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III. L'EMPLOI ACCRU DU TIL4VAIL SALARIE

Le degré de diffusion du travail salarié est peut-être ce qui a la plus grande importance dans la question du développement du capitalisme. Le capitalisme est la phase de développement de la production marchande, où la force de travail elle-même devient marchandise. La tendance fondamentale du capitalisme consiste en ce que toutes les forces de travail de l'économie nationale ne soient appliquées à la production qu'après la vente et l'achat effectués par le?

* Rousskoié Bogatstvo, 1896, n' 7, p. 18. Ainsi, c'est le lot qui doit pourvoir aux besoins « principaux », tandis qu'aux autres besoins doivent assurément suppléer les «gains locaux» que fournit le «village» (]ui « souffre du manque d'ouvriers habiles et bien portants »|

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entrepreneurs. Nous avons essayé d'analyser en détail comment cette tendiance s'est manifestée en Russie depuis la réforme, et il ne nous reste miaintenant qu'à faire le bilan de cette question. Nous établirons d'abord le total des chiffres indiqués aux chapitres précédents sur le nombre des vendeurs de force de travail, et puis (dans le paragraphe suivant), nous donnerons le contingent des acheteurs de force de travail.

Les vendeurs de force de travail se recrutent parmi la population ouvrière du pays, qui participe à la production des valeurs matérielles. On évalue cette population à près de 15 millions 1/2 d'ouvriers adultes*. Nous avons montré au chapitre II que le groupe inférieur de la paysannerie n'est autre chose qu'un prolétariat rural ; et nous avons rappelé (p. 185, note) que les formes que revêt la vente de sa force de travail par ce prolétariat, seront analysées ultérieurement. Faisons maintenant le bilan des groupes d'ouvriers salariés énumérés dans notre exposé : Г les ouvriers salariés agricoles. Ils sont au nombre de 3 millions 1/2 environ (pour la Russie d'Europe) ; 2° les ouvriers des fabriques et usines, des mines et de la métallurgie, des chemins de fer, près de 1 million 1/2. Au total, cinq millions d'ouvriers salariés professionnels. Viennent ensuite 3° les ouvriers du bâtiment, près de 1 million. 4° Les ouvriers occupés dans l'industrie forestière (abattage des larbres et dégrossissage, flottage, etc.), aux travaux de terrassement, à la construction des chemins de fer, au chargement et déchargement des marchandises et, d'une façon générale, à toutes sortes de gros travaux dans les centres industriels. Ils sont au nombre de 2 millions

* Le chiffre au Recueil des matériaux statistiques. . . (édition de la chancellerie du Comité des ministres, 1891) est de 15 546 618. Il a été obtenu comme suit. On admet que la population urbaine est égale à celle qui ne prend pas part à la production des valeurs matérielles. La population paysanne masculine adulte a été diminuée de 7% (4,5% au service militaire et 2,5% au service des communes).

environ*. 5° Les ouvriers occupés à domicile par des capitalistes de même que les ouvriers salariés de l'industrie de transformation qui ne figure pas dans la statistique des « fabriques et usines ». Ils sont au nombre de 2 millions environ.

Au total, près de dix millions d'ouvriers salariés. Nous en exceptons à peu près. un quart de lemmes et d'enfiants**, il reste donc 7 millions 1/2 d'ouvriers salariés adultes mâles, soit près de la moitié de la population adulte mâle du pays, prenant part à la production des valeurs matérielles***. Une partie de cette masse énorme d'ouvriers salariés a complètem.ent rompu avec la terre et vit exclusivement de la vente de sa force de travail. A cette catégorie appartient l'immense majorité des ouvriers des fabriques et usines (sans doute aussi les ouvriers des mines et de la métallurgie, ainsi que des chemins de fer), ensuite une certaine partie des ouvriers du bâtiment, des mariniers et des manœuvres ; enfin, une bonne part des ouvriers de la manufacture capitaliste et ceux des habitants des centres non agricoles qui travaillent à domicile pour les capitalistes. L'autre partie, plus nombreuse,

* On a vu plus haut que le nombre des seuls ouvriers forestiers est estimé à deux millions. Le nombre des ouvriers occupés aux deux dernières catégories de travaux que nous avons indiquées, doit être supérieur au total de l'émigration non agricole, puisqu'une partie des ouvriers du bâtiment, des manœuvres et surtout des ouvriers forestiers sont des ouvriers locaux et non émigrants. Or, on a vu que l'émigration non agricole se monte à 3 millions au moins.

** Les femmes et les enfants occupés dans les fabriques et usines forment, ainsi que nous l'avons vu, un peu plus du quart des ouvriers. Dans l'industrie minière et métallurgique, le bâtiment, les forêts, etc., les femmes et les enfants sont très peu nombreux. Au contraire, dans le travail à domicile pour les capitalistes leur part est probablement plus grande que celle des hommes.

*** Pour éviter tout malentendu, faisons cette réserve que nous ne prétendons en aucune façon que ces chiffres soient statistiquement exacts et probants ; nous voulons seulement montrer la diversité des formes du travail salarié et le grand nombre de ses représentants.

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n'a pas encore rompu avec la terre, couvre partiellement ses frais avec les produits de son exploitation agricole sur une infime parcelle de terre et forme, par conséquent, ce type d'ouvriers salariés pourvu d'un lot que nous nous sommes attachés à décrire en détail au chapitre II. Nous avons déjà montré précédemment que toute cette masse énorme d'ouvriers salariés s'est formée, principalement, depuis la réforme et qu'elle continue à se multiplier rapidement.

Il importe d'indiquer la valeur de notre conclusion quant à la surpopulation relative (ou à l'effectif de l'armée de réserve des chômeurs) créée par le capitalisme. Les données concernant le nombre total des ouvriers salariés de toutes les branches de l'économie nationale, mettent en évidence l'erreur fondamentale de la théorie économique populiste en cette matière. Ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de l'indiquer ailleurs {Etudes, pp. 38-42 *), cette erreur consiste en ce que les économistes populistes (M.V. V., N. — on, etc.), qui parlent beaucoup de Г« émancipation » des ouvriers par le capitalisme, n'ont pas même songé à analyser les formes concrètes de la surpopulation capitaliste en Russie, et qu'ils n'ont absolument pas compris que la masse énorme d'ouvriers de réserve est indispensable à l'existence même et au développement de notre capitalisme. A l'aide de phrases pitoyables et de singuliers calculs sur le nombre des ouvriers de fabriques et usines* '\ ils ont fait d'une des conditions

* Voir Œuvres, t. 2, pp. 158-163. (N.R.)

** Rappelons les raisonnements de M. N. — on sur la «poignée» d'ouvriers, ainsi que le calcul suivant, classique en vérité, de M. V.V. {Esquisses d'économie théorique, p. 131). Dans les 50 provinces de la Russie d'Europe on compte 15 547 000 ouvriers adultes mâles appartenant à la paysannerie, 1 020 000 d'entre eux sont «groupés par le capital» (863 000 dans les fabriques et usines, plus 160 000 ouvriers des chemins de fer) ; les autres forment « la population agricole ». En cas de « capitalisation complète de l'industrie de transformation » « les fabriques et usines capitalistes » occuperont deux fois plus de bras (13,3% au lieu de 7,6% ; les autres 86,7% dç la population «s resteront

essentielles du développement du capitalisme une preuve de l'impossibilité, de la fausseté, de l'inconsistance du capitalisme, etc. En réalité, le capitalisme russe n'aurait jamais pu atteindre la hauteur où il se trouve actuellement, ni n'aurait pu durer même une année, si l'expropriation des petits producteurs n'avait créé des millions d'ouvriers salariés prêts, au premier appel, à répondre à la demande maxima des entrepreneurs dans l'agriculture, l'industrie forestière, le bâtiment, le commerce, l'industrie de transformation, les mines et la métallurgie, les transports, etc. Nous disons : la dem.ande maxima, parce que le capitalisme ne peut se développer que par bonds et que, par conséquent, le nombre des producteurs cherchant à vendre leur force de travail doit toujours être supérieur à la demande moyenne du capitalisme en main-d'œuvre. Si nous avons établi l'effectif des différents groupes d'ouvriers salariés, nous n'avons nullement voulu dire par là que le capitalisme soit en mesure de toujours occuper tous. Une telle régularité d'emploi n'existe ni ne peut exister dans la société capitaliste, quel que soit le groupe d'ouvriers salariés que nous envisageons. Sur les millions d'ouvriers errants et sédentaires, il en reste toujours une certaine partie dans la réserve des chômeurs, laquelle tantôt prend des proportions énormes, dans les années de crises ou aux époques de décadence de telle ou telle industrie dans telle ou telle région, ou encore lorsque l'extension de la production mécanique devenue particulièrement rapide, jette les ouvriers à la rue ; tantôt elle s'abaisse au minimum, amenant même cette « pénurie » de bras dont se plaignent souvent les entrepreneurs de certaines branches d'industrie, certaines années, dans certaines régions. Il est impossible d'évaluer, même approximativement, le nombre de chômeurs

à la terre et ne feront rien six mois sur 12»). Les commentaires ne peuvent assurément qu'affaiblir l'impression produite par ce remarquable échantillon de science économique et de statistique économique,

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dans une année moyenne, faute de données statistiques un peu sérieuses. Il n'est cependant pas douteux que ce nombre doit être très grand : témoin les fortes oscillations de l'industrie, du commerce et de l'agriculture capitalistes, que nous avons maintes fois indiquées plus haut, et les déficits habituels dans les budgets des paysans des groupes inférieurs que constate la statistique des zemstvos. L'augmentation du nombre des paysans jetés dans les rangs du prolétariat industriel et rural, et celle de la demande de travail salarié, sont les deux faces d'une même médaille. Quant aux formes du travail salarié, elles sont extrêmement variées dans la société capitaliste, encore enveloppée de toutes parts des vestiges et institutions du régime précapitaliste. Ce serait une grave erreur de méconnaître cette diversité de formes, et c'est dans cette erreur que tombent ceux qui pensent avec M. V. V., que le capitalisme « s'est réservé un petit domaine d'un million, un million et demi d'ouvriers où il reste cantonné » *. Au lieu du capitalisme, ce n'est plus désormais que la grande industrie mécanique. Mais avec combien d'artifice et d'arbitraire on isole ce million et demi d'ouvriers dans un «petit domaine» spécial, qui n'a guère, nous dit-on, aucun rapport avec les autres domaines du travail salarié ! Or, ce rapport est en réalité très intime et, pour le caractériser, il suffit de se référer à deux traits essentiels du régime économique moderne. C'est d'abord que ce régime est basé sur l'économie monétaire. Le « pouvoir de l'argent » se manifeste dans toute sa vigueur dans l'industrie et l'agriculture, à la ville comme à la campagne ; mais c'est seulement dans la grande industrie mécanique qu'il atteint son plein développement, efface complètement les survivances de l'économie patriarcale, se concentre dans un petit nombre d'établissements gigantesques (banques), se lie directement à la grande production sociale. En second lieu, le régime écono-

* Novoïé Slovo, 1896, n" 6, p. 21.

mique moderne est basé sur l'achat et la vente de la force de travail. A ne prendre que les plus petits producteurs agricoles ou industriels, vous verrez que ceux-là forment exception qui ne se louent pas eux-mêmes ou ne louent pas quelqu'un. Mais ces rapports, répétons-le, n'arrivent à leur plein développement et ne se séparent complètement des formes économiques précédentes que dans la grande industrie mécanique. Aussi, ce « petit domaine » qui semble si insignifiant à tel populiste, forme en réalité la quintessence des rapports sociaux modernes, et la population de ce « petit domaine », c'est-à-dire le prolétariat, n'est, au sens littéral du mot, que la première rangée, l'avant-garde de toute la masse des travailleurs et des exploités *. Il faut donc considérer l'ensemble du régime économique actuel sous l'angle des rapports qui se sont établis dans ce « petit domaine », pour pouvoir démêler les rapports fondamentaux existant entre les divers groupes de participants à la production et, par suite, dégager l'axe principal du développement de ce régime. Au contraire, quiconque tourne le dos à ce « petit domaine » et étudie les faits économiques sous l'angle de la petite production patriarcale, est condamné, par la marche même de l'histoire, au rôle de rêveur innocent ou d'idéologue de la petite bourgeoisie et des agrariens.

* En ce qui concerne les rapports entre les ouvriers salariés de la grande industrie mécanique et les autres salariés, on pourrait dire — mutatis mutandis — ce que disent les époux Webb des rapports entre les trade-unionistes d'Angleterre et les non-unionistes. « Les membres des trade-unions représentent environ 4% de la population. .. Les trade-unions comptent dans leurs rangs environ 20% d'ouvriers adultes mâles vivant de leur travail physique. » Mais « Die Gewerkschaftler. . . zâhlen. . . in der Regel die Elite des Gewerbes in ihren Reihen. Der moralische und geistige Einfluss, den sie auf die Masse ihrer Berufsgenossen ausuben, steht deshalb ausser jedem Verhaltniss zu ihrer numerischen Stârke » (S. & B. Webb : Die Geschichte des britischen Trade Unionismus, Stuttgart, Dietz 1895, pp. 363, 365, 381).

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