‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 119 sur 138 · VÎ · texte numérisé non relu

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UNE CRITIQUE ACRITIQUE

(A PROPOS DE L'ARTICLE DE M. P. SKVORTSOV «LE FETICHISME DES MARCHANDISES*, NAOUTCHNOÏE OBOZRENIE, n° 12, 1899)

Ecrit en mars 1900.

Publié dans la revue « Naoutchnoïé Obozrénié »

1900, mai-juin^'^K Conforme au texte de la revup

Signé : Vladimir l lin e « Naoutchnoïé Obozrénié »

«Jupiter se fâche ». . . On sait de lonf^ue date que pareil spectacle est très plaisant, et qu'en réalité le courroux redoutable du dieu de la foudre et du tonnerre ne prête qu'à rire. M. P. Skvortsov a fourni une preuve de plus de cette antique vérité, en accablant sous une avalanche de phrases bien choisies et « courroucées » mon livre sur le processus de formation du marché intérieur pour le capitalisme russe.

M. Skvortsov me fait la leçon sentencieusement : « Pour représenter le processus dans son ensemble, il faut exposer la compréhension du mode de production capitaliste ; se borner à rappeler la théorie de la réalisation est absolument inutile ». Pourquoi serait-il « inutile » dans un livre consacré à l'analyse des données sur le marché intérieur, d'en rappeler la théorie, c'est un secret de notre redoutable Jupiter qui, par « l'exposé de sa compréhension », « comprend » , . . des extraits faits du Capital n'ayant pour une bonne part aucun rapport à la question. « On peut reprocher à l'auteur de cette contradiction dialectique » (échantillon du bel esprit de M. Skvortsov!) «que, s'étant proposé d'examiner la question » (de la façon dont se forme le marché intérieur du capitalism.e russe), « il arrive enfin, après avoir consulté la théorie, à conclure que pareille question n'existe pas ». M. Skvortsov est si satisfait de son observation qu'il la

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répète plusieurs fois, sans remarquer ou sans vouloir remarquer qu'elle est due à une grave erreur. J'ai dit à la fin du premier chapitre que « la question du marché intérieur n'existe point en tant que question distincte, indépendante de celle qui concerne le degré de développement du capitalisme »{ЪА)^^'^. Eh bien, le critique n'est-il pas d'iaccord ? Mais si, il est d'accord, puisque à La page précédente, il dit que mon affirmation est « juste ». Mais lalors, pourquoi faire tout ce tapage et vouloir rejeter de ma déduction sa partie la plus essentielle ? C'est encore un secret. A la fin de mon chapitre théorique d'introduction, j'indique nettement le sujet qui m'intéresse : « la question de savoir comment se forme le marché intérieur pour le capitalisme russe, se ramène à celle-ci : comment et dans quel sens se développent les divers aspects de l'économie nationale russe ? En quoi consistent la liaison et l'interdépendance de ces divers aspects?» (47). Le critique estime-t-il que ces questions ne valent pas la peine d'être examinées ? Non, il préfère éluder la question du sujet que je me suis assigné et m'en suggérer d'autres, dont j'aurais dû, de par les décrets de Jupiter, m'occuper. Il aurait fallu, à son avis, « décrire la reproduction et la circulation de la partie du produit que l'on obtient d'une façon capitaliste dans l'agriculture et dans l'industrie, aussi bien que de celle qui est obtenue par les paysans producteurs indépendants. . . montrer les rapports existant entre elles, c'est-à-dire la grandeur relative du capital constant, du capital variable et de la plus-value dans chacune de ces divisions du travail sociial » (2278). Mais ce ne sont là que des phrases claironnantes et absolument vides de contenu ! Avant d'essayer de décrire la reproduction et la circulation du produit que l'on obtient dans l'agriculture d'une façon capitaliste, il faut commencer par analyser comment et dans quelle mesure l'agriculture devient capitaliste, chez les paysans ou chez les propriétaires

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fonciers, dans une région ou dans une autre, etc. .. A défaut de cette analyse (dont je me suis justement occupé dans mon livre) la description prônée par M. Skvortsov restera une succession de lieux communs. Avant de parler de la partie du produit que l'on obtient dans l'industrie d'une façon capitaliste, il faut examiner quelle industrie devient capitaliste en Russie et dans quelle mesure. C'est précisément ce que j'ai essayé de faire en dépouillant, par exemple, les chiffres de la statistique de l'industrie artisanale. Tout cela notre redoutable critique le passe sous silence et me convie très sérieusement à piétiner sur place et à m'en tirer par des lieux communs dénués de sens sur l'industrie capitaliste ! La question de savoir quels paysans russes sont des « producteurs indépendants », demande aussi à être étudiée dans les faits, effort que j'ai également tenté dans mon livre. Si M. Skvortsov avait un peu réfléchi à cette question, il n'aurait pas dit de ces choses insensées comme, par exemple, que les catégories de capital constant, de capital variable et de plus-value pouvaient être appliquées, sans autre forme de procès, aux « paysans-producteurs indépendants ». Bref, le sujet proposé par M. Skvortsov ne peut être traité qu'après avoir élucidé les problèmes indiqués par moi. Sous couleur d'amender ma façon de poser la question, le redoutable critique fait marche arrière, de l'analyse de la réalité concrète et historiquement originale au simple copiage d'extraits de Marx.

D'ailleurs on ne saurait passer sous silence la sortie suivante de M. P. Skvortsov, qui caractérise fort bien les procédés de ce critique. Le professeur Sombart (dit M. P. Skvortsov) montre que les exportations de l'Allemagne retardent sur le développement de son industrie. « Ces données, explique M. P. Skvortsov, confirment justement ma façon de concevoir les marchés. » Délicieux, n'est-il pas vrai ? Les raisonnements de M. Skvortsov pourraient servir d'illustration à la fameuse sentence : « J'ai des mûres

dans mon jardin et un oncle à Kiev ». On discute sur la théorie de la réalisation, et l'on vient vous raconter que le capitalisme, comme le servage, vit du surtravail. Si l'on ajoute à ces ineffables trouvailles quelques apostrophes menaçantes, vous aurez une idée de ce qu'est la « critique » de M. Skvortsov.

Mais que le lecteur en juge : aux pages 2279 et 2280, M. P. Skvortsov, pour montrer mon « incompréhension », cite des passages tirés de divers endroits du premier chapitre, détache tels mots de telles phrases et s'exclame : « Découverte, échange, théorie du marché intérieur, découverte d'un remplacement et enfin compensation ! Je ne crois pas qu'une pareille précision dans les définitions témoigne chez M. Iline d'une claire compréhension de la «remarquable » théorie de la réalisation de Marx !? » Voilà, certes, une « critique » qui ressemble fort à celle que raillait autrefois Tchernychevski : on prend en main Les aventures de Tchitchikov, et de « critiquer » : « Tchi-tçhi-kov, tchkhitchkhi. . . Ah, comme c'est drôle ! Découverte, échange. . . Je ne pense pas que ce soit clair. . . »^°з д^^ quelle critique foudroyante !

A la page 33 de mon livre je dis que la division du produit d'après sa forme naturelle n'était pas nécessaire dans l'analyse de la production du capital individuel, mais qu'elle est absolument nécessaire dans l'analyse de la reproduction du capital social, car dans ce dernier cas (et seulement dans ce dernier cas) il est justement question de compensation de la forme naturelle du produit. M. Skvortsov affirme que « je n'ai pas compris » Marx, m'inflige un blâme sévère pour ma « traduction libre », trouve « nécessaire de citer le Capital d'une façon détaillée » (du reste, les citations disent exactement, ce que j'ai exposé) et attaque violemment les termes suivants dont je me suis servi : « Maintenant » (c'est-à-dire dans l'analyse de la reproduction du" capital social, et non du capital individuel), « il s'agit juste-'

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ment de savoir où les ouvriers et les capitalistes prendront les objets de leur consommation, où les capitalistes prendront les moyens de production, comment le produit fabriqué satisfera à toutes ces demandes et permettra d'ékrgir la production ». En soulignant ce passage, M. Skvortsov écrit : « Effectivement, les passages soulignés par moi renferment la théorie de la réalisation de M. Iline, et non celle de Marx, théorie qui n'a rien de commun avec aucune théorie de Marx» (p. 2282). Voilà qui est énergique ! Mais voyons les preuves. Les preuves consistent naturellement en citations de Marx, entre autres la suivante : « La question telle qu'elle se présente directement (sic) * est la suivante : comment le capital dépensé à la production est-il remplacé en valeur à partir du produit annuel et comment le mouvement de ce remplacement se combine-t-il avec la consommation de la plus-value

* Au fait, quelques mots au sujet des traductions. M. Skvortsov cite la phrase suivante de mon livre : «... comme si celles-ci (les forces productives) ne connaissaient d'autres limites que la capacité aUsolue de consommation de la société» (p. 40) et m'adresse cette sévère remontrance: «M. Iline... ne s'est pas aperçu de la lourdeur de sa traduction, alors que l'original dit en termes simples et clairs : « aïs ob nur die absolute Konsumptionsfahigkeit der Gesellschaft ihre Grenze bilde» (2286). En quoi cette traduction (absolument exacte) est-elle défectueuse, le critique ne l'explique pas. Mais pour caractériser sa sévérité, il suffirait de citer un ou deux échantillons de ses traductions à lui. P. 2284 : « Mais si la reproduction annuelle normale se représente dans les proportions données, cela représente du même coup". . . » (l'original porte : ist damit auch unterstellt) ; 2285 : « Il s'agit avant tout d'une reproduction simple On représentera plus loin » (l'original porte : Ferner wird untersteJlt) «non seulement que les produits s'échangent d'après leur valeur», etc. Ainsi ce bon M. Skvortsov est sans doute fermement convaincu que « unterstellen » veut dire représenter, et que « wird unterstellt » est le futur.

Je ne parle pas du style du redoutable critique, qui nous sert des phrases comme celle-ci : « maintenant le mode capitaliste de produc-. tion est égal à l'industrie agraire» (2293).

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par les capitalistes, et du salaire par les ouvriers ? » Conclusion : « Je crois avoir assez démontré que la théorie de la réalisation que M. Iline présente pour la théorie de Marx n'a rien de commun avec l'analyse de Marx », etc. Il me reste seulement à demander encore une fois : Délicieux, n'est-il pas vrai ? Quelle est la différence entre ce que je dis et ce qu'il est dit dans les passages de Marx, c'est encore un secret du redoutable critique. Une chose est claire, c'est que mon péché mortel réside dans ma « traduction libre » ou — sans doute — d'ans le fait que j'expose Marx « avec mes mots à moi », ainsi que s'exprime M. Skvortsov dans un .autre passage de son article (2287). Pensez donc ! Il expose Marx « avec ses mots à lui » ! Le « vrai » marxisme est d'apprendre le Capital par cœur et de le citer à propos et hors de propos. . . à la M, Nikolaï — on.

Et voici une illustration à l'appui de cette dernière remarque. J'ai dit que le capitalisme « n'apparaît que comme le résultat d'une circulation des marchandises largement développée », et dans un autre endroit que « le capitalisme est la phase de développement de la production marchande où la force de travail elle-même devient marchandise ». Le redoutable Jupiter jette feu et flamme : « Dans quelles conditions apparaît le capitalisme. . . tout lecteur un peu lettré » {sic) « le sait » ; « l'horizon bourgeois de M. Iline » et autres perles qui ornent la polémique du courroucé M. Skvortsov. Suivent les citations de Marx : la première porte exactement ce que j'ai dit (l'achat et la vente de la force de travail sont une condition fondamentale de la production capitaliste) ; la seconde porte que le mode de circulation procède du caractère social de la production, et non l'inverse. {Das Kapital, II, В., p. 93). M. Skvortsov s'imagine qu'avec cette dernière citation il a définitivement réfuté son contradicteur. En réalité, il n'a fait que substituer une autre question à celle que j'ai posée, et prouver son aptitude à citer hors de propos. Que disais-je dans le passage incriminé ?

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Que le capitalisme est le résultat de la circulation des marchandises, c'est-à-dire que je parlais du rapport historique entre la production capitaliste et la circulation des marchandises. Et de quoi est-il question dans le passage cité du livre II du Capital (livre consacré à la circulation du capital) ? Du rapport entre la production capitaliste et la circulation capitaliste ; dans ce passage (p. 92. II. B.) Marx combat les économistes qui opposaient l'économie naturelle, l'économie monétaire et l'économie de crédit, comme trois formes économiques caractéristiques du mouvement de la production sociale. Marx dit que cela est faux, parce que l'économie monétaire et l'économie de crédit ne traduisent que les modes de circulation propres à différents stades du développement de la production capitaliste, et conclut par une remarque sur « l'horizon bourgeois » de ces économistes. M. Skvortsov pense que le « vrai » marxisme consiste à attraper au vol le dernier mot de Marx et à le répéter, même quand il s'agit d'un contradicteur qui n'a pas même songé à parler des rapports entre économie naturelle, économie monétaire et économie de crédit. Au lecteur de juger de quel cpté se trouve ici « l'incompréhension » et à quelle espèce de littérature appartiennent les algarades de ce genre. A la faveur d'apostrophes menaçantes M. Skvortsov n'a pas seulement mis en jeu le « procédé de la substitution », il a aussi complètement tourné la question des rapports entre production capitaliste et circulation des marchandises. C'est une question très importante, sur laquelle je reviens maintes fois dans mon livre, pour faire ressortir le rôle historique du capital commercial comme prédécesseur de la production capitaliste. M. Skvortsov semble n'avoir rien à objecter là-dessus (puisqu'il passe cela sous silence). Dès lors, quel sens peut avoir le bruit qu'il fait à propos de ma phrase que le capitalisme est le résultat de la circulation des marchandises ? Est-ce que le capital commercial n'est pas une expression du développement du

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commerce, c'est-à-dire de la circulation des marchandises sans la production capitaliste ? Ces questions, encore et encore, restent le secret de notre Jupiter en courroux.

Pour en finir avec la « critique » dirigée par M. Skvortsov contre la partie théorique de mon ouvrage, il me reste à examiner encore quelques-unes des apostrophes menaçantes et des erreurs grossières qui pullulent dans l'article « Le fétichisme des marchandises ».

Il est dit dans mon livre :

« Ce qui détermine pour un pays capitaliste la nécessité d'avoir un marché extérieur. . . c'est que le capitalisme n'apparaît que comme le résultat d'une circulation des marchandises largement développée, qui s'étend lau-delà des frontières de l'Etat. Aussi est-il impossible de se représenter une nation capitaliste sans commerce extérieur, et, du reste, pareille nation n'existe pas. Comme le voit le lecteur, cette cause est d'ordre historique » (49-50). Et le redoutable Jupiter de « critiquer » : « Comme lecteur, je ne vois pas que cette cause soit d'ordre historique. Affirmation absolument gratuite » (2284), etc.. Si la circulation des marchandises est le prélude historique nécessiaire du capitalisme, est-il vraiment besoin d'expliquer encore pourquoi cette « cause est d'ordre historique ? »

Pour la théorie abstraite du capitalisme, il n'existe qu'un capitalisme développé et parfaitement constitué ; quant à la question de son origine, il n'en est pas tenu compte.

«M. Iline. . . pour la réalisation du produit dans la société capitaliste. . . fait appel au marché extérieur» (2286). Au lecteur qui connaît mes Etudes et le Développement du capitalisme en Russie, j'ai à peine besoin d'expliquer que c'est encore là un tour de passe-passe exécuté par le même moyen que les précédents. Citation de Marx : «... le commerce extérieur ne fait que remplacer par des articles de forme d'usage ou de forme naturelle différente, des articles indigènes. . . » Conclusion :

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« Toute personne sachant lire et écrire, à l'exclusion des personnalités à esprit critique, comprendra que Marx dit exiactement le contraire de la théorie de M. Iline, que sur le marché extérieur il n'y a pas à cherclier « l'équivalent de la partie vendable du produit », « l'autre partie du produit capitaliste capable de remplacer la première» (2284).

Oh, l'admirable M. Skvortsov !

« M. Iline. . . faisant abstraction des traits essentiels de la société capitaliste et la transformant ainsi en production méthodique, — la proportionnalité dans le développement des diverses branches indique sans aucun doute le caractère méthodique de la production, — en arrive enfin à réaliser heureusement la même quantité de produits à l'intérieur du pays» (2286). Ce nouveau procédé du «critique» tend à glisser dans mon esprit l'idée que le capitalisme garantit soi-disant une constante proportionnalité. Une proportionnalité constante et entretenue à bon escient indiquerait en effet un certain système, mais il n'en est pas de même de la proportionnalité qui « ne s'établit que comme la moyenne d'une série d'oscillations perpétuelles » (c'est bien là ce que 'j'ai indiqué dans le passage cité par M. Skvortsov). Je dis explicitement que la proportionnalité (ou la correspondance) est « supposée » par la théorie, mais que, dans la réalité, elle est « constamment rompue », que pour remplacer cette répartition du capital par une autre de façon d'obtenir une proportionnalité, « une crise est nécessaire » (tous les mots soulignés se trouvent à la même page 50 citée par M. Skvortsov) . Une question se pose : que penser d'un critique qui attribue à son adversaire la transformation du capitalisme en production méthodique, en se référant à la même page et au même paragraphe où cet adversaire affirme qu'une crise est nécessaire au capitalisme pour obtenir une proportionnalité constamment rompue ??

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Passons à la deuxième partie de l'article de M. Skvortsov, consacrée à la critique des données concrètes citées et analysées dans mon livre. Ne trouverons-nous pas, ici du moins, une critique un peu sérieuse, dans un domaine dont s'occupe spécialement M. Skvortsov ?

La division sociale du travail est la base de l'économie marchande et le processus fondamental de la formation du marché intérieur, dit M. Skvortsov en me citant, « tandis que la « division du travail » tout court, où il faut croire qu'il ne s'agit plus du travail social, est la base de la manufacture. . . » Par cette « prétention à l'ironie », le critique manifeste son incompréhension de la différence élémentaire qu'il y a entre la division du travail dans la société et dans la manufacture : la première crée (dans le cadre de l'économie marchande, condition que j'indique expressément dans mon texte, de sorte qu'en se référant à la division du travail dans la commune indienne, M. Skvortsov succombe simplement à sa triste manie de citer des passages de Marx n'ayant rien à faire avec la question) des producteurs isolés, fabriquant chacun pour son compte et indépendamment l'un de l'autre des produits divers qui entrent dans l'échange ; la seconde ne modifie pas le rapport entre les producteurs et la société, en transformant seulement leur situation dans l'atelier. C'est pour cette raison, pour autant que je puisse en juger, que Marx parle parfois de « division sociale du travail*, parfois de division du travail tout court.

* Le chapitre XII — du livre I du Capital, — consacré à la question de la manufacture, contient tout un paragraphe intitulé: «La division du travail dans la manufacture et dans la société». Au commencement de ce paragraphe Marx dit : « Examinons maintenant le rapport entre la division manufacturière de travail et sa division sociale laquelle forme la base générale de toute la production marchande {Das Kapital, P, p. 362) 'o^. N'est-ce pas qu'il est instructif de confronter avec ce texte la sortie de notre Jupiter courroucé ?

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Si M. Skvortsov pense autrement, il devrait exposer et expliquer son opinion, au lieu de lancer des remarques menaçantes, mais dénuées de tout sens.

« La division du travail n'est nullement un signe caractéristique de la manufacture, car dans la fabrique aussi la division du travail existe. »

Très bien, M. Skvortsov ! Mais est-ce chez moi le seul indice qui distingue la manufacture de la fabrique ? Si le critique voulait examiner un peu sérieusement, si je comprends bien « les signes caractéristiques de la manufacture » (question très intéressante et qui est loin d'être aussi simple qu'on le croirait à première vue), pourrait-il paraître ignorer que dans le même paragraphe dont il est question je dis littéralement : « Nous avons eu l'occasion d'énumérer ailleurs les indices essentiels de la notion de manufacture, d'après iMarx {Etudes, p. 179*) » (p. 430, note 1) ? Dans les Etudes la division du travail ne figure que comme un indice parmi tant d'autres. Le lecteur de l'article de M. Skvortsov pourrait donc concevoir une idée absolument fausse dermes opinions et ne pourrait en concevoir absolument aucune de celles du critique.

Poursuivons. La présentation dans mon livre d'une série d'industries dites artisanales, en tant que phase manufacturière du capitalisme russe, est, si je ne me trompe, La première tentative de ce genre qui ait été faite, et je suis, certes, loin de croire le problème définitivement résolu (d'autant plus que je l'ai pris à un certain point de vue spécial). Je m'attendais donc d'avance à ce que ma façon de voir soit critiquée, je m'y attendais avec d'autant plus de raison et d'autant plus d'intérêt que certains marxistes russes avaient déjà émis des opinions quelque peu différentes (voir la note à la page 630 de ce livre). Quelle a donc été l'attitude de M. P. Sk^^rtsov ? Sa « critique » se ramène

* Voir Œuvres, t. 2, pp. 402-403. (N.R.)

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tout entière à un avertissement, magnifique dans sa concision sévère : ne pas me borner à une « énumération mécanique des ouvriers salariés à la valeur de la production de telle ou telle année, dans telle ou telle branche» (2278). Si cet avertissement ne se rapporte pas à la partie de mon livre qui est consacrée à la statistique des fabriques et usines (M. Skvortsov n'en dit pas un mot), elle doit se rapporter précisément au chapitre de la manufacture, dont la plus grande partie est remplie de données concrètes. Comment aurait-il été possible de s'en passer, c'est là un secret que le redoutable critique ne dévoile pas, et je persiste à croire qu'il vaut mieux s'exposer à être taxé de sécheresse que de donner lieu au lecteur de penser que ma conception est basée sur des « citations » du Capital, et non sur l'étude de la documentation russe. Si M. Skvortsov trouve mon énumération « mécanique », il doit logiquement tenir pour fausses les conclusions que j'ai tirées de cette documentation dans la seconde moitié du chapitre VI et répétées au chapitre VII, paragraphe XII ? Il ne doit donc pas convenir que ces données indiquent une structure particulière de l'industrie, caractérisée par un régime spécifique : Г de la technique, 2° de l'économie et 3" de la culture ? Le redoutable Jupiter n'en a pas soufflé mot dans sa « critique » où, si l'on fait abstraction des apostrophes courroucées, il ne reste absolument aucun contenu. C'est peu, très honorable M. Skvortsov !

Passons au rôle des impôts paysans dans le développement de l'économie marchande. J'ai affirmé que les impôts furent jadis un facteur important du progrès des échanges, mais qu'actuellement l'économie marchande a si bien pris pied que ce rôle des impôts « passe tout à fait au second plan ». M. Skvortsov foudroie ce passage d'une avalanche de mots pitoyables et terribles, tels que « fétichisme des marchandises », vouloir tout réunir, « toute-puissance », puissance de la production marchande, etc. . . Mais, hélas,

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ces paroles violentes ne servent qu'à masquer l'impuissance du redoutable critique à réfuter ma conclusion. « Même M. Kautsky, écrit M. Skvortsov, avec qui M. Iline a beaucoup de traits de ressemblance. . . (pauvre « M. Kautsky », qui a des « traits de ressemblance » avec le « fétichiste de la marchandise », manifeste une incompréhension absolue du Capital et s'accorde avec Г« horizon bourgeois » comprimé de M. Iline ! Se relèvera-t-il du coup que lui porte un « vrai » marxiste ?)...« même M. Kautsky dit que la conversion des redevances en nature paysannes en redevances en argent accroît le besoin d'argent chez les paysans » (2288). Fort bien, M. le redoutable critique! Mais cela n'a absolument rien à faire avec le rôle que jouent les impôts dans la dépense en argent des paysans par rapport aux dépenses nécessitées par leurs autres besoins. Cette question Kautsky ne l'effleure même pas, et M. Skvortsov manifeste ici une fois de plus son remarquable talent de faire des citations mal placées. Et M, Skvortsov formule sa seconde objection : « La question essentielle, qui n'est pas expliquée 'même par les chiffres des budgets, se ramène à ceci : où le paysan sans cheval prendra-t-il 25 roubles pour payer les impôts ? » (M. Skvortsov convertit les 25 pour 100 de dépenses en argent, les 25 roubles sur 100 roubles, en 25 roubles tout court!) «et le paysan ayant un cheval, 10 roubles ? et non point à ceci : quelle part du revenu (?) est représentée par les impôts dans toutes les dépenses en argent des paysans» (2290). Je recommande à M. Skvortsov de prendre un brevet pour cette remarquable découverte : le procédé le plus moderne et le plus facile de « critique scientifique », anéantissant à fond l'adversaire. Votre adversaire, dans une page de son livre qui en compte plusieurs centaines, pose entre autres la question de la part des impôts dans la dépense du paysan en argent. Vous n'avez qu'à citer ce passage, à attribuer à votre adversaire une autre question, et vous aurez prouvé brillamment que

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votre adversaire est un « fétichiste de la marchandise » qui — ah, le monstre ! — ne se demande même pas où le pauvre paysan sans cheval prendra ces 25 roubles ! Quant aux autres pages du livre, où il est question du rapport entre impôts et revenu, de la nature et de la source des revenus, vous pouvez les laisser tomber, en prouvant encore là « l'horizon bourgeois » de votre adversaire. Vraiment, M. Skvortsov, prenez un brevet !

Voici encore un échantillon de la manière dont M. Skvortsov exploite cette invention. Je demande au lecteur un peu d'attention : de telles perles de « critique scientifique » sont uniques en leur genre.

Il s'agit toujours de cette même page 159, où il est question des données budgétaires sur les impôts paysans. Après avoir marqué le rôle des impôts dans la dépense des paysans en argent, je continue : « Si donc, au lieu de parler du rôle des impôts dans le développement des échanges, nous examinons la part qu'ils représentent par rapport aux revenus, nous verrons que cette part est excessivement élevée. A quel point les traditions d'avant l'abolition du servage pèsent sur le paysan de nos jours, c'est ce qui ressort avec le plus de relief des impôts qui absorbent la septième partie des dépenses brutes du petit cultivateur, ou même du salarié agricole doté d'un lot de terre. En outre, la répartition des impôts au sein de la commune apparaît d'une étonnante inégalité : plus le paysan est riche, moins est grande la part des impôts dans ses dépenses. Le paysan sans cheval paie, relativement à son revenu, près de trois fois plus que le paysan à plusieurs chevaux (v. plus haut la table de La répartition des dépenses)...» Une question surgit naturellement chez le lecteur qui prête tant soit peu d'attention à ce qu'il lit : pourquoi l'auteur parle-t-il de la répartition des impôts au sein de la commune, quand les budgets se rapportent aux exploitations paysannes non seulement de différentes communes, mais même de différents

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districts ? Peut-être l'inégalité de la répartition est-elle ici accidentelle, peut-être dépend-elle de l'imposition différente de la déciatine de terre paysanne selon les districts ou les communes, où les exploitations ont été prises pour servir à l'établissement des budgets-type ? Et pour écarter cette objection inévitable, je fais suivre aussitôt les lignes citées d'un commentaire : «... Nous parlons de la répartition des impôts au sein de la commune, parce que si nous faisions le compte des impôts et redevances par déciatines de lot, nous obtiendrions une quasi-égalité. . . » Si le critique avait voulu contrôler ces mots, il n'aurait eu qu'à confronter le tableau de la page 153 (impôts et redevances par exploitation) avec le tableau de la page 161 (terre paysanne par feu), et il se serait convaincu sans peine qu'en effet, à en juger par les données budgétaires, malgré l'appartenance des exploitations qui les ont fournies à différentes communes et même à différents districts, les impôts et redevances par déciatine de terre paysanne sont quasi-ég2i\ix.

Et maintenant admirez par quels procédés M. le critique démolit son adversaire. Il détiache les mots soulignés par moi sur l'impôt par déciatine de terre paysanne ; // ne remarque pas {sic) qu'ils se rapportent exclusivement aux données budgétaires ; il leur prête cette signification que les impôts par déciatine de terre paysanne sont presque égaux dans toute la paysannerie russe en général ; et pour cette dernière « conclusion », victorieusement il me reproche d'ignorer les publications statistiques des zemstvos et cite deux tableaux à l'appui du fait (bien connu) que l'impôt par déciatine de terre paysanne est loin d'être le même dans les divers communes, cantons et districts. Ce tour d'adresse accompli, le critique ajoute encore : « En effet, à l'intérieur de la commune où les lots sont de même étendue, les impôts sont non pas presque, mais sûrement égaux. La raison en est que M. Iline ne sait pas de quelle commune il parle. Pour en finir avec l'abus que M. Iline fait de la

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statistique des zemstvos », etc.. (2292). Je serais très curieux de savoir s'il est possible de trouver dans la littérature scientifique un autre exemple d'une critique pareille.

Après avoir pris connaissance des procédés à l'aide desquels M. Skvortsov a « prouvé » le caractère complètement « inutilisable » des données budgétaires que j'ai utilisées, nous pouvons, semble-t-il, passer outre aux expressions puissantes (et impuissantes) par lesquelles le critique manifeste son mécontentement de l'emploi même de ces données. En réclamant des données de masse sur les budgets, M. Skvortsov parle encore, vraisemblablement, de choses qui n'ont rien à voir ici, car les descriptions d'exploitations concrètes, dont je me suis servi, ne sont jamais des données de masse et ne peuvent l'être. J'ai indiqué la littérature sur les budgets des exploitations concrètes au commencement du paragraphe critiqué, et je ne pourrais certes avoir que de la reconnaissance pour le critique s'il avait complété ou corrigé mes indications. Mais M. Skvortsov sait « critiquer » sans toucher à l'essentiel ! La tentative de démontrer le caractère typique des budgets par la comparaison du chiffre moyen de membres de famille, de surface emblavée, de terre louée, de bétail par feu sans cheval et par feu avec cheval unique, d'après les données budgétaires et d'après les «chiffres de masse» (p. 162 de mon ouvrage), cette tentative, notre redoutable critique la traite simplement de « bizarre ». Pour quelle raison, on n'en sait rien. Peut-être pour la même raison qui faisait trouver ridicule à un certain « critique » le mot de « Tchitchikov » ? Les budgets «ne sont pas typiques. . . pour cette seule raison déjà que la vente. . . de blé. . . en automne et l'achat au printemps. . . ont été chose -très rare dans la province de Voronèje, tandis que pour toute la Russie » ce phénomène aurait été prouvé par M. N. —on (2291). On a bien raison de dire

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que les beaux esprits se rencontrent* : le « véritable » miarxiste M. Pavel Skvortsov, rencontrant une contradiction entre les affirmations du « véritable » marxiste M. N. — on et les données statistiques des zemstvos, règle la question sans hésiter en ce sens que ces données ne sont pas typiques, et non point que les affirmations de M. N. — on sont inexactes ou par trop générales. Et puis : quel rapport a la question de la vente de blé en automne et de l'achat au printemps avec la discussion sur la valeur typique de ces budgets dont je n'ai point usé pour analyser cette question ?

Après cet effort ingrat pour relever les imputations gratuites, il est agréable de trouver enfin une objection quant au fond, fût-elle formulée avec des apostrophes menaçantes («fétichisme», «incompréhension absolue»), que M. Skvortsov considère sans doute comme extrêmement convaincantes et même s'il faut plutôt deviner les propres opinions du critique que les voir nettement exposées par lui. M. Skvortsov a absolument raison en disant que ma façon de voir « traverse l'ouvrage tout entier comme une traînée de lumière ».

Pour faire ressortir encore davantage le désaccord qui nous sépare, je vais confronter les deux expressions extrêmes des opinions en présence : M. Skvortsov pense probablement (du moins cela découle de ses objections) que moins les paysans auraient reçu de terre au moment de l'affranchissement, et plus cher ils l'auraient payée, plus le développement du capitalisme en Russie aurait été rapide. Je pense au contraire : plus les paysans auraient reçu de terre au moment de l'affranchissement et moins cher ils

* En français dans le texte. (N.R.)

716 V. LEXIXE

l'auraient payée, plus rapide, plus large et plus libre aurait été le développement du capitalisme en Russie, plus le niveau de vie de la population se serait élevé, plus le marché intérieur se serait élargi, plus rapide serait l'application des machines à la production, plus, en un mot, le développement économique de la Russie ressemblerait à celui de l'Amérique. Je me bornerai à indiquer deux circonstances qui confirment, à mon avis, la justesse de cette dernière opinion : Г la pénurie de terre et les lourds impôts ont développé chez nous, dans un rayon très vaste, l'exploitation des domaines privés par prestations de travail, c'est-à-dire survivance directe du servage *, et non point capitalisme ; 2° précisément dans nos provinces frontières, où le servage était entièrement inconnu ou bien plus faible que partout ailleurs, où les paysans souffrent le moins de la pénurie de terre, des redevances et des lourds impôts, là précisément le capitalisme s'est le plus développé dans l'agriculture. Cette mise en parallèle est nécessaire pour analyser les conditions « du passage d'une formation sociale à une autre », que M. Skvortsov me reproche si âprement et si gratuitement d'ignorer.

La vulgarité extrême des idées de M. Skvortsov sur les processus économiques dont notre économie paysanne est le théâtre, se manifeste aussi dans ses remarques sur les

* Au fait, cette dernière tlièse (que les prestations de travail sont une survivance du servage) est énoncée expressément dans mon livre. M. Skvortsov n'en dit rien, mais s'attaque à une remarque où je dis que les prestations existent, au fond, depuis la Rousskaïa Pravda, et il fulmine à ce propos. On y trouvera de tout : une citation de Klioutchevski, les marchés intérieurs au Xlle siècle, le fétichisme des marchandises, l'assertion que pour moi « la production marchande est un principe miraculeux expliquant tout dans l'histoire (sic), à partir delà Rousskaïa Frauda (sic). C'est, on le voit, toujours la même critique du type « tchkhi-tchkhi », dont je me suis déjà trop occupé, je crois, au début de cet article.

UNE CRITIQUE ACRITIQUE 717

migrations et sur la destruction par le capitalisme des cloisons moyenâgeuses. N'avais-je pas raison de comparer M. Pavel Skvortsov avec M. Nikolaï — on ? Tous les deux « tranchent » le problème des migrations à l'aide d'une observation extrêmement simpliste et uniquement négative contre les opinions qui « attachent de l'importance » aux migrations. Mais une pareille conclusion n'est bonne que pour un marxisme des plus primitifs. . . pardon, pour un « véritable » marxisme qui se contente de. . . lieux communs tout à fait abstraits. Qu'est-ce que cela signifie : « attacher de l'importance » aux migrations ? Si l'on prend ces mots à la lettre, y aurait-il un seul économiste sain de corps et d'esprit qui puisse ne pas attacher d'importance aux migrations annuelles ? Si l'on prend ces mots au sens spécial du capitalisme, alors, premièrement, M. Skvortsov altère ma pensée, car je dis précisément tout le contraire dans le passage qu'il cite. Deuxièmement, un économiste dont le but est d'étudier les particularités du régime et du développement économiques de la Russie (et non pas seulement de citer Marx abondamment, souvent mal à propos) doit nécessairement se demander : quelle sorte d'influence exercent les migrations en Russie ? Sans m'occuper spécialement de cette question, j'ai indiqué dans le passage cité par M. Skvortsov que mes conclusions sur la décomposition de la paysannerie sont en parfait accord avec celles de M. Gourv/ich*. De plus, je reviens maintes fois, dans d'autres passages de mon livre, à la question des migrations. Peut-être ma façon de voir est-elle fausse ? Mais M. Skvortsov ne donne absolument rien pour la corriger ou la compléter, et le fond de la question disp^araît sous ses apostrophes menaçantes. Ensuite, mes remarques incitent

* A propos de M. Gourwich. Par son mépris hautain et non motivé des «conclusions» de cet écrivain, connu dans la littérature marxiste comme auteur de deux livres et collaborateur de revues, M. Skvortsov ne fait que trahir sa présomption.

718 V. LENINE

M. Skvortsov à conclure que « le fétichiste de la marcbandise croit à la puissance miraculeuse de son fétiche aujourd'hui » (sic). En vérité, me voilà «démoli»! Mais, très honorable critique, niez-vous mes raisons ? Pourquoi ne pas faire part au public de vos raisons concrètes et ne pas analyser les données d'un district tout au moins ? Ce serait pourtant si naturel de la part d'une personne qui s'occupe spécialement de la statistique des zemstvos ! Et je me permets de garder cette opinion, malgré les mots terribles qu'emploie M. Skvortsov (fétichisme, puissance miraculeuse) et qui — est-il question d'en douter ? — sont de nature à effrayer n'importe qui.*

* J'ai écrit ; « Avant le capitalisme, l'agricuilure en Russie était

. affaire de maître, fantaisie de grand seigneur pour les uns, obligation, corvée pour les autres » (p. 345) . Or, selon M. Skvortsov, « il paraît que toute une formation sociale, le mode de production, basée sur le servage n'aurait été qu'une fantaisie de grand seigneur». Non, M. Skvortsov, il n'y «paraît» rien du tout, car j ai indiqué en son lieu que « l'e-xploitation féodale formait en quelque mesure un système régulier et achevé » (p. 198) , et ici je n'ai défini qu'un seul des traits distinctifs de ce système. Que l'exploitation seigneuriale contenait un élément de « fantaisie de grand seigneur », c'est ce que verra sans peine quiconque se rappellera les types fameux des « Oblomov de l'époque du servage ou de la servitude» (p. 230). — C'est ce qu'indiquent aussi les statisticiens des zemstvos, à qui appartient l'expression : «fantaisie de grand seigneur» (p. 225). — C'est ce qu'attestent encore les données relatives à une période déterminée du développement du machinisme agricole en Russie : la tentative des seigneurs terriens pour faire venir tout bonnement de l'étranger ouvriers et machines (pp. 200 et 232) n'était qu'une «fantaisie de grand seigneur».

■^^ — «Quand et où s'est opérée la transformation par le capitalisme du

^> seigneur féodal » (M. P. S. a tort de croire que cette catégorie n'est applicable qu'à l'époque «qui a précédé le servage»; elle est applicable aussi à l'époque de servage) «et du paysan dépendant en industriels, M. Iline, malheureusement ne le dit pas» (2293). J'en parle de même dans les chapitres II et III et surtout IV du livre, où il est justement question de transformer l'agriculture en une entreprise

■:s^industrielle et commerciale. Il se peut très bien que mes indications /relatives à ce processus demandent à être complétées et rectifiées; je

UNE CRITIQUE ACRITIQUE 719

Enfin, une dernière question dont on puisse parler avec M. Skvortsov quant au fond est celle du groupement des chiffres de la statistique des zemstvos sur la paysannerie. M. Skvortsov s'est spécialement occupé et, si je ne me trompe, continue à s'occuper de la statistique des zemstvos : il était donc permis d'attendre de lui des indications basées sur des faits et élucidant cette question controversée et d'un si haut intérêt : « Nous rejetons a limine, ai-je écrit, la classification d'après le lot concédé et usons exclusivement de la cLassification d'après la consistance économique (d'après les bêtes de travail, la surface ensemencée) ». J'ai indiqué ensuite que le groupement d'après le lot infiniment plus répandu dans notre statistique des zemstvos, est tout à fait inapplicable du fait que la vie détruit l'égalitarisme (à l'intérieur de la commune) basé sur la possession communautaire du sol ; il n'y aurait qu'à rappeler des faits généralement connus et que personne ne conteste, comme la cession à bail des lots, leur délaissement, l'achat et la location de la terre, l'a'djonction à l'agriculture d'entreprises industrielles et commerciales et du travail salarié. « La statistique économique doit nécessairement fonder ses groupements sur l'étendue et les types de l'exploitation » (96) . La « critique » de M. Skvortsov consiste en ceci : «M. Iline n'est pas satisfait du groupement des statistiques sur la paysannerie d'après les lots. Il existe deux [sic) modes de groupement de données statistiques. L'un est historique, il réunit ensemble les communes (!), ayant une même étendue de terre paysanne par âme revisée ; l'autre est réel, il réunit ensemble les exploitations paysannes layant un lot égal, quelle que soit la commune à laquelle elles appartiennent. Le groupement historique la le mérite de mettre en relief les

ne doute pas que tout critique sérieux et compétent n'ait pu le faire, mais M. Skvortsov, mallieureusement, a complètement masqué le fond de la question sous de simples apostrophes menaçantes. Avouez que ce n'est pas assez !

720 V. LENINE

conditions sous lesquelles s'est effectué le passage de la paysannerie, de la société féodale à la société capitaliste. . . » et ainsi de suite, sur ce thème qui a déjà été examiné plus haut. . . « Le groupement proposé par M. Iline. . . achèvera de brouiller la compréhension historique des conditions du passage de notre paysannerie, d'une formation sociale à l'autre. La proposition de M. Iline se rapporte plutôt à un recensement des métiers {sic), tel qu'il se pratique en Allemagne » (2289). Voilà un échantillon de la critique de M. Skvortsov dans le domaine de sa spécialité et dans une question où il est impossible, malgré le désir qu'on a, de « citer » Marx. Mais alors, à quoi servent ces réflexions sur le groupement « historique » des communes, quand je parle du groupement des données par feu ? Par quels moyens miraculeux le groupement des données modernes par feu peutil « achever de brouiller » les données historiques depuis longtemps établies sur les communes ? Car enfin, M. Skvortsov n'a le droit d'employer dans cette question le mot « historique » que parce qu'il tourne le dos à l'histoire : si le groupement des communes d'après l'étendue du lot par âme revisée se rapporte à l'histoire de ce qui s'est passé il y a 40 ans, ce qui se passe avec une rapidité de plus en plus grande sous nos yeux est aussi de l'histoire. Ensuite, il est tout à fait inexplicable qu'un homme qui s'occupe de la statistique des zemstvos et qui ne parle de toutes choses que sur un ton de prophète, puisse écrire qu'« il existe deux modes de groupement » (des communes d'après le lot et des feux d'après le lot), quand chacun sait qu'il existe un très grand nombre de groupements : d'après la surface ensemencée, d'après les bêtes de travail, d'après le nombre des bras, d'après celui des ouvriers salariés, d'après la possession d'une maison, etc. ? Comment M. Skvortsov peut-il ainsi, sans appel et sans l'ombre d'un motif, déclarer « conforme aux faits » le seul groupement par lots, quand la question controversée est justement de savoir si ce groupe-

UNE CRITIQUE ACRITIQUE 721

ment est conforme aux faits ? Je montre par l'exemple d'une série de districts que la répartition de la terre paysanne entre les familles est encore aujourd'hui relativement très < égalitaire » (20% de feux aisés, représentant 26% à 30% de la population, ont, selon les districts ou les groupes de districts, 29 à 36% de la terre paysanne), tandis que la répartition des indices économiques réels, bêtes de travail, surface ensemencée, instruments perfectionnés, etc., est partout et toujours, sans exception, infiniment moins égalitaire. M. Skvortsov trouve moyen de critiquer — et même de battre en brèche mes thèses, sans dire un mot sur le fond des choses.

Il va de soi que n'étant pas statisticien de profession, je n'ai aucunement prétendu résoudre le problème du groupement. Mais je pense que pour parler des questions fondamentales de la statistique des zemstvos (or la question des modes de groupement des renseignements par feu est précisément une question fondamentale, comme je le montre dans le passage cité par M. Skvortsov), point n'est besoin d'être statisticien des zemstvos ; c'est le droit et même le devoir de tous les économistes. On ne saurait se représenter un économiste étudiant la réalité économique de la Russie, qui puisse se passer des données de la statistique des zemstvos, et si la statistique des zemstvos va d'un côté et le travail des économistes de l'autre, aucun des deux ne pourra obtenir des résultats satisfaisants. Que le groupement d'après le lot de terre paysanne ne soi-t pas un groupement réel satisfaisant, la chose a été reconnue en partie par les statisticiens des zemstvos eux-mêmes, qui ont fourni une série de groupements d'après les bêtes de travail et la surface ensemencée, dont je me suis servi dans mon livre. C'est aujourd'hui justement, alors que l'importance de la question est soulignée par presque tous les marxistes et n'est pas niée par les économistes des autres écoles, qu'il serait nécessaire de réviser cette question. Mais au lieu de

722 V. LEMNE

critiquer, M. Skvortsov nous sert des phrases imposantes, mais absolument vides dans le genre de celle-ci : « Il nous faut un relevé des recueils des zemstvos, avec indication de tous les détails de la production et de la reproduction de l'exploitation paysanne, de sorte que chacun puisse prendre le livre en main et contrôler les « conclusions » de MM. Iline, Postnikov et Gourwich » (2292). Assurément, « il nous faut un relevé », mais pour que ces mots ne restent pas vides de sens, et pour que ce relevé puisse vraiment donner une réponse, aux principaux problèmes posés par le régime économique de la Russie moderne et par l'évolution de ce régime, il faut formuler et examiner sous toutes ses faces la question fondamentale des procédés par lesquels le relevé sera établi, la discuter dans la presse générale, et non pas seulement parmi les statisticiens des zemstvos et, à plus forte raison, entre les quatre murs de tel ou tel bureau de statistique. Cette question, je l'ai posée dans mon livre et j'ai essayé d'en amorcer la solution. Ce n'est certes pas à moi de juger de l'exactitude de cette solution, mais je suis en droit de faire cette conclusion que M. Skvortsov, avec toutes ses foudres, n'a absolument rien dit de la question, mais est intervenu, sans aucun motif, comme défenseur de la routine, défenseur d'un point de vue qui était déjà vieux en 1885 (voir la note à la p. 94 du Développement du capitalisme, où je cite l'article de M. V.V. « Un nouveau type des travaux de statistique des zemstvos », notamment son aveu qu'« il faut appliquer les données numériques non pas à un conglomérat des groupes économiques les plus différents, comme le bourg ou la commune, mais à ces groupes eux-mêmes », et où je demande pourquoi M. V.V. lui-même ne s'est pas servi une seule fois des données sur ces groupes les plus divers).

Pour terminer, quelques mots sur « l'orthodoxie », qui ne seront pas superflus puisque l'intervention de M. P. Skvor-

UNE CRITIQUE ACRITIQUE 723

tsov en qualité de « véritable » marxiste nous fait un devoir impérieux de déterminer d'une façon aussi précise que possible notre propre position, s'il est permis de m'exprimer ainsi. Sans vouloir nullement mettre M. B. Avilov sur le même plan que M. Skvortsov, je tiens cependant à m'arrêter un instant sur un passage d'un de ses articles, publié dans le même fascicule du Naoutchnoïé Obozrénié. À la fin du post-scriptum M. B. Avilov dit : « M. Iline est pour « l'orthodoxie ». Mais il me semble que pour « l'orthodoxie », c'est-à-dire pour commenter simplement Marx, le champ est encore large. . . » (2308) . Je pense que les mots soulignés par moi doivent être un lapsus, car j'ai dit très clairement que par orthodoxie je n'entends nullement commenter simplement Marx. Dans l'article même auquel M. B. Avilov fait allusion, après les mots : « Non, restons-en plutôt sous le signe de l'orthodoxie », il est dit : « Nous ne croirons pas que l'orthodoxie permette d'accepter quoi que ce soit de confiance ; que l'orthodoxie exclue l'application critique et le développement ultérieur ; qu'elle permette de masquer les problèmes historiques par des schémas abstraits. S'il y a des disciples orthodoxes coupables de ces péchés véritablement graves, la faute en est exclusivement à eux et non à l'orthodoxie, qui se distingue par des qualités diamétralement opposées » {Naoutchnoïé Obozrénié, 1899, n° 8, p. 1579 *) ^05 J'ai (jonc dit explicitement que — accepter quoi que ce soit de confiance, exclure l'application critique et le développement, est un péché grave ; or, pour appliquer et développer, il ne suffit certes pas de « commenter simplement ». Le désaccord entre les marxistes partisans de la tendance dite « nouveau courant critique » et ceux qui sont pour « l'othodoxie » consiste en ce que les uns et les autres veulent appliquer et développer le marxisme en des sens différents : les uns veulent rester marxistes consé-

* Voir Œuvres, t. 4, p. 77. (N.R.) 46*

724 V. LENINE

quents, en développant les thèses fondamentales du marxisme conformément aux conditions changeantes et aux particularités locales des différents pays et en continuant à perfectionner la théorie du matérialisme dialectique et la doctrine politico-économique de Marx ; les autres rejettent certains aspects plus ou moins essentiels de la doctrine de Marx et se placent, en philosophie, par exemple, non du côté du matérialisme dialectique, mais du côté des néo-kantiens, en économie politique — du côté de ceux qui attribuent certaines thèses de Marx à un « esprit tendancieux », etc. Pour cela, les premiers taxent les seconds d'éclectisme et, à mon avis, ils ont parfaitement raison. Les seconds traitent les premiers d'« orthodoxes », et, en employant ce terme, il ne faut jamais oublier qu'il a été donné par des adversaires en polémique, que les « orthodoxes » rejettent non la critique en général, mais seulement la « critique » des éclectiques (qui n'auraient le droit de s'appeler partisans de la « critique » qu'au sens où, dans l'histoire de la philosophie la doctrine de Kant et de ses disciples est qualifiée de « criticisme », de « philosophie critique »). Dans le même article, j'ai nommé aussi les auteurs (1569, note, et 1570, note*), qui, à mon avis, représentent le développement logique et intégral, et non éclectique, du marxisme et qui ont fait pour ce développement — dans le domaine de la philosophie, dans celui de l'économie politique, de l'histoire et de la politique — infiniment plus que, par exemple, Sombart ou Stammler**, avec leurs conceptions éclectiques dont la simple répétition est considérée aujourd'hui par nombre de personnes comme un grand pas en avant. J'ai à peine

* Voir Œuvres, t. 4, pp. 65 et 66. (N.R.)

** Cf. contre Stammler les observations très justes de G. Kunov. Une partie de son article a été traduite dans le Naoutchnoté Obozrénié de 1899. Puis celle de B. Lvov : «La loi sociale» (ibid.) et la traduction de l'article de M. Sadi Gûnther promise par le Naoutchnoïé Obozrénié pour 1900.

UNE CRITIQUE ACRITIQUE 725

besoin d'ajouter que les tenants de la tendance éclectique se sont groupés ces derniers temps autour d'Ed. Bernstein. Je me bornerai à ces brèves observations au sujet de mon « orthodoxie », parce que d'un côté cela n'a pas de rapport direct avec l'objet de mon article et que, d'autre part, il ne m'est pas possible d'exposer dans tout le détail voulu les conceptions des premiers, et dois renvoyer ceux qui s'y intéressent aux publications allemandes. Les discussions russes à ce sujet ne sont que l'écho des discussions allemandes, et si on ne connaît pas ces dernières on ne peut se faire une idée tout à fait exacte des choses discutées *.

* C'est précisément à un tel éclectisme que se réduit, à mon sens, la « nouvelle » tendance « critique » qui « commence à se dessiner » chez nous ces derniers temps (cf. les articles de Strouvé dans la Jizn 1899, n° 10, et 1900, n° 2 ; de Tougan-Baranovski dans le Naoutchnoïé Obozrénié, 1895, n° 5, 1900, n° 3). Le premier de ces auteurs a commencé à « dessiner » son penchant à l'éclectisme il y a plus de cinq ans, dans ses Remarques critiques, et aussitôt après leur parution il a été fait une tentative (comme M. Strouvé veut bien se le rappeler) pour «ouvrir les yeux» au public sur la confusion du marxisme et de la science bourgeoise qui régnait dans ses conceptions. Aussi est-il étrange d'entendre dans la bouche de Strouvé une phrase comme celleci : «Fermer simplement les yeux sur la critique dite «bourgeoise» (sans doute dite à tort? V. I.) de la doctrine de Marx, la répéter et la paraphraser a toujours été jusqu'ici une chose non seulement inutile, mais nuisible» (Jizn, n° 2, p. 305). « Fermer simplement les yeux» non seulement sur la science bourgeoise, mais même sur les doctrines les plus absurdes, jusqu'à l'extrême obscurantisme inclusivement, est évidemment nuisible ; c'est un lieu commun banal. Mais une chose est de ne pas fermer les yeux sur la science bourgeoise, de se tenir au courant, de la mettre à profit, tout en la critiquant et sans rien abandonner de l'unité et de la netteté de sa philosophie ; autre chose est de s'effacer devant la science bourgeoise et de répéter, par exemple, ces phrases sur l'esprit « tendancieux » de Marx et autres du même genre, qui ont un sens et une portée bien déterminés. Et puis, si l'on prrle de « répéter et paraphraser », la répétition et la paraphrase de Bœhm-Ba-

726 V. LENINE

werk et de Wieser, de Sombart et de Stammler mériteraient-elles vraiment a priori plus d'attention que la répétition et la paraphrase de Marx ? Est-il possible que Strouvé, qui déjà dans la littérature russe, notez-le bien, s'est ingénié à trouver « nuisible » (sic) de répéter Marx, n'ait pas aperçu et n'aperçoive pas ce qu'il y a de nuisible à répéter sans critique les amendements à la mode formulés par la « science > bourgeoise à la mode ? Combien il faut s'être éloigné du marxisme pour en arriver à penser ainsi et à « fermer les yeux » d'aussi impardonnable façon sur « le flottement actuel de la pensée »! A la fin de son article Strouvé exprime tout spécialement le vœu que je me prononce sur les questions soulevées par la « critique ». Je ferai observer que ce qui m'occupe surtout maintenant, c'est la tendance éclectique actuelle en philosophie et en économie politique, et que je n'ai pas encore perdu l'espoir de présenter avec le temps une analyse systématique de cette tendance. Quant à faire la chasse à chaque «erreur fondamentale» ou «antinomie fondamentale»... de l'éclectisme, la chose me paraît (que les honorables «critiques» me le pardonnent!) tout simplement dénuée d'intérêt. En attendant, je me bornerai donc à ce contre-vœu : que la nouvelle «tendance critique» se dessine en toute clarté et n'en reste pas aux allusions. Plus vite cela viendra, et mieux cela vaudra, car il y aura d'autant moins de confusion et le public se rendra d'autant mieux compte de la différence qu'il y a entre le marxisme et la nouvelle «tendance» de la critique bourgeoise de Marx.

1. L'ouvrage Le Développement du capitalisme en Russie est le résultat d'un immense travril de recherche. Lénine y consacra plus de trois ans. Il avait commencé ce travail en prison, en janvier 1896, peu après son arrestation, inculpé dans l'affaire de « l'Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière». Dès sa première lettre de prison, le 2 (14) janvier, Lénine écrivait:

«J'ai un plan qui me préoccupe beaucoup depuis mon arrestation et plus cela va, plus il m'absorbe. Je m'occupais depuis longtemps d'une question économique (relative à l'écoulement des produits de r^ipdustrie de transformation à l'intérieur du p'ys), j'ai dressé une liste bibliographiqué^eT un plan de travail, j'ai même déjà écrit quelque peu, pensant éditer mon ouvrage sous forme d'un livre au cas où il dépasserait les dimensions d'un article de revue ». Dans cette même lettre Lénine demande qu'on lui fasse parvenir des livres conformément à la liste qu'il avait dressée, et fait part du plan de son travail.

«La liste des livres, écrit Lénine, comporte deux parties, de même que mon ouvrage. A. Partie générale, théoriaue. File demande moins de livres, de sorte que j'espère bien pouvoir l'écrire en tout état de cause, — mais plus de travail préparatoire. B. Application des thèses théoriques eux conditions russes. Cette partie demande un très grand nombre de livres. La principale difficulté sera de trouver : 1) les publications des zemstvos. D'ailleurs, j'en ai queloues-unes ; d'autres (les petites monographies) pourront être commandées, d'autres encore, on pourrait les avoir par l'intermédiaire des statisticiens de notre connaissance ; 2) les public tions officielles : travaux des commissions, comptes rendus et pro'^ès-verbaux des conerrès, etc. C'est une chose importante : il sera plus difficile de les avoir. Ouelques-uns d'entre eux se trouvent à la bibliothèque de la Société Libre d'Economie, la plupart même, je crois. »

Dans les lettres qu'il adresse à sa famille, Lénine communique la liste des livres, fait savoir où l'on peut se les procurer et comment organiser convenablement et régulièrement leur échange. Déjà en prison, Lénine avait réuni une abondante documentation, mettant à profit les bibliothèques de Pétersbourg (Académie des sciences, Société Libre d'Economie et autres organisations et établissements scientifiques). Même en route pour la Sibérie il poursuit son effort de rassemblement des matériaux.

Pendant une halte à Krasnoïarsk (en route pour le village de Chouchenskoïé) il étudie livres et journaux qu'il a trouvés dans la riche bibliothèque particulière du marchand G. loudine, ainsi qu'à une bibUolhèque municipale.

En déportation, Lénine recevait des livres et des matériaux de toutes parts. A sa demande M. Oulirnova fit de nombreux extraits de divers livres de la bibliothèque Roumiantsev de Moscou ; Lénine les reçut à la fin de mai 1897. Les nouvelles publications lui sont adressées par sa famille ou à titre d'honoraires par les rédactions de journaux où il collaborait. C'est sa famille et ses amis qui se chargèrent de passer les livres des bibliothèques de Pétersbourg et de Moscou. Lénine fait venir certaines publications statistiques des zemstvos en échange de son recueil Etudes et articles économiques, dont les exemplaires numérotés lui parvinrent à la fin de 1898.

Au printemps de 1898 N. Kroupskaïa lui apporte un grand nombre de livres. La bibliothèque personnelle de Lénine que sa famille lui avait envoyée à Chouchenskoïé sur sa demande, voyagea toute une année à travers le pays et ne lui parvint qu'en juin.

Lénine réussit ainsi, en dépit de toutes les difficultés, à rassembler et à mettre à profit pour ses recherches toute la documentation nécessaire. Une partie des matérirux préparatoires pour le livre Le Développement du capitalisme en Russie, qui caractérisent le volume et les méthodes du travail d'investigation de Lénine au cours de la préparation de cet ouvrage, fait partie du Recueil Lénine ХХХ1П.

C'est en août que le livre Le Développement du capitalisme en Russie a été achevé dans ses grandes lignes. La mise au point définitive a demandé encore beaucoup de travail et de temps. « Depuis quelque temps, écrivait N. Kroupskaïa le 14 (26) octobre en parlant de Lénine, il se donne tout entier à ses marchés et écrit du matin au soir. » En novembre et décembre il s'est également fort occupé de son livre. Comme nous le dit N. Kroupskaïa dans sa lettre du 22 novembre (4 décembre), il «s'est complètement et définitivement plongé dans son étude des marchés ». . .

A la mi-novembre il avait terminé les deux premiers chapitres. Ils furent recopiés au net par N. Kroupskaïa dans des cahiers d'écolier et expédiés à la famille pour être remis à une maison d'éditions.

Le 30 janvier (11 février) 1899 Lénine terminait les deux derniers chapitres, ainsi que les annexes : cette partie du manuscrit fut expédiée à la maison d'éditions le 3 (15) février 1899.

Les social-démocrates en déportation à l'époque dans l'arrondissement de Minoussinsk, lisaient et discutaient chaque chapitre du manuscrit. «Je fais figure de «lectrice incompréhensive », écrivait N. Kroupskaïa le 14 (26) octobre 1898, et je dois juger si l'exposé des « marchés » est assez lumineux, je m'efforce d'être le moins « compréhensive » possible, mais je ne trouve rien à quoi m'accrocher. »

Lénine adressait son ouvrage sur le développement du capitalisme, non point à des savants spécialistes, mais aux larges milieux d'intellectuels révolutionnaires. Aussi exigeait-il que son livre fût édité de façon à en faciliter l'étude aux masses. Dans les lettres qu'il adresse à sa famille il donne des indications détaillées sur le format, les caractères d'imprimerie et l'impression du livre, sur la disposition des tableaux et la correction des épreuves.

Le livre parut entre le 26 et le 31 mars 1899 (vieux style) sous le pseudonyme r« Vladimir Iline». La parution du livre fut annoncée dans le journal Rousskié Védomosti du 15 (27) avril. L'édition — tirée à 2 400 exemplaires — fut très vite épuisée. Le livre se vendit surtout parmi les inlellectuels social-démocrates et la jeunesse des écoles. Dans les cercles ouvriers il fut diffusé par l'intermédiaire des propagandistes qui dirigeaient les études.

La presse bourgeoise essaie de garder le silence sur l'ouvrage de Lénine. En automne 1899 seulement paraissent les premiers comptes rendus qui portent un caractère d'hostilité. A l'une de ces critiques Lénine donne une réponse foudroyante dans un article intitulé « Une critique acritique », publié dans la revue Naoutchnoïé Obozrénié de mai- juin 1900 (v. le présent volume, pp. 696-726).

Fn 1908 paraissait la seconde édition du Développement du capitalisme en Russie (v. note 6).

La présente édition est conforme à la seconde édition (1908), revue et complétée par Lénine ; compte a été tenu de toutes les indications de l'auteur, concernant la première édition de 1899. — P. 5.

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