‹ Le Développement des Trusts en AngleterreChapitre 8 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Eléments de la formation des Trusts

Concentration des entreprises. — Uniformité des produits. — Concentration financière. — Les Trusts et le protectionnisme.

La formation des trusts n’est possible que dans les branches de production très concentrées. Ilserait, en effet, extrêmement difficile de réunir sous une même direction une multitude de petits producteurs disséminés sur l'ensemble du territoire d’un pays et de leur appliquer des règles communes. En admettant même que cela puisse se réaliser, comment pourrait-on maintenir efficacement la discipline parmi eux et assurer le respect des clauses de l’entente ? cela nécessilerait un service d'inspection qui devrait exercer une surveillance incessante et les sanctions seraient illusoires.

On ne conçoit pas, par exemple, un trust réunissant tous les serruriers ou tous les menuisiers d’un

pays.

11 faut donc quele nombre des entreprises à fusion

ner soit limité et qu’elles ne soient pas trop éloignées les unes des autres ou que, du moins, les communications soient faciles entre elles. D'autre part, il sera préférable, pour assurer le succès du trust, qu'elles ne soient pas séparées par de trop grandes diffférences et qu'elles aient toutes à peu près la même importance et la même capacité de production.

Il faut également que les entreprises en question exigent, pour leur fonctionnement, de gros capitaux sinon l’entente serait à peine formée qu’on verrait renaître de nouveaux concurrents qu'il faudrait englober à leur tour, ce qui serait un travail de Pénélope.

Il est nécessaire, de plus, qu'il y ait une certaine uniformité des produits, que le coût de production soil sensiblement le même dans toutes les usines, pour qu’il soit facile de fixer les prix. En général, les ententes entre producteurs se forment plus facilement dans les industries qui fabriquent des produits bruts ou demi-ouvrés.

Il n’est pas à prévoir que des trusts puissent jamais se former dans les industries de luxe qui supposent des qualités de goût particulières comme la bijouterie, les industries du vêtement, de l'’ameublement, de la construction.

Il va sans dire que les lrusts ne se formeront

que dans des pays où la concentration financière est

très développée et le crédit puissamment organisé. Il faut en effet que les promoters soient en mesure de s’assurer des ressources financières considérables pour pouvoir racheter les entreprises qu’ils veulent - fusionner et avoir devant eux un fonds de roulement suflisant.

La formation d’un trust sera grandement favorisée si l’industrie qui en fait l’objet est mise à l'abri de la concurrence étrangère, soit naturellement, par suite de l'existence d’un monopole de fait ou à cause d'une supériorité d'outillage ou de fabrication, soit artificiellement, au moyen de tarifs protecteurs ou prohibitifs.

Certains auteurs, parmi lesquels se trouve M. Paul de Rousiers établissent une distinction entre les éléments normaux des trusts qui seraient, d’après eux, la concentration industrielle et la concentration commerciale et les éléments anormaux qui seraient les tarifs douaniers et les & discriminations » des compagnies de transport. M. Paul de Rousiers semble même attacher à ces derniers éléments une telle importance qu’il les considère comme essentiels à la formation des trusts. On trouve en effet dans son ouvrage sur Les Zndustries monopolisées aux Elats- Unis paru en 1898, la phrase suivante : « Si l’Angleterre n'offre pas d'exemples de trusts, c’est que la condition artificielle nécessaire à la monopolisation ne s’y est pas trouvée. »

Deseille 2

Il est vrai qu’à l'époque où écrivait M. de Rousiers, la chute retentissante des deux tentatives de la Salt Union et de l’'United Alkali Co semblait donnerraison à cette opinion,mais depuis lors,nous avons pu assister à la formation successive, en Angleterre,d’un certain nombre de puissantes combinations. Ces combinations sont en réalité de véritables trusts dont plusieurs ont très bien réussi et sont actuellement dans une situation prospère. Les faits ont donc prouvé que les trusts pouvaient se former dans un pays libreéchangiste. Quelles sont donc exactement les relations qui existent entre le protectionnisme ct les trusts ? Il est intéressant d'examiner quel est, à ce point de vue, l’état de l'opinion aux Etats-Unis, terre d’élection à la fois des trusts et du protectionnisme.

On cite souvent l'opinion exprimée par M. Havemayer, le roi du sucre, dans sa déposilion devant l’Zndustrial Commission : « La législation douanière es! la mère de tous les trusts (1). » Un certain nombre de compatriotes de M. Havemayer partagent sa manière de voir et préconisent l’abaissement des droits de douane ou même l'adoption du libre-échange pour remédier aux abus des trusts.

1. Usant de la même métaphore,M. Hobson qui ne partage pas l'opinion de M. Havemayer, a dit : &1Il serait plus juste d'appeler la législation douanière la nourrice ( foster mother) des trusts, que de dire qu'elle est leur mère »(Hobson. Zv0lution of modern Capitalism, p. 196.)

Cependant le parti républicain que Les dernières élections ont maintenu au pouvoir, s’est, par l’organe de ses représentants les plus autorisés, élevé contre celte opinion et a séparé nettement la question du protectionnisme de celle des trusts,.

Dans son message de la fin de 1901, le président Roosevelt s’exprimait ainsi. € La créalion des grandes fortunes corporatives nest pas due au tarif douanier ni à une autre action gouvernementale mais à des causes naturelles qui agissent chez les autres nations comme aux Etats-Unis. »

Le message de 1902 contenait également le passage suivant relatif aux trusts :

« La diminution du tarif des droits d'entrée, comme moyen de frapper les maux produits par les trusts, serait entièrement inefficace. Le seul rapport qui existe entre les tarifs et les formidables corporations dans leur ensemble, c'est que les tarifs rendent les manufactures prospères et le remède à l'aide des tarifs qui a été proposé n’aura simplement d’autre effet que de rendre les manufactures peu prospères. «€ Réduire les tarifs, en guise de mesures hostiles aux trusts, ce serait hâter, provoquer la ruine des compétiteurs plus faibles qui luttent contre ces mêmes trusts.

«Le but auquel nous devons viser ne doit pas être d'accorder, par des modifications de tarifs, des avantages aux produits étrangers, mais de donner de meil-

Page 1