandeur du sentiment de liberté (|ui l'anima, et aussi la puissance que doit déployer un peuple pour remuer tout un passé avec une idée. Cette intervention active de l'homme dans sa propre destinée sociale ne témoigne-t-elle pas d'une énergie plus digne de lui que sa soumission passive à la fatalité des événements qui sortent l'un après l'autre desj mystérieuses origines de la nation? Il ne faut rien exagérei non plus. On peut nier que toutes les anciennes institutions de la France, à aucune époque, aient si complètement disparUjj et qu'en particulier rien de notre ancien régime n'ait servi ai nouveau. Il serait plus vrai de dire que celui-ci a réorganisa sous une nouvelle inspiration, et en les complétant, les éléments recueillis dans l'autre.
Lisme de la couronne (a). Aussi les Français sontils restés sans traditions sur le fondement desquelles il leur fût possible d'édifier. Dans tous leurs changements, soit en bien, soit en mal, ils ont été forcés de construire à nouveau par la base. Nos rois, au contraire, n'abolirent jamais entièrement nos institutions libres; ils trouvèrent le moyen de les faire servir à leurs desseins, et d'établir un despotisme effectif sans détruire les formes extérieures de la liberté. Les formes survécurent ainsi, et, dans des temps meilleurs, purent s'adapter à leur substance. Nous avons toujours eu des principes traditionnels auxquels nous avons pu revenir, une base traditionnelle sur laquelle nous avons pu édifier. 11 serait difficile de relever le nombre des assemblées, conventions, chambres des députés, corps législatifs, qui sont nées et ont péri en France, tandis que la Chambre des lords et la Chambre des communes ont survécu, ainsi que leurs pouvoirs, leurs devoirs, leurs relations avec la couronne, avec la nation, et l'une avec l'autre, toujours changeant en silence, mais, dans leur
(a) La lutte des rois français contre l'aristocratie plus forte qu'eux fut d'abord légitime et utile ; après s'être appuyés sur le peuple, ils eurent le tort de ne pas partager avec lui le fruit de la victoire. Les nobles anglais, opprimés par la royauté dont ils triomphèrent h la longue, restèrent fidèles au contraire à leur alliance avec les chevaliers et les bourgeois. De là surtout cette divergence capitale dans les destinéfi^^elir^Pj , tiques des deux peuples. ^/^^V^ t'*^^^-' «^' .^'
existence ininterrompue, restant, à travers ces variations, toujours intactes, toujours les mêmes.
Cependant je voudrais encore faire remarquer que, pendant que le développement des institutions anglaises s'est ainsi opéré presque en obéissant à une loi naturelle, la sagesse, la prévoyance, le patriotisme dïndividus qui furent de grands hommes d'État ne doivent jamais être mis hors de compte. 11 exislait un état donné de choses, et quelques hommes eurent assez de perspicacité pour voir ce quil y avait justement à faire en cet état. Notre constitution n'a pas d'auteur; mais il est un homme à qui, sauf ce titre, nous pouvons décerner tous les honneurs, un homme dont la sagesse et le sacrifice qu'il fit de sa personne imprimèrent à l'histoire d'Angleterre la direction qu'elle a suivie pendant les six cents dernières années . Elle aurait pu sans doute entrer dans cette voie sans lui ; les choses auraient pu aboutir comme elles ont fait sans qu'un homme marchât si fort en avant à leur tête; ou, si celui-là n'avait pas paru, quelque autre aurait pu surgir pour accomplir son œuvre. Mais il est inutile de rechercher ce qui aurait pu arriver; il suffit qu'un homme se soit rencontré pour remplir cette mission, qu'un homme ait existé à qui nous sommes redevables de ce que cet étonnant treizième siècle, cette grande époque de création et de destruction par tout le monde, fut pour nous un
âge de création et non de ruine. Cet homme, l'homme qui finit par donner à la liberté anglaise sa seconde et sa plus durable forme, le héros et le martyr de l'Angleterre dans la plus terrible de ses luttes constitutionnelles, ce fut Simon de Montfort, comte de Leicester. Si on ne peut pas l'appeler l'auteur de la Constitution anglaise, on peut du moins le nommer le fondateur de la Chambre des communes. C'est de son temps que date la renaissance de la liberté anglaise; c'est surtout grâce à lui que cette liberté renaissante ne fut pas étouffée avant d'avoir porté des fruits durables.
Il peut paraître étrange au premier abord que le fondateur des plus récentes libertés de l'Angleterre ne fût pas un Anglais. Simon de Montfort, originaire de France, fit pour son pays d'adoption ce qu'il n'aurait pas pu faire pour son pays natal même. Et pourquoi? Son pays natal, — dirai-je — florissait ou souffrait sous les vertus funestes du plus équitable des rois (a). Saint Louis régnait en France, saint Louis le juste et le pieux, l'homme qui ne s'écarta jamais du sentier de la justice, l'homme qui, après s'être engagé par serment envers son
(a) 11 est difficile de ne pas protester tout de suite contre le paradoxe par trop étrange que va développer l'auteur. Une administration ferme et équitable a-t-elle jamais pu nuire à un État, et n'est-ce pas dégrader la liberté que de la faire naître de préférence dans le bouleversement, la corruption et les ruines ?
voisin, tenait sa parole, à son détriment même. Sous son gouvernement équitable, il ne pouvait y avoir de motif de révolte ni de haine. En entourant la couronne du reflet de la gloire de ses vertus personnelles, il fit plus que personne pour en alfermir le pouvoir. Il fit ainsi plus que personne pour frayer la route au misérable despotisme de ses successeurs, dont les actes coupables auraient journellement tourmenté son âme équitable. En Angleterre, au contraire, nous maudissions dans le moment, mais pour la bénir plus tard, une suite de rois détestables. Nous avions des rois dont la poitrine ne recelait aucune étincelle de sentiments anglais, mais dont les folies et les embarras perniirent à nos pères de conquérir leur liberté, et d'une manière d'autant plus durable que c'était morceau par morceau qu'ils la leur arrachaient. Un poëte latin a dit autrefois que la liberté ne fleurit jamais avec plus d'éclat que sous un roi équitable (5). C'est ce qui arrive en effet tant que ce roi équitable demeure lui-même parmi les hommes. Mais pour conquérir la liberté comme un héritage à tout jamais, il y a des époques où les vices des rois nous sont plus utiles que leurs vertus. La tyrannie de nos maîtres angevins fit sortir la liberté anglaise de son tombeau momentané. Si Richard, si J.ean et Henri avaient été de bons rois comme Alfred et saint Louis, la crosse d'Etienne Langton etfépéede
Robert Fitf> Walter n'auraient jamais étincelé en avant des barons et du peuple anglais; les hauteurs de Lewes n'auraient jamais vu le plus décisif triomphe de sa liberté ; le pavé du chœur d'Evesham ne se serait jamais fermé sur les restes mutilés de son plus noble champion (6).
La carrière de Simon de Montfort est la plus glorieuse dans toute notre histoire moderne. Il doit avoir le cœur bien froid l'Anglais qui ne tressaille pas, plein de respect et de reconnaissance, en prononçant ce nom immortel ! Mais pour bien comprendre son œuvre, il nous faut remonter quelque peu avant son temps, reculer et chercher comment la domination des étrangers envahisseurs prépara d'abord la voie à la carrière du libérateur étranger. J'ai montré où en était notre constitution à l'époque de la conquête normande. Dans cette constitution, qu'on s'en souvienne bien, la conquête normande n'opéra absolument aucun changement formel {a). Rien n'a produit un effet plus durable sur toute l'histoire anglaise des temps postérieurs que le caractère personnel et la politique du conquérant normand. Mais ce n'est pas en qualité de législateur que Guillaume accomplit son œuvre principale.
(a) En oblig^'ant le peuple conquis à se serrer dans une union défensive, elle arrêta le progrès des juridictions seigneuriales, fortifia les cours de comtés, et empêcha les institutions saxonnes de se perdre dans la féodalité où elles couraient d'elles-mêmes. Mais ce résultat fut en effet tout moral.
Son pins grand ouvrage fut de souder ensemble les royaumes encore imparfaitement unis de notre vieille Angleterre, pour en former un seul corps indivisible, un corps que, depuis son règne, personne n'a jamais rêvé de détruire. Toutefois cette transformation ne résulta d'aucun acte législatif exprès ; elle fut la conséquence insensible de la compression exercée par la conquête étrangère. Guillaume n'eut pas d'autre politique ni d'autre règle. Guillaume fut en réalité un conquérant, un roi par le tranchant de son épée, mais il n'eut jamais qu'un but, déguiser la vérité du fait. Il réclama la couronne au nom d'un droit légal ; il la reçut de l'élection solennelle du peuple anglais, et fut consacré dans son pouvoir royal par les mains d'un primat anglais. Il déclara gouverner, non pas d'après son bon vouloir, non pas d'après des lois de son invention, mais suivant celles de son prédécesseur et parent, le roi Edouard. Le grand changement qui s'opéra sous son règne ne fut pas un changement législatif formel; ce fut la révolution silencieuse impliquée dans li translation — tr.mslation prudente et graduelle — de toutes les plus grandes propriétés et des plus hautes charges aux mains de tenanciers étrangers. L'effet momentané fut de rendre les Anglais, sur leur propre sol, sujets des conquérants étrangers. L'effet durable fut de transformer ces conquérants étrangers en Anglais, et de
donner à l'esprit de liberté en Angleterre une forme plus définie et plus marquée que jamais jusque-là. Quelle était la position réelle d'un tenancier d'origine normande, une génération ou deux en deçà de la conquête ? Il tenait les terres anglaises d'après la loi anglaise ; en tout le reste, sauf un rang plus élev é, il vivait sur le même pied que les autres tenanciers d'origine anglaise; il était né lui-même sur le sol anglais, souvent dune mère anglaise ; il était invité de mille manières à apprendre les lois de l'Angleterre, à y obéir, à les appliquer. Un homme, dans ces conditions, devenait, bientôt pour les sentiments, et avant longtemps pour le langage même, aussi bon Anglais que s'il fût descendu en droite ligne d'Hengest ou de Gerdic. Rien n'empêchait un seul des conquérants de mêler entièrement sa destinée à celle de son nouveau pays et du peuple qui l'habitait. Sa langue était française, mais en réalité il ressemblait bien plus à un Anglais qu'à un Français. Ce n'était qu'un proche parent légèrement déguisé. Le Normand était un Danois qui, dans son séjour en Gaule, avait pris un léger vernis français, et qui venait en Angleterre pour s'en débarrasser. Le sang des vrais Normands, dans les vrais cantons normands de Bayeux et de Goutances, diffère très-peu du sang des habitants du Nord et de l'Est de l'Angleterre. Voyez un soldat français et un fermier normand côte à côte.
et VOUS sentez tout de suite que le Normand n'est qu'un parent depuis longtemps séparé des siens. L'impression générale qu'il produit est celle d'un homme du Yorkshire ou du Lincolnshire qui aurait ramassé çà et là quelques mauvaises bribes de français. De tels hommes devinrent facilement Anglais. Nous avons sur ce point le témoignage précis des écrivains contemporains, et tous les renseignements accidentels le confirment : dans toutes les classes, entre la plus élevée et la plus basse, depuis le noble du plus haut rang jusqu'au vilain, la distinction de Normand et d'Anglais avait été oubliée dans l'espace d'un peu moins de cent ans après l'époque où le roi Guillaume entrait en Angleterre (a). A ce moment intervinrent d'autres causes pour rapprocher et unir de plus en plus tous les enfants du sol. Une nouvelle dynastie occupa le trône, dynastie qui prétendit être, par les femmes, à la fois normande et anglaise, mais qui, par l'origine et les sentiments, n'était ni anglaise ni normande (7). Henri II, comte d'Anjou par son père, duc d'Aquitaine par sa femme, hérita aussi des droits de sa mère sur la Normandie et l'Angleterre ; mais, sous
(a) La haine des vaincus pour leurs conquérants fut certainement bien plus durable et plus profonde. Les Normands de RoUon étaient, de longue date, devenus de vrais Français, et leur langue, parlée en Angleterre par les classes supérieures jusqu'au xiv^ siècle, resta même employée dans les actes publics et les rôles du parlement jusqu'au commencement du xv*.
son règne, la Normandie et l'Angleterre ne furent également que des parties d'un vaste empire qui s'étendait des Orcades aux Pyrénées. Sous la domination puissante et, dans son ensemble, équitable du grand Henri, le pire côté de cet état de choses ne se manifesta pas (8). Sous ses fils et sous son petit-fils, l'Angleterre sentit dans toute son étendue l'amertume et les bienfaits de la conquête. Le pays fut envahi par des hommes absolument étrangers ; ceux de la vieille souche anglaise, comme les descendants des premiers colons normands, virent également les natifs d'autres pnys prendre place au-dessus d'eux tous . Postes de confiance, honneurs, richesses, tout fut distribué à ces nouveaux favoris, et l'homme du pays fut exposé à un fléau plus accablant encore, la violence et Tinsolence de mercenaires étrangers.
Sous le roi Jean, la Normandie fut perdue (9), et l'Angleterre redevint la possession principale du roi d'Angleterre. Mais ni Jean ni Henri ne comprirent la leçon. Les vices personnels du père, les vertus personnelles du fils contribuèrent au même résultat, en tant que leur royaume y était intéressé. Le roi dont la perversité passa en proverbe, qui s'entoura des scélérats de son espèce de toutes les nations, et le roi dont le plus grand tort fut qu'il ne put jamais dire non à sa femme ou à sa mère, aidèrent, aussi bien l'un que l'autre, à exciter l'esprit de résistance,
à rapprocher davantage tous les Anglais, de quelque origine qu'ils fussent, et par suite à terminer la grande tâche de donner à l'Angleterre une constitution libre et durable. Envers de tels rois, nous pouvons bien être reconnaissants, mais nous ne sommes tenus à aucun remercîment. Nous ne commençons à ressentir de reconnaissance personnelle pour quelqu'un de nos derniers princes que lorsque parut un roi qui joignit l'habileté politique d'Henri II aux vertus personnelles d'Henri III, et y ajouta un sentiment de patriotisme anglais, un sens prédominant du droit dans les affaires publiques, dont ni l'un ni l'autre Henri n'eut jamais dans son sein la plus faible étincelle. Edouard I", le premier de nos derniers rois qui porta un nom et un cœur anglais, est aussi le premier qui inspire quelques sentiments de personnelle reconnaissance. En lui nous voyons le premier de nos rois de sang étranger qui fit quelque chose pour le progrès de nos droits constitutionnels autrement qu'en excitant l'esprit d'opposition à son gouvernement.
Ce fut ainsi que le mauvais gouvernement de nos rois angevins fît naître parmi tous les hommes du pays un universel esprit de révolte contre la domination des étrangers dans le royaume. Mais ces rois éveillèrent l'esprit de révolte d'une autre manière encore, d'une manière à peine moins importante,
parleur vil assujettissement à un pouvoir étranger dans les matières ecclésiastiques. Je ne m'occupe pas ici des dogmes théologiques, de leur vérité ou de leur fausseté ; mais la question ecclésiastique est un côté très- important de l'histoire de la nation à cette époque. Au temps de la vieille Angleterre, il ne peut y avoir aucun doute quant à l'existence d'une suprématie effective dans les matières ecclésiastiques exercée par la couronne. Le roi était le chef suprême de l'Église, parce qu'il était le chef suprême de la nation. L'Église et la nation étaient absolument confondues; le roi et son Grand-Conseil décidaient dans les questions ecclésiastiques, et disposaient des offices de l'Église du même droit qu'ils intervenaient dans le temporel pour y traiter les unes et y distribuer les autres. L'évêque et l'aiderman, désignés chacun par la même autorité, présidaient conjointement l'assemblée du comté, et l'assemblée qu'ils présidaient s'occupait également en toute liberté des causes ecclésiastiques et civiles. L'un des changements formels qui s'introduisirent en petit nombre dans notre législation à l'époque du Conquérant fut la séparation des deux juridictions de l'évêque et de l'alderman . L'une des lois existantes de Guillaume prescrivait l'établissement, sur le modèle de celles du continent, de cours distinctes pour le jugement des causes ecclésiastiques. Mais ce qui eut bien plus d'importance que ce chan-
gement légal, ce fut le résultat matériel de la conquête, et l'union plus étroite dont elle fut l'origine entre l'Angleterre et le siège de Rome. L'entreprise du Conquérant fut approuvée par Hildebrand, et bénie par le pape au nom duquel Hildebrand gouvernait déjà. Tant que vécut Guillaume, la suprématie royale demeura intacte, et, eu égard à sa position dans un pays conquis, on peut sincèrement reconnaître qu'il n'en abusa pas. Mais dans des mains moins nobles, l'ancien pouvoir de la couronne, en tant que celle-ci représentait la nation, fut souvent mal employé et souvent contesté. Il s'éleva, à propos des limites entre les deux pouvoirs ecclésiastique et civil, de ces querelles dont on n'avait jamais entendu parler dans les anciens temps. Cependant il faut nous souvenir que des prétentions qui nous semblent absolument monstrueuses aujourd'hui étaient loin de paraître telles dans un état de choses si complètement différent de celui de notre époque. Il n'est pas jusqu'à la prétention du clergé d'être exempté de la juridiction civile dans les cas de crime qui n'eût alors un tout autre aspect qu'aujourd'hui. Le privilège ainsi réclamé ne se bornait nullement au corps sacerdotal; il s'étendait pour une large part à ceux qui, dans le peuple, étaient le moins capables de se défendre (10).. Or, quand on pense aux horribles châtiments, la mort et des mutilations pires que la mort, que les tribunaux
de nos rois angevins infligeaient libéralement pour de très-légères offenses, on comprend que le peuple regardât d'un œil d'envie les cours des évêques, où les plus graves pénalités étaient l'emprisonnement et le fouet (a).
Dans les querelles entre la couronne et l'Église, depuis Guillaume le Roux jusqu'à Henri II, on trouve toujours la sympathie populaire se rangeant du côté de l'Église. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner, lorsque, parmi les constitutions de Clarendon que le roi Henri s'efforçait de maintenir et auxquelles s'opposait l'archevêque Thomas, on en trouve une qui interdisait l'ordination des vilains sans le consentement de leurs seigneurs. En d'autres termes, c'était fermer à la classe inférieure le seul chemin par où elle eût quelque espoir de s'élever aux situations qui donnent la considération et l'autorité (11).
Mais à partir du règne de Jean, nous trouvons un nouvel état de choses. Un pouvoir étranger entre en scène, pouvoir qui ne s'était encore mêlé que Irès-peu aux affaires strictement intérieures de l'Angleterre et qui, si tant est qu'il s'en fût mêlé du tout, avait en somme défendu l'intérêt populaire.
(a) L'indépendance du clergé était évidemment, dans la rudesse de ces siècles, une garantie de justice et d'iiumanité. A toute époque, le principe de liberté s'oppose à la confusion du pouvoir religieux et du pouvoir civil : ni la conscience ne relève de l'État, ni la société politique du dogme.
Dans les derniers temps du roi Jean, et durant tout le règne d'Henri III, on voit le pape et le roi étroitement alliés contre l'Eglise et la nation anglaises. La dernière fois qu'un pape fit du bien à l'Angleterre, ce futlorsqu'Innocent III nous envoya Etienne Langton (12). Toujours, dans la suite, nous trouvons le pape et le roi ligués ensemble pour se soutenir mutuellement dans leur tyrannie et leurs exactions. Le pouvoir papal a toujours été prêt à venir au secours de la couronne, toujours prêt à lancer les censures ecclésiastiques contre les champions de la liberté anglaise. La Grande Charte fut dénoncée à Rome ; c'est que son auteur était le primat patriote. Le comte Simon mourut excommunié; maiSjdans la croyance des Anglais, les excommunications de Rome ne pouvaient pas empêcher un comte anglais d'opérer des miracles et des prodiges innombrables (13) : — argument qui prouve assez clairement, il semble, que l'évêque de Rome n'a aucune juridiction dans ce royaume d'Angleterre. Contre cette alliance du roi et du pape, la nation se ligua tout entière ; clercs et laïques, nobles et vilains, hommes de souche normande et d'antique origine anglaise, tous s'unirent pour s'opposer également et aux favoris étrangers du roi et aux agressions de Rome. Les historiens de cette. époque, tous hommes d'église, moines pour la plupart, sont unanimes en faveur du peuple. Des prélats
comme le primat Étiei>ne, comme Robert Grossetête de Lincoln et Walter de Cantelupe de Worcester, furent les plus résolus en faveur de la bonne cause ; les deux derniers comptèrent parmi les plus intimes amis et conseillers du comte patriote. On peut voir comment les anciennes divisions et les vieilles inimitiés furent effacées, comment tous les enfants du sol se confondirent dans une commune amitié, en lisant la lettre où sont dénoncés les abus de la cour de Rome, et qui fut envoyée à cette cour au nom d'un corps qui n'embrassait rien moins que toute la noblesse, le clergé et les communes du royaume d'Angleterre. Dans cette lettre, document d'un franc parler vraiment anglais conservé par un historien qui l'a très-bien apprécié, les rédacteurs exposent que, comme les nobles, le clergé et les communes au nom de qui elle est écrite, ne possèdent pas de sceau commun, ils ont emprunté, pour la signer, le sceau de la cité de Londres (14). Ce dernier fait me ramène h l'objet dont je m'occupais beaucoup plus haut et que j'ai l'air peut-être d'avoir oublié, mais qu'en réalité je n'ai cessé d'avoir sous les yeux, je veux dire les réformes spécialement constitutionnelles que nous devons au comte Simon de Montfort. Le fait qu'un acte qui déclarait parler au nom de toutes les classes de la nation entière ne pouvait être convenablement scellé que du sceau de la cité de Londres, indique
assez la place que tenait cette cité dans l'opinion politique du temps. Mais Londres n'occupait cette position qu'en sa qualité de membre principal d'une classe en progrès, et comme la plus avancée parmi les cités et bourgs de l'Angleterre. La grande œuvre du comte Simon fut de donner à ces cités et à ces bourgs leur place distincte parmi les éléments du corps politique. Suivons les étapes par lesquelles passa l'accomplissement de ce grand ouvrage.
Lorsqu'on arrive au treizième siècle, on constate que la vieille constitution teutonique est entièrement disparue On peut, il est vrai, en découvrir encore quelques faibles traces çà et là dans le cours du douzième siècle, comme lorsque les deux partis, dans les guerres d'Etienne et de Mathilde, reconnurent le droit des citoyens de Londres à donner leur voix pour disposer de la couronne (15). Mais le grand conseil régulier, le représentant en droite ligne de l'antique Mycel Gémot ou Wïtenagemot, s'était réduit à un corps assez semblable à notre Chambre des lords. La constitution de ce corps, comme je l'ai déjà donné à entendre, était bien plus flottante, bien moins strictement héréditaire que celle du même corps aujourd'hui, mais elle était presque aussi loin d'être en aucun sens une représentation du peuple. La Grande Charte assure les droits de la nation et de l'assemblée nationale, en tant
qu'elles eurent à résistera l'arbitraire dans la législation et dans l'impôt exigé par la couronne. Mais elle ne fait aucun changement dans la constitution de l'assemblée elle-même. Les grands barons devaient être convoqués personnellement; les francstenanciers inférieurs, les représentants des Landsïttende menn du Domesday, par une convocation générale. La Grande Charte en un mot est un bill des droits, et non pas ce qu'en langage moderne on entend par un bill de réforme.
Mais pendant les règnes de Jean et d'Henri tll, un élément populaire ne tarda pas à pénétrer dans les conseils nationaux d'une manière plus pratique. Le droit des simples hommes libres d'y assister en personne avait été longtemps un simulacre ; celui des simples francs-tenanciers devenait à peine plus praticable ; il commence maintenant à se transformer en un autre droit plus facile à exercer à cette époque, celui de choisir des représentants pour agir au nom du représenté. Comme toujours en Angleterre, ce droit s'est développé par degrés, et a été comme le résultat de ce que nous pourrions presque appeler une série d'heureux accidents. Nous trouvons à la fois sous le règne de Jean et dans la première partie du règne d'Henri plusieurs exemples de chevaliers convoqués dans chaque comté (16). Nous avons là l'origine de nos représentants do comtés, et du
litre qu'ils portent encore de chevaliers de comtés. Tel est le premier pas qui fut fait dans la représentation populaire, en tant que distincte de la réunion de tous les citoyens en personne; mais il ne faut pas croire pour cela que ceux qui convoquèrent les premiers ces chevaliers eussent quelque idée consciente de la représentation populaire. Leur premier objet fut probablement un avantage fiscal; c'était un moyen sûr et commode de battre monnaie. L'idée de convoquer un petit nombre d'hommes pour agir aux lieu et place de tous fut sans doute empruntée à la pratique judiciaire, où, dans les procès, dans les enquêtes et les commissions de tout genre, il était d'usage qu'un certain nombre d'hommes jurassent pour M tout le comté ou la centurie. Nous ne devons pas perdre de vue, quoique ce soit un sujet sur lequel je n'ai pas le temps d'insister ici, que nos institutions judiciaires et nos institutions parlementaires sont étroitement unies, que les unes et les autres sortirent de nos premières assemblées, que des choses qui maintenant semblent aussi différentes entre elles que nos jurys populaires et les pouvoirs judiciaires de la Chambre des lords, sont en réalité également toutes deux des fractions de ces pouvoirs judiciaires dont parle Tacite comme appartenant à ces primitives assemblées. Ce n'est que pas à pas que les fonctions de juge,
de juré, de témoin et de législateur devinrent des fonctions tout à fait séparées, comme elles le sont aujourd'hui.
Ainsi nous trouvons les origines de la Chambre des communes, comme nous pouvions nous y attendre, dans cette partie de ses membres qui, pour le plus grand nombre, ont le plus de rapports communs avec l'assemblée déjà établie, la Chambre des lords. C'est ainsi que le développement de la constitution s'était opéré à sa manière habituelle, incidemment. Chaque pas en avant, si petit qu'il était , fut indubitablement l'œuvre du discernement d'un individu isolé, même lorsque ses vues auraient bien pu ne pas s'étendre au delà de quelque avantage momentané à atteindre. Mais voici que nous arrivons à ce grand changement, à cette grande mesure de la réforme parlementaire, qui n'a laissé à faire aux réformateurs suivants que des améliorations de détail. Nous arrivons à ce grand acte du comte patriote qui a fait de notre Chambre populaire réellement une Chambre populaire.
Une Chambre de chevaliers, de membres du comté eût été comparativement un corps aristocratique; elle aurait laissé en dehors l'un des éléments de la nation le plus sain et le plus vigoureux, par conséquent le plus capable de progrès. Lorsqu'après la bataille de Lewes, le comte Simon,
alors maître du royaume avec le roi sous sa sauvegarde, convoqua son fameux Parlement, il y appela non-seulement deux chevaliers de chaque comté, mais aussi deux citoyens de chaque cité et deux bourgeois de chaque bourg. Le comte avait compris de longue date l'importance et la valeur de l'élément civil qui grandissait dans la société politique de son temps. Lorsqu'à une époque moins avancée de sa carrière, il fut chargé du gouvernement de la Gascogne , il dut répondre, à son retour en Angleterre, à des accusations portées contre lui par l'archevêque de Bordeaux et par les nobles de la province. Le comte se défendit en produisant un écrit qui lui rendait le meilleur témoignage, signé du sceau public de la cité de Bordeaux. Comme il était arrivé en Gascogne, ainsi arriva-t-il en Angleterre. Le comte fut toujours un réformateur, un homme qui s'appliqua à corriger les torts pratiques, à combattre les favoris du roi, à mettre un frein à l'oppression du pape et du roi. Mais ses premiers pas dans la voie de la réforme furent faits entièrement sur le terrain aristocratique. Il essaya d'abord de redresser les griefs de la nation par le seul secours de ses égaux de la noblesse. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'aucune véritable réforme ne pouvait s'exécuter sur une base si étroite, et peu à peu il admit à sa confiance, d'abord les chevaliers des comtés, puis enfin cette
classe dont le bon vouloir lui avait été si utile dans son ancien procès, les citoyens et les bourgeois. Durant tout le cours de la lutte, ceux-ci se rangèrent résolument à ses côtés ; Londres fut aussi fidèle h sa cause que l'avait été Bordeaux, et ses citoyens combattirent, souffrirent et triomphèrent avec lui dans la glorieuse journée de Lewes. Par une innovation aussi heureuse que hardie, il invita une classe qui avait tant fait pour lui et pour la cause commune à venir prendre sa place dans les conseils de la nation. Ce fut au parlement du comte Simon, en 1265, que les éléments encore subsistants de la Chambre populaire, les chevaliers, les citoyens et les bourgeois, parurent pour la première fois côte à côte. Ainsi fut formé ce nouvel état du royaume, qui s'était récemment développé et qui était destiné à devenir peu à peu, en grandissant, le plus puissant de tous, la Chambre des communes du Parlement.
Tel est le présent que reçut l'Angleterre de son plus noble champion et de son plus grand martyr. Et il ne faudrait pas nous offenser de ce que ce champion et ce martyr a été d'origine étrangère. Nous nous enorgueillissons d'avoir mené en captifs nos propres conquérants (a), et de les avoir transformés en enfants du sol aussi fidèles que nous-
(a) On pense malgré soi au fameux Grœcia capta ferum vietorem cepit.
9i LE DÉVELOPPEMENT
mêmes. Ce que nous avons fail des conquérants, nous l'avons fait aussi des colons pacifiques. Dans les temps qui suiviœnt, nous accueillîmes avec empressement toute victime de la tyrannie et de la persécution, le Flamand, le Huguenot, le Palatin. Et ceux que nous accueillîmes ainsi, nous les avons adoptés, nous nous les sommes assimilés ; nous avons fortifié notre vitalité anglaise de tout ce qui avait le plus de prix chez les peuples étrangers. Aussi pouvons-nous honorer, à côté des hommes qui naquirent sur le sol anglais, ceux-là aussi qui, venus d'autres pays, firent pour l'Angleterre ce que des fils feraient pour leur mère. Le Danois Canut prend place à côté des plus illustres de nos rois indigènes ; Anselme d'Aoste marche au niveau des plus honorables de nos prélats nationaux. C'est ainsi qu'auprès des plus célèbres de nos comtes nationaux, nous mettons le nom glorieux de Simon de Montfort(a). Étranger qu'il était, mais étranger venu sur nos rivages pour, entrer en possession de terres et d'honneurs qui lui appartenaient par légitime héritage, il devint notre chef contre des étrangers d'une autre sorte, contre les aventuriers qui se pressaient à la cour d'un roi ennemi de son
(a) Il n'en est pas moins vrai que c'est à un homme de sang welche — pour employer le terme un peu dédaigneux de l'honorable écrivain — que la teutonique Angleterre est ainsi redevable du dernier et plus glorieux progrès de ses anciennes libertés.
propre peuple. Premier seigneur d'Angleterre, beaufrère du roi, il mêla sa destinée, non pas à celle du prince ou des nobles, mais à celle du peuple tout entier. Il fut respecté pendant sa vie comme le chef élu de TAngleterro, et vénéré après sa mort comme le martyr de sa cause. Dans ces temps, la religion animait tous les sentiments ; le patriote qui se levait pour le droit et la liberté était honoré à l'égal de celui qui souffrait pour sa foi. Nous peuplons nos rues et les places de nos marchés des statues des grands citoyens de notre temps ; Peel, Herbert, Lewis, Cobden vivent encore au milieu de nous, immortalisés par le bronze ou le marbre. A cette autre époque, l'honneur rendu à l'homme d'État ne se distinguait pas bien de la vénération accordée au saint ; Waltheof, Simon, Thomas de Lancastre furent salués comme les patrons canonisés de l'Angleterre, et des prodiges furent, dit-on, opérés par leurs reliques ou sur leurs tombes. Les poètes de trois langues chantèrent à l'envi les louanges de l'homme qui combattit et souffrit pour le droit, et Simon, le gardien de l'Angleterre sur le champ de bataille et dans le Sénat, passa pour être encore son plus fidèle protecteur dans les demeures célestes, d'où nos pères étaient convaincus que la malédiction de Rome n'avait pas le pouvoir de le bannir (17). La grande œuvre du comte martyr eut une étrange destinée. Sa carrière personnelle fut interrompue
brusquement ; son œuvre politique fut portée à sa perfection par un rival et parent qui ne le cède qu'à lui pour la gloire qu'il mérite. Sur le champ de bataille d'Evesham, Simon périt, Edouard triompha. Mais ce fut sur les épaules d'Edouard que tomba le manteau de Simon ; ce fut à son meurtrier qu'il transmit le flambeau échappé de sa main mourante {a). Un moment, son œuvre parut avoir péri avec lui ; pendant quelques années, les parlements furent encore réunis sans reproduire le modèle de la grande assemblée qui avait répondu aux writs du roi Henri prisonnier. Mais le modèle en vivait toujours dans les cœurs, et bientôt la sagesse du grand Edouard comprit que le présent que son oncle avait fait au peuple ne pouvait lui être plus longtemps retiré. Des parlements, sur le modèle de celui de Simon de Montfort, furent assemblés successivement sans interruption depuis le règne d'Edouard jusqu'à nos jours (18). A côté du nom de Simon de Montfort, nous pouvons donc placer avec honneur le nom d'Edouard lui-même et ceux des vaillants hommes qui lui firent une sage et utile résistance. C'est à Roger Bigod de Norfolk et Humphrey Bohun de Hereford que nous sommes rede-
[a) On a pu remarque!" déjà que l'auteur, en véritable écrivain anglais nourri de ses classiques, jette çà et là, comme une éclaircie, un trait emprunté à leurs plus belles pages. On reconnaît ici Lucrèce :
Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt.
vables du couronnement de l'œuvre. Le parlement d'Angleterre était dès lors parvenu à la plénitude de sa perfection, et le plus humble, mais non le moins important de ses pouvoirs, lui était maintenant pleinement reconnu. Le roi d'Angleterre ne pouvait prendre aux mains des Anglais ni taxes ni présents que ceux que les lords et les communes d'Angleterre lui avaient accordés de leur plein gré.
Ainsi nous pouvons dire qu'au temps d'Edouard I, la constitution anglaise reçut définitivement la forme essentielle qu'elle a toujours conservée depuis. Le germe de ces trois institutions, le roi, les lords, les communes, avait été apporté avec nous de notre plus ancienne patrie, huit cents ans auparavant. Mais, à partir du règne d'Edouard, nous trouvons le roi, les lords et les communes ellesmêmes, presque dans la même forme extérieure, presque avec le même pouvoir strictement légal qu'aujourd'hui encore. Tous les grands principes de la liberté anglaise étaient déjà solidement établis.
Il y a sans doute une grande différence entre la condition politique de l'Angleterre sous Edouard P' et celle que nous lui voyons aujourd'hui. Toutefois la différence consiste plutôt dans l'application pratique de la constitution que dans sa forme extérieure. Les changements ont été nombreux; une grande partie de ces changements n'ont pas été néanmoins des modifications expressément for-
mulées, mais bien plutôt de ces transformations sourdes dont le travail insensible a fini par nous donner une constitution toute de convention, existant à côté de notre législation écrite. Certains de ces changements ont été de simples améliorations de détail ; d'autres, des décisions prises pour déclarer plus clairement ou garantir plus pleinement dans la pratique des droits dont l'existence n'était pas déniée. Mais, généralement parlant, et tenant compte de cette partie importante de sous-entendus conventionnels qui n'ont jamais revêtu la forme de décisions écrites^ les éléments essentiels de la Constitution anglaise sont tels aujourd'hui qu'ils furent fixés alors. Depuis cette époque, l'histoire constitutionnelle de l'Angleterre n'est pas purement une enquête, si intéressante et si instructive qu'elle soit, sur des institutions qui auraient disparu ; c'est l'étude de quelque chose qui vit encore; c'est l'examen de lois qui; toutes les fois qu'elles n'ont pas été formellement rapportées, sont en pleine vigueur aujourd'hui même. Jusqu'au règne d'Edouard V, l'histoire d'Angleterre est à la rigueur le domaine des antiquaires ; à partir de ce règne, elle devient le domaine des légistes.
Nous trouvons donc — et l'on comprendra avec quelles restrictions je le dis — la constitution anglaise arrivée à son complet développement vers la fin du treizième siècle, et nous constatons qu'elle
est, dans la forme qu'elle prit alors, l'œuvre du comte Simon de Montfort et du roi Edouard I". Maintenant, il y a plusieurs points sur lesquels la forme que prit ainsi finalement notre constitution différa de la forme que reçurent la plupart des constitutions de la môme famille sur le continent. La forme usuelle adoptée par toute assemblée nationale ou provinciale au moyen âge fut celle d'une assemblée des étals. Autrement dit, cette assemblée se composait des représentants de toutes les classes de la nation en possession de droits politiques. Or, dans la plupart des contrées, ces classes étaient au nombre de trois, les nobles, le clergé et les communes. Les noms des trois états, c'est-à-dire les nobles, le clergé, les communes, sont également bien connus en Angleterre, quoique le sens de ces trois noms ne diffère pas peu chez nous du sens qu'on y attache partout ailleurs.
En Angleterre, nous n'avons jamais eu, si ce n'est aux temps reculés des eorlas, une noblesse comme on l'entend par ce mot dans les autres pays. Partout ailleurs, les nobles formaient une classe distincte, une classe à laquelle il n'était peut-être pas absolument impossible de s'élever, lorsqu'on était placé au-dessous, mais au-dessous de laquelle du moins il était absolument impossible de descendre, lorsqu'on en faisait partie. Quels que pussent être les privilèges du noble, ces privilèges s'étendaient