Très grand départ non agricole; arrivée agricole faible
6. Très grande arrivée non agricole; arrivée agricole assez considérable également
Ce tableau nous montre à l'évidence la base du procès qui crée le marché intérieur de la main-d'œuvre et, par suite, le marché intérieur du capitalisme. Deux régions prin—^ cipales les plus développées du point de vue capitaliste, at- \ tirent les masses ouvrières : la région du capitalisme agricole (provinces frontières du Sud et de l'Est) et celui du capitalisme industriel- (provinces des deux métropoles et industrielles). Les salaires sont les plus bas dans la région de départ, dans les provinces agricoles du Centre où le capitalisme est le moins développé dans l'agriculture comme dans l'industrie *. Au contraire, dans les régions d'arrivée le salaire augmente pour les travaux de toute nature, de même que la part du salaire en argent, c'est-à-dire que l'économie monétaire s'accroît aux dépens de l'économie naturelle. Les régions intermédiaires, entre celles de l'immigration la plus grande (et du plus haut salaire) et celle de l'émigration (et du plus bas salaire), indiquent cette interchangeabilité qui a été signalée plus haut : les ouvriers émigrent si nombreux qu'aux lieux de départ il se forme un déficit de bras qui attire les arrivants des autres provinces « meilleur marché ».
moisson. Les régions (1-6) comprennent les provinces suivantes : 1° Tauride, Bessarabie et Don ; 2° Kherson, Ekaterinbourg, Samara, Saratov et Orenbourg ; 3° Simbirsk, Voronèje et Kharkov ; 4° Kazan, Penza, Tambov, Riazan, Toula, Orel et Koursk ; 5° Pskov, Novgorod, Kalouga, Kostroma, Tver et Nijni-Ncvgorod ; 6° St-Pétersbourg, Moscou, laroslavl et Vladimir.
* Ainsi, les paysans abandonnent en masse les localités oii les rapports économiques sont les plus patriarcaux, où le système des redevances en travail et les formes primitives d'industrie se sont le mieux conservés, pour les localités oiJ la décomposition des « traditions » est complète. Ils abandonnent la «production populaire», sans faire attention aux coups de voix que « la société » knce à leur poursuite. Dans ce chœur on distingue nettement deux voix : celle de Sobakévitch^', l'homme des bandes noires, qui rugit menaçant : « Ils ne sont pas assez attachés » et celle du cadet Manilov qui corrige poliment : « Ils ne sont pas pourvus d'un lot suffisant ».
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■ Au fond, le double processus figurant dans notre tableau — abandon de l'agriculture pour l'industrie (industrialisation de la population) et développement de l'agriculture industrielle et commerciale, de l'agriculture capitaliste (industrialisation de l'agriculture) résume ce qui a été exposé plus haut en ce qui concerne la formation du marché intérieur pour la société capitaliste. La création du marché intérieur du capitalisme est due justement au développement parallèle du capitalisme dans l'agriculture et dans l'industrie *, à la formation d'une classe d'entrepreneurs ruraux et industriels d'un côté, et d'ouvriers salariés ruraux et industriels de l'autre. Les principaux courants de migration des ouvriers indiquent les formes essentielles de ce processus, mais non pas toutes ses formes, loin de là. Dans l'exposé qui vient d'être fait, nous avons montré que les formes de ce processus sont différentes dans l'économie paysanne et dans celle des propriétaires fonciers, différentes d'une région d'agriculture commerciale à l'autre, différentes aux différents stades du développement capitaliste de l'industrie, etc.
Le paragraphe VI de la deuxième section des Esquisses de M. N. — on qui porte ce titre significatif : « L'influence de la redistribution des forces productives sociales sur la situation économique de la population agricole », montre à quel point les tenants de notre économie populiste ont déformé et embrouillé ce processus. Voici comment M. N. — on se représente cette « redistribution » : «... Dans
* L'économie théorique a établi de longue date cette simple vérité. Sans parler de Mrrx, qui a signalé tout net que le développement du capitalisme dans l'agriculture est un processus créant « le marché intérieur du capital industriel » {Das Kapital, P, p. 776, chap. 24, paragraphe 5)*'' nous nous référerons à Adam Smith qui, dfns les chapitres XI du livre Г et IV du livre III de sa Richesse des nations, indique lies traits les plus caractéristiques du développement de l'agriculture capitaliste et note le parallélisme de ce processus avec celui de la croissance des villes et du développement de l'industrie.
la société. . . capitaliste. . . toute augmentation de la force productive du travail « libère » un nombre correspondant d'ouvriers, obligés de chercher quelque autre gagne-pain ; et comme il en est ainsi dans toutes les branches de production, et que cette « libération » a lieu dans toute l'étendue de la société capitaliste, ils n'ont d'autre ressource que de s'adresser à l'instrument de production dont ils ne sont pas encore privés pour le moment, c'est-à-dire à la terre » (p. 126). . . « Nos paysans ne sont pas privés de la terre, et c'est pourquoi ils portent leurs forces de ce côté. Perdant le travail à la fabrique ou forcés d'abandonner leurs occupations domestiques auxiliaires, ils ne voient d'autre moyen que de s'atteler à une exploitation renforcée de la terre. Tous les recueils de la statistique des zemstvos constatent le fait de l'extension des emblavures. . . » (128).
Comme vous voyez, M. N. — on connaît un capitalisme tout p'articulier qui n'a jamais existé nulle part et que nul économiste-théoricien n'a pu se représenter. Le capitalisme de M, N. — on ne détourne pas la population de l'agriculture au profit de l'industrie et ne divise pas les agriculteurs en classes opposées. Bien au contraire. Il «libère» les ouvriers de l'industrie, et il ne « leur » reste plus qu'à se remettre au travail de la terre, puisque « nos paysans n'en sont pas privés»!! Cette «théorie» qui fait une «redistribution» si originale, dans son désordre poétique, de tous les processus du développement capitaliste, repose sur les artifices simplistes communs à tous les populistes que nous avons analysés en détail plus haut : confusion de la bourgeoisie paysanne et du prolétariat rural, ignorance voulue des progrès de l'agriculture commerciale, légende de l'indépendance des « industries artisanales » « populaires » à l'égard de l'industrie «capitaliste» des «fabriques et usines», en lieu et place d'une analyse des formes successives et des diverses manifestations du capitalisme dans l'industrie.
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V. LE ROLE DES PROVINCES FRONTIERES MARCHE INTERIEUR OU MARCHE EXTERIEUR ?
Nous avons montré, dans le premier chapitre, la fausseté de la théorie qui rattache la question du marché extérieur du capitalisme à celle de la réalisation du produit = (pp. 48-49 et suivantes). La nécessité d'un marché extérieur pour le capitalisme ne s'explique nullement par l'impossibilité de réaliser le produit sur le marché intérieur, mais par le fait que le capitalisme n'est pas à même de renouveler toujours les mêmes processus de production dans des proportions identiques et dans des conditions immuables (comme c'était le cas sous les régimes précapitalistes) ; qu'il mène infailliblement à un développement illimité de la production qui dépasse les anciens cadres étroits des anciennes unités économiques. Avec le développement inégal propre au capitalisme, une branche d'industrie devance les autres et tend à sortir des limites de l'ancienne région des rapports économiques. Prenons, par exemple, l'industrie textile dans les premiers temps qui ont suivi la réforme. Etant assez développée au point de vue capitaliste (manufacture qui commençait à se transformer en fabrique), elle avait parfaitement conquis le marché de la Russie centrale. Mais les grandes fabriques qui avaient si vite progressé, ne pouvaient plus se contenter des proportions anciennes du marché ; elles se mirent à la recherche de marchés plus éloignés parmi cette nouvelle population qui colonisait la Nouvelle Russie, le Sud-Est des régions transvolgiennes, le Caucase du Nord, puis la Sibérie, etc. La tendance des grandes fabriques à sortir des limites des anciens marchés est incontestable. Est-ce à dire que dans les régions qui auparavant servaient de marchés, une plus grande quantité de produits de l'industrie textile ne pouvait pas en général être consommée ? est-ce à dire que, par exemple, les pro-
vinces industrielles et les provinces agricoles du centre ne sont plus à même, d'une manière générale, d'absorber une plus grande quantité de produits fabriqués ? Non. Nous savons que la décomposition de la paysannerie, les progrès de l'agriculture commerciale et l'accroissement de la population industrielle continuaient et continuent encore à éten- Sr'e le marché intérieur de cette ancienne région également. Cette extension du marché intérieur est cependant retardée par maintes circonstances (principalement par la conservation d'établissements périmés qui entravent le développement du capitalisme agraire). Bien entendu, les fabricants, eux, n'attendront pas que les autres branches de l'industrie nationale aient rattrapé, dans leur développement capitaliste, l'industrie textile. Les fabricants ont besoin d'un marché immédiatement, et si le retard des autres branches de l'économie nationale rétrécit le marché dans l'ancienne région, ils iront chercher un marché dans une autre région ou dans d'autres pays ou d^ans les colonies de l'ancien pays.
Mais qu'est-ce qu'une colonie au Doint de vue de l'économie politique ? Il a déjà été indiqué plus haut que, d'après Marx, les indices fondamentaux caractérisant cette notion sont les suivants : Г l'existence de terres libres, vacantes, d'accès facile pour les colons ; 2° l'existence d'une division mondiale du travail constituée, d'un marché universel grâce auquel les colonies peuvent se spécialiser dans la production en masse des produits agricoles en recevant en échange des produits industriels finis « que dans d'autres conditions elles seraient obligées de confectionner elles-mêmes ». (Voir plus haut, p. 279, note, chap. IV, paragraphe II). Pour ce qui est des provinces frontières du Sud et de l'Est de la Russie d'Europe, peuplées depuis la réforme, nous avons déjà dit en son temps et lieu, qu'elles se distinguent justement par les traits indiqués et représentent, au point de vue économi-
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que, des colonies du centre de la Russie d'Europe*. Cette notion de colonie s'applique encore mieux aux autres provinces frontières, le Caucase, par exemple. La « conquête » économique du Caucase par la Russie a eu lieu beaucoup plus tard que sa conquête politique, et elle n'est pas encore entièrement achevée aujourd'hui. Après la réforme, on observa, d'une part, une forte colonisation du Caucase**, une mise en culture étendue de la terre (surtout dans le Caucase du Nord) par les colons qui produisaient pour la vente le froment, le tabac, etc., attirant une masse de salariés agricoles de Russie. D'autre part, on assista à l'éviction des industries artisanales indigènes séculaires qui tombaient en décadence devant la concurrence des produits importés de Moscou. L'ancienne fabrication des armes tombait de même devant la concurrence des articles importés de Toula et de Belgique, le fer forgé p'ar les koustari cédait à la concurrence du produit venu de Russie, ainsi que le travail artisanal du cuivre, de l'or et de l'argent, de la terre glaise, du suif et .de la soude, du cuir, etc.***. Tous ces produits revenaient à meilleur compte dans les fabriques russes qui envoyaient au Caucase leur production. Ainsi tomba en décadence la fabrication des coupes de corne, par suite du dé-
* « . . . C'est grâce uniquement à elles, g^râce à ces formes populaires de production, et se basant sur ces formes, que toute la Russie méridionale s'est colonisée et peuplée. » (M. N. — on, Esquisses, p. 284.) Combien cette notion — « les formes populaires de production » — est remarquablement vaste et substantielle ! Elle embrasse tout ce que l'on veut : l'agriculture paysanne patriarcale, les prestations de travail, le métier primitif, la petite production marchande et ces rapports capitalistes typiques que nous avons vus plus haut, au sein de la commune paysanne, dans les données concernant les provinces de Tauride et de Samara (chap. II), etc., e^c
** Cf. les articles de M. P. Sémionov au Messager des Finances,
1897, n° 21, et de V. Mikliaïlovski dans le A'ovoïc Slnvo, juin 1897.
*** Voir les articles de K- Khatissov, t. II des Comptes rendus et
recherches sur l'industrie artisanale et de P. Oslriakov, fasc. V des
Travaux de la Commission artisanale.
clin du régime féodal en Géorgie avec ses festins historiques ; ainsi tomba la fabrication des bonnets, par suite de la substitution du costume européen au costume asiatique, de même la production des outres et des cruches pour le vin du cru qui commença à être mis en vente (d'où le développement de la tonnellerie) et à conquérir le marché russe. Le capitalisme russe entraînait de la sorte le Caucase dans les échanges mondiaux, nivelait ses particularités locales — vestiges de l'isolement patriarcal d'ancienne date, — se créait des débouchés pour ses fabriques. Le pays, faiblement peuplé à l'époque qui suivit de près l'abolition du servage, ou peuplé de montagnards placés à l'écart de l'économie mondiale et même de l'histoire, devenait le pays des industriels du pétrole, des négociants en vin, des fabricants de blé et de tabac, et M. Coupon ^^ dépouillait sans merci le fier montagnard de son poétique costume national pour lui imposer la livrée de valet européen (Gleb Ouspenski ^з). Parallèlement au processus de colonisation intense du Caucase et d'accroissement rapide de sa population agricole s'en effectuait un autre (masqué par cet accroissement) qui détournait la population de l'agriculture vers l'industrie. La population urbaine du Caucase passa de 350 000 en 1863 à 900 000 environ en 1897 (toute la population du Caucase s'est accrue entre 1851 eL 1897 de 95%). Point n'est besoin d'ajouter qu'il en a été et qu'il en est de même pour l'Asie Centrale, la Sibérie, etc.
Une question vient ainsi tout naturellement à l'esprit : otJ est donc la frontière entre le marché intérieur et le marché extérieur ? Prendre la frontière politique de l'Etat serait une solution trop mécanique, et encore serait-ce une solution ? Si l'Asie Centrale est un marché intérieur et la Perse un marché extérieur, où voulez-vous mettre Khiva et Boukhara ? Si la Sibérie est un marché intérieur et la Chine un marché extérieur, où voulez-vous mettre la Mandchourie ? Ce sont là des questions sans grande importance. Ce
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qui importe c'est que le capitalisme ne peut exister et se développer sans étendre constamment la sphère de sa domination, sans coloniser de nouveaux pays et entraîner les vieux pays non capitalistes dans le tourbillon de l'économie mondiale. Et ce trait du capitalisme s'est manifesté et continue à se manifester avec une force immense en Russie depuis la réforme.
Le processus de formation d'un marché pour le capitalisme comporte donc deux aspects, à savoir : le développement du capitalisme en profondeur, c'est-à-dire la croissance persistante de l'agriculture capitaliste et de l'industrie capitaliste dans un territoire donné, bien délimité et fermé, et son développement en largeur, c'est-à-dire l'extension de la sphère de domination du capitalisme sur de nouveaux territoires. En suivant le plan de ce travail, nous nous sommes bornés presque exclusivement au premier de ces aspects ; il nous paraît donc particulièrement nécessaire de souligner ici que l'autre aspect a aussi une très grande importance. Une étude un peu complète du processus de colonisation des provinces frontières et d'extension du territoire russe, au point de vue du développement du capitalisme, demanderait un ouvrage spécial. Qu'il nous suffise de noter ici que la Russie se trouve, par rapport aux autres pavs capitalistes, dans des conditions particulièrement favorables, en raison de l'abondance des terres libres et accessibles à la colonisation dans ses provinces frontières*. Sans parler de
* La circonstance mentionnée dans le texte a aussi un autre aspect. Le développement du c?pitalisme en profondeur, dans un territoire ancien, peuolé de longue date, est retardé par la colonisation des provinces frontières. La solution des contradictions propres au capitalisme qui les engendre est temporairement ajournée du fait que le capitalisme peut aisément progresser en largeur. Par exemple, l'existence simultanée des formes d'industrie les plus avancées et des formes semi-moyenâgeuses d'agriculture, est sans doute une contradiction. Si le capitalisme russe n'avait pas où s'étendre au-delà du territoire déjà occupé au début de la période qui a suivi la réforme, cette contradiction entre
la Russie asiatique, il existe de même en Russie d'Europe des provinces frontières qui, par suite des distances énormes et des mauvaises voies de communication, sont encore très faiblement liées économiquement au centre de la Russie. Ainsi « l'Extrême-Nord », la province d'Arkhangelsk ; les espaces de terre infinis et leurs richesses naturelles sont encore très peu exploités. Un des principaux produits de cette région, le bois, était expédié jusqu'à ces derniers temps principalement en Angleterre. De ce point de vue, par conséquent, cette région de la Russie d'Europe était un marché extérieur pour l'Angleterre, sans être un marché intérieur pour la Russie. Les entrepreneurs russes enviaient, bien entendu, les entrepreneurs britanniques, et maintenant qu'on a prolongé le chemin de fer jusqu'à Arkhangelsk, ils exultent prévoyant « une poussée d'enthousiasme et un redoublement d'activité dans les différentes branches d'industrie de la région »*.