III
« Ces chiffres expliquent fort bien. . . les faits suivants : Г que les petites industries exercées au dehors contribuent à augmenter les salaires dans l'agriculture et 2° qu'elles détournent l'élite de la population »**=*=* Ce n'est pas seulement le saliaireenargent qui augmente, mais aussi le salaire réel. Dans les districts où sur 100 ouvriers il y a au moins 60 émigrants, le salaire moyen du manouvrier agricole à l'an-
* louriditcheski Vestnik, 1890, n° 9, p. 142. ** Dernier en compte, mais non en importance. (N.R.) *** Cf. chap. IV, § IV, p. 294.
**** Revue statistique de la province de Kalouga pour 1896, section II, p. 48.
née est de 69 roubles ou 123 pouds de seigle ; dans les districts avec 40 à 60% d'ouvriers émigrants, il est de 64 roubles ou 125 pouds de seigle ; dans ceux avec moins de 40% d'émigrants, il est de 59 roubles ou 116 pouds de seigle*. Le pourcentage des correspondances qui se plaignent du manque de bras tombe régulièrement, suivant les mêmes groupes de districts : 5в%-42%-35%. Le salaire est plus élevé dans l'industrie de transformation que dans l'agriculture, et les « petites industries, selon l'avis d'un très grand nombre de correspondants, contribuent à faire naître chez les paysans de nouveaux besoins (thé, indienne, bottes, montres, etc.), relèvent leur niveau et influent ainsi sur l'augmentation des salaires »**. Voici une appréciation type d'un correspondant : « Le manque (d'ouvriers) est toujours absolu, la cause en est que la population suburbaine est trop gâtée ; elle travaille dans les ateliers ferroviaires comme ouvriers ou comme employés. La proximité de Kalouga et ses marchés rassemblent toujours les habitants des environs pour la vente des œufs, du lait, etc., et puis, c'est la saoulerie dans les auberges ; la cause en est que toute la population ne pense qu'à ne rien faire et à gagner davantage. Le métier d'ouvrier rural est considéré comme une honte, et tous se précipitent à la ville pour former le prolétariat et le lumpenprolétariat, tandis que la campagne souffre du manque d'ouvriers habiles et bien portants »***. Cette appréciation de l'émigration nous pouvons de plein droit la qualifier de populiste. M. Jbankov, par exemple, en affirmant que ce ne sont pias les ouvriers en surnombre qui émigrent, mais les « indispensables », lesquels sont remplacés par des agriculteurs venus d'ailleurs, — trouve que « ces substitutions mutuelles
* Ibid., section I, p. 27.
** Ibid., p. 41.
*** Ibid., p. 40. Souligné par l'auteur.
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sont assurément très désavantageuses »*. Pour qui donc, ô M. Jbankov ? « La vie dans les capitales inocule maintes habitudes culturelles d'ordre inférieur et le penchant au luxe et à l'élégance, ce qui engloutit inutilement {sic) beaucoup d'argent »**. Ces frais d'élégance, etc., sont la plupart du temps «improductifs » (!!)***. M. Hertzenstein crie simplement à une « civilisation de façade », à ces « orgies sans frein », à ces « noces à tout casser », à ces « beuveries sauvages, à ce bas dévergondage », etc.****. De l'exode en masse les statisticiens de Moscou concluent simplement à la nécessité de « mesures à prendre pour diminuer le besoin d'un gagne-pain au dehors (*). Voici comment M. Karychev juge le travail au dehors : « Seule l'augmentation de la jouissance foncière des paysans dans une mesure suffisante pour
* Le pays des femmes, 39 et 8. « Ces véritables agriculteurs (venus d'ailleurs) n'auront-ils pas, par l'exemple de leur vie aisée, une action dégrisante sur les gens du pays qui voient la base de leur existence non dans la terre, mais dans le travail à la ville?» (p. 40). Et l'auteur de s'attrister : « D'ailleurs, nous avons cité plus haut un exemple d'influence contraire ». Le voici : Des gens de Vologda avaient acheté un terrain et vivaient « très confortablement ». « Quand je demandai à un paysan de Griasovetz pourquoi, avec sa fortune, il laissait partir son fils pour Pétersbourg, je reçus cette réponse : « C'est vrai que nous ne sommes pas pauvres, mais la vie ici est plutôt grisâtre, il a donc voulu, à l'exemple des autres, s'instruire ; déjà chez nous il avait reçu de l'instruction» (p. 25). Pauvres populistes! Comment ne pas s'affliger quand l'exemple même des cultivateurs aisés achetant de la terre aux paysans laboureurs ne peut « dégriser » la jeunesse qui, désireuse de « s'instruire », déserte « le lot qui leur garantit la vie » !
** Influence des gagne-pain auxiliaires, etc., p. 33, souligné par l'auteur.
*** louriditçheski Vestnik, 1890, n" 9, p. 138.
**** Rousskaïa Mysl (non le Rnsski Yestnik- inais \s- Rousskaïa Mysl), 1887, n" 9, p. 163.
^*^ Permis de séjnur. etc., p, 7r
satisfaire aux besoins essentiels (!) de la famille, résoudra ce problème très grave de notre économie nationale »*.
Et il ne vient à l'idée d'aucun de ces messieurs si bien intentionnés qu'avant de parler de « résoudre de très graves problèmes », il faut songer à la pleine liberté de déplacement pour les paysans, à la liberté d'abandonner la terre et de quitter la commune, à la liberté de s'établir (sans « rachat ») dans n'importe quelle commune, urbaine ou rurale, du pays !
Donc, l'abandon de l'agriculture se traduit en Russie par l'agrandissement des villes (en partie déguisé par la colonisation intérieure), des faubourgs, des bourgs et localités, industriels et commerciaux, ainsi que par l'exode non agricole. Tous ces processus qui se sont développés et se développent rapidement en étendue et en profondeur depuis la réforme, sont partie intégrante et indispensable de l'évolution capitaliste et jouent un rôle essentiellement progressif à l'égard des formes anciennes d'existence.