‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 114 sur 138 · VI. LA « MISSION » DU CAPITALISME · texte numérisé non relu

VI. LA « MISSION » DU CAPITALISME

Pour terminer, il nous reste à faire le point d'une question, connue dans la littérature sous le nom de « mission » du capitalisme, c'est-à-dire de son rôle historique dans le développement économique de la Russie. Admettre le caractère progressif de ce rôle est parfaitement compatible

la grande industrie capitaliste et les institutions archaïques de la vie rurale (fixation des paysans à la terre, etc.) devrait conduire rapidement à l'abolition complète de ces institutions, au complet déblaiement de la voie pour le capitalisme agraire en Russie. Mais la possibilité (pour le fabricant) de chercher un marché dans les provinces frontières en ^ioie de colonisation, et d'y trouver la possibilité (pour le paysan) d'aller s'établir sur des terres nouvelles, émousse l'acuité de cette contradiction et en retarde la solution. Il va de soi qu'un tel retard du développement du capitalisme lui prépare une croissance encore plus forte et plus étendue dans un proche avenir. * Les forces prod., XX, 12.

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(ainsi que nous avons essayé de le démontrer en détail tout au long de notre exposé) avec l'admission absolue des côtés négatifs et sombres du capitalisme, avec l'admission absolue des vastes et profondes contradictions sociales inhérentes au capitalisme et révélant le caractère historiquement transitoire de ce régime économique. Précisément les populistes, qui s'appliquent de toutes leurs forces à faire croire qu'admettre le caractère historiquement progressif du capitalisme, c'est se faire son apologiste ; précisément les populistes commettent la faute de sous-estimer et parfois même de passer sous silence les contradictions les plus profondes du capitalisme russe en déguisant la décomposition de la paysannerie, le caractère capitaliste de l'évolution de notre agriculture, la formation d'une classe d'ouvriers salariés, ruraux et industriels, pourvus d'un lot de terre, en déguisant la prédominance absolue des plus basses et des pires formes du capitalisme dans la fameuse industrie artisanale.

Le rôle historiquement progressif du capitalisme peut être résumé en deux courtes thèses : augmentation des forces productives du travail social et sa collectivisation. Mais ces deux faits apparaissent sous des formes très variées dans les diverses branches de l'économie nationale.

Le développement des forces productives du travail social n'apparaît dans toute son ampleur qu'à l'époque de la grande industrie mécanique. Avant cette phase supérieure du capitalisme, c'était encore la production manuelle et la technique primitive qui progressait d'une façon purement spontanée et avec une extrême lenteur. L'époque d'après la réforme se distir^'rue nettement, sous ce rapport, des époques antérieures de l'histoire russe. La Russie de l'araire et du fléau, du moulin à eau et du métier à tisser à bras a commencé à devenir bien vite la Russie de la charrue et de la batteuse, de la minoterie à vapeur et du métier mécanique. Il n'existe pas une seule branche de l'économie natio-

nale soumise à 1я production capitaliste, où l'on n'observe une transformation tout aussi complète de la technique. Ce processus de transformation ne peut, par la nature même du capitalisme, se réaliser qu'à travers inégalités et disproportions. Aux périodes de prospérité succèdent des périodes de crise, le développement d'une branche d'industrie entraîne la décadence d'une autre, le progrès de l'agriculture touche dans une région un aspect de l'économie rurale, dans une autre, un autre aspect. Les progrès du commerce et de l'industrie devancent ceux de l'agriculture, etc. Toute une série d'erreurs des auteurs populistes proviennent de leurs efforts pour prouver que ce développement disproportionné, qui se fait aléatoire, par bonds, n'est pas un développement *.

Une autre particularité du développement des forces productives sociales par le capitalisme, c'est que l'accroissement des moyens de production (consommation productive)

* «Voyons ce que peut nous apporter le développement ultérieur du capitalisme même si nous réussissions à plonger l'Angleterre dans la mer pour nous mettre à sa place» (M. N. — on, Esquisses, p. 210). L'industrie du coton de l'Angleterre et de l'Amérique, qui satisfait les 2/3 de la consommation mondiale, n'occupe guère plus de 600 000 ouvriers. « Ainsi donc même dans le cas où nous ferions la conquête de la plus grande partie du marché mondial... le capitalisme ne serait cependant pas en mesure d'exploiter toute la masse de bras qu'il prive actuellement sans cesse de travail. Que signifie en effet quelque 600 000 ouvriers anglais et américains, auprès des millions de paysans qui restent de longs mois sans aucun travail?» (p. 211).

«L'histoire e.xistait jusqu'ici, mais à présent elle n'est plus.» Jusqu'ici chaque progrès du capitalisme dans l'industrie textile s'est accompagné de la décomposition de la paysannerie, de la croissance de l'agriculture commerciale et du capitalisme agraire, de l'abandon de l'agriculture pour l'industrie, de l'embauchage de « millions de paysans » dans le bâtiment, dans les exploitations forestières et dans toutes sortes de travaux salariés non agricoles ; de l'émigration de masses populaires dans les provinces frontières et de la transformation de ces provinces en un marché pour le capitalisme. Tout cela était jusqu'ici et maintenant il ne se produit plus rien de semblable!

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devance de loin celui de la consommation individuelle : nous avons maintes fois indiqué comment ce fait se manifeste dans l'agriculture et dans l'industrie. Cette particularité, dérivée des lois générales de la réalisation du produit en société capitaliste, est en plein accord avec la nature antagonique de cette société *.

La collectivisation du travail par le capitalisme se manifeste dans les processus suivants. Premièrement, le développement même de la production marchande met fin au fractionnement — propre à l'économie naturelle — des petites unités économiques et rassemble les petits marchés locaux en un seul grand marché national et puis mondial. La production pour soi se transforme en production pour toute la société, et plus le capitalisme est développé, plus s'accentue la contradiction entre ce caractère collectif de la production et le caractère individuel de l'appropriation. En second

* Une ignorance volontaire du rôle des moyens de production et une aveugle confiance dans la «statistique» ont amené M. N. — on à formuler cette assertion qui ne résiste pas à la moindre critique : «... toute (!) la production capitaliste dans le domaine de l'industrie de transformation crée, dans le meilleur des cas, de nouvelles valeurs pour 400 à 500 millions de roubles au plus ». {Esquisses, p. 328.) M. N. — on fonde ce calcul sur la statistique du droit 3% et de la surtaxe sans trop se soucier si ces chiffres embrassent « toute la production capitaliste dans le domaine de l'industrie de transformation ». Bien plus, il prend des données qui n'embrassent pas (il le dit lui-môme) l'industrie minière et métallurgique, ce qui ne l'empêche pas de rapporter aux «valeurs nouvelles» exclusivement la plus-value et le capital variable. Notre théoricien oublie que le capital constant, lui aussi, dans les branches de l'industrie produisant des objets de consommation individuelle, représente pour la société une valeur nouvelle, en tant qu'il est échangé contre le capital variable et la plus-value des branches d'industrie produisant des moyens de production (mines et métallurgie, forêts, bâtiment, construction de chemins de fer, etc.). Si M. N — on ne confondait pas le nombre des ouvriers de « fabriques et usines » avec l'effectif total des ouvriers, occupés à la façon capitaliste dans l'industrie de transformation, il verrait tout de suite que ses calculs sont faux.

lieu le capitalisme crée, à la place de l'ancien fractionnement, une concentration sans précédent de la production, aussi bien dans l'agriculture que dans l'industrie. C'est la plus éclatante, la plus saisissante, mais nullement la seule manifestation de cette particularité du capitalisme. Troisièmement, le capitalisme refoule les formes de dépendance personnelle, inhérentes aux anciens systèmes d'économie. A cet égard, le rôle progressif du capitalisme apparaît particulièrement net en Russie, car la dépendance personnelle du producteur existait chez nous (et, en partie, existe encore) non seulement dans l'agriculture, mais aussi dans l'industrie de transformation (« fabrique » à travail servile), dans les mines et la métallurgie, dans la pêcherie*, etc. Comparé au travail du paysan dépendant ou asservi, celui de l'ouvrier salarié libre constitue dans toutes les branches de l'économie nationale un phénomène progressif. Quatrièmement, le capitalisme crée nécessairement cette mobilité de la population dont les anciens systèmes d'économie sociale n'iavaient pas besoin et qui ne pouvait alors exister dans une mesure plus ou moins large. Cinquièmement, le capitalisme diminue constamment la part de la population se livrant à l'agriculture (où dominent toujours les formes les plus retardataires des rapports économiques et sociaux), et augmente le nombre des gros centres industriels.

* Par exemple, dans un des centres principaux de l'industrie poissonnière russe, sur la côte mourmane, la forme «traditionnelle», véritablement « consacrée par les siècles », des rapports économiques, était le pokrout, qui s'est définitivement établi dès le XYII^ siècle et n'a guère changé jusqu'à ces tout derniers temps. « Les rapports entre ouvriers liés par le pokrout et leurs patrons ne se limitent pas au temps de la pêche. Au contraire, ils embrassent toute la vie des ouvriers qui se trouvent dans une perpétuelle dépendance économique vis-à-vis de leurs patrons » {Recueil des matériaux sur les artels en Russie. Fasc. 2, St-Ptb 1874, p. 33). Heureusement le capitalisme dans cette branche d'industrie aussi visiblement «méprise son propre passé historique». «Au monopole succède l'organisation capitaliste de l'industrie avec ouvriers salariés libres» [Les forces prod., V, pp. 2-4).

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Sixièmement, la société capitaliste accroît chez la population le besoin d'association, d'union et imprime à ces associations un caractère particulier différent de celles des époques antérieures. En détruisant les unions corporatives, locales et restreintes, de la société moj^enâgeuse, en créant une concurrence acharnée, le capitalisme scinde en même temps la société en grands groupes d'individus occupant dans la production une situation différente, et donne une vigoureuse impulsion à l'association au sein de chacun de ces groupes *. Septièmement, tous les changements que le capitalisme fait subir à l'ancien régime économique aboutissent inévitablement à changer la physionomie morale de la population. Le développement économique par bonds, la transformation rapide des modes de production et la concentration énorme, la disparition de toutes les formes de dépendance personnelle et des rapports patriarcaux, la mobilité de la population, l'influence des grands centres industriels, etc., tout cela ne peut qu'entraîner un changement profond dans le caractère même des producteurs ; nous avons déjà eu l'occasion de signaler les observations correspondantes des investigateurs russes.

Revenant aux économistes populistes, avec qui nous avions constamment polémisé, nous pouvons résumer les causes de nos désaccords. Force nous est tout d'abord de reconnaître comme absolument fausse la conception même qu'ils ont du processus du développement capitaliste et du régime économique qui a précédé le capitalisme en Russie. Et ce qui nous paraît être particulièrement grave, c'est qu'ils ignorent volontairement les contradictions capitalistes dans le régime de l'économie paysanne (aussi bien agricole qu'industrielle). Ensuite, pour ce qui est de la lenteur ou de la rapidité du développement du capitalisme €п Russie, tout dépend du point de comparaison.

* Cf. Etudes, p. 91, note 85. p. 198. (Voir Œuvres, t. 2, pp. 219 et 424-425. Л^ R.)

En effet, si l'on compare l'époque précapitaliste en Russie avec l'époque capitaliste (et c'est bien la comparaison qu'il faut faire pour répondre sans erreur à la question), il faudra reconnaître qu'en régime capitaliste le développement de l'économie sociale est extrêmement rapide. Mais si l'on compare la rapidité actuelle du développement du capitalisme à celle qui serait possible étant donné le niveau contemporain de la technique et de la culture, force sera de reconnaître qu'en effet ce développement s'opère lentement. Et il ne peut en être autrement, car aucun pays capitaliste n'a conservé une telle abondance d'institutions du temps passé, incompatibles avec le capitalisme dont elles retardent le développement et qui aggravent infiniment la situation des producteurs « affligés et par le développement de la production capitaliste, et aussi par le manque de ce développement » ^o". Enfin, la cause la plus profonde, peut-être, de notre désaccord avec les populistes, réside dans la différence des idées fondamentales sur les processus économiques et sociaux. En étudiant ces processus, le populiste en tire d'ordinaire telles ou telles déductions moralisantes. Il ne regarde pas les divers groupes d'individus participant à la production comme des créateurs de telles ou telles formes d'existence ; il ne se propose pas de présenter l'ensem- .ble des rapports économiques et sociaux comme le résultat des rapports entre ces groupes dont les intérêts diffèrent, ainsi que les rôles historiques qu'ils jouent. . . Si l'auteur de ces lignes a réussi à porter une certaine documentation pour éclaircir ces questions, il peut estimer n'avoir pas perdu sa peine.

ANNEXE / lau chapitre V, p. 383) TABLEAU D'ENSEMBLE DES DONNEES STATISTIQUES SUR LES PETITES INDUSTRIES PAYSANNES DE LA PROVINCE DE MOSCOU

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itées représentant 60-57% de la valeur des produits, c'est-à-dire du montant de la production, groupe: 1) 1.1: II) 1,6; III) 2,0.

res de 16 industries et par groupe: I) 4.6%: II) 16.7%: III) 27.3%.

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