V. Ensemençant de 25 à 50 déciatines VI. Ensemençant
plus de 50 déciatines
Pour lé district
du Dniepr
Par
feu
Feux en о/д
Individus des deux sexes
(D Ui «Э ^- OJ
Total 100 6,2 1,4 l 100 17,1 1439 267 100
La disproportion dans la répartition des surfaces ensemencées est très considérable : les Vs de la totalité des feux (avec environ Vio de la population, la composition de la famille étant ici au-dessous de la moyenne) détiennent près de Vs des surfaces cultivées : ils appartiennent au groupe pauvre, ensemençant peu et qui est incapable de couvrir ses besoins avec le revenu de son agriculture. Ensuite, le
* Les chiffres ci-dessous se rapportent principalement aux trois districts continentaux du Nord de la province de Tauride : ceux de Berdiansk, de Mélitopol et du Dniepr, ou bien à ce dernier seulement.
LA DlîCOMPOSITION DE LA PAYSANNERIE 67
groupe moyen embrasse de même environ ^/s de la totalité des feux, qui couvrent leurs dépenses moyennes avec le revenu qu'ils tirent de la terre (M. Postnikov estime que pour couvrir les frais moyens d'une famille il faut de 16 à 18 déciatines de surface cultivée). Enfin la paysannerie aisée (environ Vs des feux et Vio de la population) concentre dans ses mains plus de la moitié des ensemencements, et la moyenne de la surface ensemencée par feu montre nettement le caractère « commercial », marchand de l'agriculture de ce groupe. Pour déterminer exactement les proportions de cette agriculture marchande dans les différents groupes, M. Postnikov emploie le procédé suivant. De l'ensemble de la surface ensemencée par exploitation il dégage la surface alimentaire (dont le produit est destiné à l'entretien de la famille et des ouvriers agricoles), la surface fourragère (pour l'entretien du bétail) et la surface d'exploitation (pour la production des semences, surface bâtie, etc.), déterminant ainsi la surface marchande ou commerciale, dont les produits sont destinés à la vente. Il se trouve que, dans le groupe ensemençant de 5 à 10 déciatines , 11,8% seulement de la surface cultivée donnent une production marchande ; au fur et à mesure que la surface ensemencée augmente (de groupe en groupe), cette proportion s'élève comme suit : 36,5% — 52% — 61%. Donc, la paysannerie aisée (les deux groupes supérieurs) fait déjà de l'agriculture marchande, qui lui rapporte par an 574 à 1 500 roubles de revenu brut en argent. Agriculture marchande qui se transforme déjà en agriculture capitaliste, puisque la surface ensemencée des paysans aisés excède la norme de travail d'une famille (c'est-à-dire la quantité de terre qu'une famille peut cultiver par son propre travail), ce qui les oblige à recourir à la main-d'œuvre salariée : dans les trois districts septentrionaux de la province de Tauride, la paysannerie aisée embauche, d'après les estimations de l'auteur, plus de 14 000 ouvriers ruraux. Au contraire, la paysannerie pauvre
58 V. LENINE
«fournit des ouvriers» (plus de 5 000), c'est-à-dire qu'elle recourt à la. vente de sa force de travail, parce que dans le groupe ensemençant de 5 à 10 diéciatines, par exemple, l'agriculture ne rapporte en argent qu'un revenu de 30 roubles environ par feu *. Nous observons donc ici le processus de formation du marché intérieur dont il est question dans la théorie de la production capitaliste : le « marché intérieur » croît d'un côté par la transformation en marchandise du produit de l'agriculture marchande, de type de l'entreprise ; et, d'un autre côté, piar la transformation en marchandise de la force de travail que vend la paysannerie malaisée.
Pour étudier de plus près ce phénomène, voyons la situation de chacun des groupes de la paysannerie. Commençons par le plus élevé. Voici les chiffres concernant l'étendue des terres qu'il a en sa possession ou en sa jouissance :
District du Dniepr, province de Tauride Déciatines de labour par fou
Lots Тбггв ТвТ'Гв
Feux par groupes concédés achetée affermée Total
I. N'ensemençant pas II. Ensemençant jusqu'à 5 déciatines de 5 à 10 »
de 10 à 25 »
de 25 à 50 » 16,6 2,3 17,4 36,3
plus de 50 » 17,4 30,0 44,0 91,4
En moyenne 11,2 1,7 7,0 19.9
* M. Postnikov observe très justement qu'en réalité la différence entre les groupes, d'après le revenu en argent fourni par la terre, est beaucoup plus appréciable. En effet, dans ses calculs, il admet : 1° un rendement identique et 2° un prix identique du blé vendu, tandis qu'en réalité les paysans aisés ont de meilleures récoltes et vendent leur blé à des prix plus avantageux.
LA DECOMPOSITION DR LA l'AYSANNERIF,
On voit donc que les paysans aisés, tout en étant les mieux pourvus en lots concédés, concentrent dans leurs mains une masse de terres achetées et affermées et se transforment en petits propriétaires et fermiers *. La location de 17 à 44 déciatines coûte par an, aux prix locaux, de 70 à 160 roubles environ. Il est évident qu'il s'agit là d'une opération commerciale : la terre devient marchandise, « une machine à faire de l'argent ».
Examinons maintenant les données relatives au cheptel vif et mort :
Pour
trois districts de la province de Tauride
District du Dniepr
Têtes de par
bétail feu
Matériel par feu**
Feux par groupes
Bêtes
de trait A
.utres
Total
Feux sans bête*
de trait en o/o
Matériel de
transport
Instruments aratoires
N'ensemençant pas
Ensemençant jusqu'à 5
déciatines
Ensemençant de 5 à 10
déciatines
Ensemençant de 10 à 25
déciatines
. Ensemençant de 25 à 50
déciatines
. Ensemençant plus de 50
déciatines
En moyenne 3 , 1
* Notons que la quantité relativement importante de terres achetées chez les paysans qui n'ensemencent pas, est due au fait que ce groupe comprend les boutiquiers, les propriétaires d'entreprises industrielles, etc. La statistique des zemstvos confond habituellement ces « paysans » avec les agriculteurs. Défaut sur lequel nous reviendrons plus loin.
** Matériel de transport : charrettes, télègues, fourgons, etc. Instruments aratoires : charrues brise-mottes (polysocs), etc.
60 V. LENINE
Les paysans aisés se trouvent ainsi bien mieux pourvus en matériel que les paysans pauvres et même moyens. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur ce tableau pour se rendre compte à quel point sont fictifs les chiffres « moyens » que l'on aime tant à manier chez nous quand on parle de la «paysannerie». A l'agriculture marchande, la bourgeoisie paysanne joint ici l'élevage marchand, notamment celui des brebis à gros poil. Quant au cheptel mort, citons encore les données relatives aux instruments perfectionnés, que nous empruntons aux recueils de la statistique des zemstvos * : sur le nombre total des moissonneuses et faucheuses (3 061), 2 841, soit 92,8%, sont détenues par la bourgeoisie paysanne (V5 de la totalité des feux).
On conçoit donc que la technique agricole chez les paysans aisés soit sensiblement au-dessus de la moyenne (exploitation plus étendue, matériel plus nombreux, de plus grandes disponibilités de fonds, etc.). Les paysans aisés « font leurs semailles plus vite, profitent mieux du beau temps, couvrent leurs semences d'une terre plus humide », récoltent en temps opportun ; aussitôt le blé amené, ils le battent, etc. On conçoit aussi que les frais de production des produits agricoles diminuent (par unité de produit) à mesure qu'augmente l'étendue de l'exploitation. M. Postnikov démontre cette thèse avec force détails, par le calcul suivant : il détermine le nombre de bras (y compris les ouvriers salariés), de bêtes de travail, d'instruments, etc., par 100 déciatines de surface ensemencée dans les divers groupes de la paysannerie. Il se trouve que ce nombre diminue à mesure qu'augmente l'étendue de l'exploitation. Ainsi dans le groupe qui ensemence jusqu'à 5 déciatines, on compte par 100 déciatines de terre concédée 28 ouvriers, 28 têtes de
* Recueil de renseignements statistiques sur le district de Mélitopol, Simféropol 1885. (T. I. Recueil de renseignements statistiques sur la province de Tauride.)'^'^ Recueil de renseignements statistiques sur le district du Dniepr. T. II. Simféropol 1886.
bêtes de trait, 4,7 charrues et brise-mottes et 10 charrettes, tandis que dans le groupe ensemençant plus de 50 déciatines, on ne compte que 7 ouvriers, 14 bêtes de trait, 3,8 charrues et brise-mottes, 4,3 charrettes. (Nous omettons les chiffres plus détaillés pour tous les groupes et renvoyons ceux qui s'y intéressent au livre de M. Postnikov.) La conclusion générale de l'auteur est la suivante : « A mesure qu'augmente chez les paysans l'étendue de l'exploitation et des labours, les frais d'entretien de la force de travail (hommes et bêtes) — cette dépense essentielle de l'agriculture — diminuent progressivement, et, dans les groupes qui ensemencent beaucoup, ils sont près de deux fois inférieurs par déciatine ensemencée à ceux des groupes de faible surface de labour» (p. 117 de l'ouvrage cité). M. Postnikov attache très justement une grande importance à cette loi de la plus grande productivité et, par suite, de la plus grande stabilité des grandes exploitations paysannes ; il la démontre au moyen de données très détaillées non seulement pour la Nouvelle-Russie, mais encore pour les provinces centrales de Russie *. Piar conséquent, plus la
* «La statistique des zemstvos montre de toute évidence que plus l'exploitation paysanne est étendue, moins elle demande de matériel, de bras et de bêtes de trait pour une même superficie de terre arable > (p. 162 de l'ouvrage cité).
Il est intéressant de noter comment cette loi s'est répercutée dans les développements de M.V.V. Dans l'article cité plus haut {Vestnik Evropy, 1884, xf 7), il fait ce parallèle: dans la zone des terres noires du Centre on trouve chez les paysans un cheval pour 5-7-8 déciatines de labour, alors que « d'après les règles de l'assolement triennal», il faut un cheval pour 7 à 10 déciatines («Calendrier» de Bataline). «Aussi, l'absence de chevaux chez une partie de la population de cette région de la Russie doit-elle être considérée, jusqu'à un certain point, comme un rétablissement de la proportion normale entre la quantité de bêtes de travail et la superficie à labourer » (art. cité, p. 346). Ainsi, la ruine de la paysannerie mène au progrès de l'agriculture. Si M. V. V. n'avait pas seulement porté son attention sur le côté agronomique, mais aussi sur le côté économique et social de ce
production marchande pénètre l'agriculture, plus s'accusent la concurrence entre les agriculteurs, la lutte pour la terre, la lutte pour l'indépendance économique, et plus fortement doit s'affirmer cette loi qui conduit à l'éviction de la paysannerie moyenne et pauvre par la bourgeoisie paysanne. Il convient seulement de noter que le progrès technique de l'agriculture s'exprime différemment selon le système agricole, selon le système de la culture des champs. Si dans la culture des céréales et l'exploitation extensive, ce progrès peut s'exprimer par une simple extension de la surface ensemencée et une réduction du nombre des bras, du bétail, etc., par unité de surface ensemencée, — dans l'élevage ou des cultures industrielles, avec l'emploi de la culture intensive, le même progrès peut se traduire, par exemple, dans la culture des plantes à racines, qui demandent par unité de surface ensemencée un plus grand nombre de bras, ou dans l'élevage du bétail laitier, la culture de plantes fourragères, etc., etc.
A la caractéristique du groupe supérieur de la paysannerie il faut ajouter encore un emploi étendu du travail salarié. Voici les chiffres relatifs à trois districts de la province de Tauride :
Feux par groupes
Exploitations
louant des
ouvriers
agricoles,
en o/o °/o
La part des surfaces ensemencées dans chaque groupe en o/o o/o
N'ensemençant pas Ensemençant jusqu'à 5 d » de 5 à 10 » de 10 à 25 » de 25 à 50 » plus de 50
éciatines »
Total
processus, il aurait pu s'apercevoir que c'était un progrès de l'agriculture capitaliste, puisque « le rétablissement de la proportion normale > entre bêtes de travail et terre arable est obtenu soit par les propriétaires fonciers acquérant du matériel, soit par les paysans ensemençant de grandes surfaces, c'est-à-dire par la bourgeoisie paysanne.
Dans l'article cité, M. V.V. raisonne là-dessus de la façon suivante : il établit en %% le rapport entre le nombre des exploitations employant des salariés et la totalité des exploitations paysannes, et il conclut :
« Le nombre des paysans qui recourent au travail salarié pour cultiver leur terre est tout à fait insignifiant par rapport à la masse du peuple : 2 à 3, au maximum 5 cultivateurs sur 100, — ce sont là tous les représentants du capitalisme paysan. . . cela » (cette exploitation paysanne basée sur le travail salarié en Russie) «n'est pas un système plongeant des racines solides dans les conditions de la vie économique d'aujourd'hui, c'est l'effet du hasard, comme on en avait déjà pu observer il y a 100 et 200 ans » (Vesinik Evropij, 1884, n° 7, p. 332). Est-il besoin de comparer le nombre des exploitations employant des salariés à la totalité des exploitations « paysannes », quand ces dernières comprennent les exploitations des salariés agricoles euxmêmes. En procédant 'ainsi, on pourrait nier aussi le capitalisme dans l'industrie russe : il suffirait de considérer le pourcentage des familles industrielles employant des ouvriers salariés (c'est-à-dire des familles de grands et petits fabricants) par rapport à l'ensemble des familles occupées dans l'industrie en Russie ; on obtiendrait ainsi une proportion « tout à fait insignifiante » p-ar rapport à la « masse du peuple ». Il est infiniment plus juste de comparer le nombre des exploitations à main-d'œuvre salariée à celui des exploitations véritablement indépendantes, c'est-à-dire celles qui tirent uniquement leurs moyens de subsistance de l'agriculture et n'ont pas recours à la vente de leur force de travail. Ensuite M. V.V. a perdu de vue un détail, à savoir que les exploitations paysannes à main-d'œuvre salariée comptent parmi les plus étendues : le pourcentage des exploitations à main-d'œuvre salariée, qu'il prétend « insignifiant », « en général et en moyenne », s'avère très imposant (de 34 à 64%) dans la paysannerie aisée qui détient plus
de la moitié de toute la production et produit de grosses quantités de grains pour la vente. C'est ce qui permet de juger de l'absurdité de cette opinion selon laquelle l'exploitation à main-d'œuvre salariée serait Г« effet du hasard », qui existait déjà il y a 100 ou 200 ans ! En troisième lieu, c'est méconnaître les vrais caractères de l'agriculture que de prendre, comme base de jugement sur le « capitalisme paysan », les seuls salariés agricoles, c'est-à-dire les ouvriers permanents, en laissant de côté les journaliers. On sait que l'embauchage des ouvriers à la journée joue un rôle particulièrement important dans l'agriculture *.
Nous en venons au groupe inférieur. Il est constitué par les paysans n'ensemençant pas ou ensemençant peu ; ils « ne se différencient guère quant à leur situation économique. . . les uns comme les autres s'embauchent comme ouvriers chez leurs villageois ou cherchent un gagne-pain ailleurs, pour la plupart dans l'agriculture» (p. 134 de l'ouvrage cité), c'est-à-dire qu'ils s'intègrent au prolétariat rural. Notons, par exemple, que dans le district du Dniepr, le groupe inférieur compte 40% de feux et 39% de la totalité des feux ne possèdent pas d'instruments aratoires. En même temps qu'il vend sa force de travail, le prolétariat rural tire un revenu de la location de ses lots de terre.
District du Dniepr
Cultivateurs
donnant à bail
Lots de terre
Feux par groupes
leurs lots
donnés à bail
N'ensemençant pas
Ensemençant jusqu'à 5 déciatines
» de 5 à 10 »
» de 10 à 25 »
» de 25 à 50 »
» plus de 50 »
Pour le district
* L'Angleterre est le pays classique du capitalisme agraire. Et dans ce pays 40,8% des fermiers n'ont pas d'ouvriers salariés ; 68,1% en ont deux au plus et 82% pas plus de 4 (Jgnson. Statistique corn-
Dans trois districts de la province de Tauride, 25% de la terre arable des paysans était donnée en location (en 1884-1886), et ce chiffre ne comprenait pas encore la terre louée non à des paysans, mais à des roturiers. Environ un tiers de la population de ces trois districts cède de la terre, et c'est principalement la bourgeoisie paysanne qui afferme les lots du prolétariat rural :
Dan» trois districti de la province de Tauride
Terres concédées, prises en location aux voisins, en en "/o^/o déciatines
Par des cultivateurs ensemençant jusqu'à
10 déciatines par feu 16 594 6
25 et plus » » » 150 596 59
Total 256 716 100
« Aujourd'hui les lots sont l'objet d'une vaste spéculation dans la vie paysanne de la Russie méridionale. Ils servent de gage à des emprunts garantis par lettres de change. . . ils sont donnés en location ou vendus pour un an, deux ans ou pour des délais plus longs, 8, 9, 11 ans» (p. 139 de l'ouvrage cité). La bourgeoisie paysanne représente donc aussi le capital commercial et usuraire *. Nous voyons là une réfutation patente du préjugé populiste d'après lequel le «koulak» et Г« usurier » n'ont rien de commun avec le « paysan bien ordonné ». Au contraire, c'est la
parée, t. II, pp. 22-23. Cité d'après Kabloukov : Les ouvriers dans l'économie rurale, p. 16). Mais quel économiste serait celui qui oublierait la masse des prolétaires ruraux se louant à la journée, ambulants ou domiciliés, c'est-à-dire trouvant à s'employer dans leur village ?
* Tout en profitant elle-même des «très nombreuses » caisses et sociétés rurales d'épargne et de prêt, qui apportent une « aide efficace » «aux paysans aisés». «Les paysans pauvres ne trouvent pas de garants et ne profitent pas du crédit» (ouvr. cité, p. 368).
66 V. LENINE
bourgeoisie paysanne qui détient tous les fils aussi bien du capital commercial (prêts d'argent garantis par hypothèque, accaparement de divers produits, etc.) que du capital industriel (agriculture marchande au moyen du travail salarié, etc.). Les circonstances ambiantes, la plus ou la moins complète éviction des formes asiatiques et l'extension de la culture intellectuelle dans nos campagnes, détermineront, laquelle de ces formes du capital se développera aux dépens de l'autre.
Voyons enfin la situation du groupe moyen (ensemençant de 10 à 25 déciatines par feu, en moyenne 16,4 déciatines). Sa situation est transitoire : le revenu en argent qu'il tire de l'agriculture (191 roubles) est un peu inférieur à la somme que dépense annuellement le paysan moyen de la province de Tauride (200 à 250 roubles). Il y a là 3,2 de bêtes de travail par feu, tandis qu'il en faut quatre pour avoir r« attelage complet ». C'est pourquoi l'exploitation du paysan moyen manque de stabilité, et pour travailler sa terre il est obligé de recourir au coattelage *.
Le travail de la terre par coattelage se trouve être, naturellement, moins productif (perte de temps causée par les déplacements, manque de chevaux, etc.) Ainsi, dans un bourg, on a dit à M. Postnikov que « souvent les coattelés ne labourent pas plus d'une déciatine p^ar jour, soit la moitié de la quantité normale »**. Si l'on ajoute à cela que dans
* Dans le district de Mélitopol, sur 13 789 feux de ce groupe, 4 218 seulement travaillent leur terre eux-mêmes, et 9 201 font du coattelage. Dans le distri.ct du Dniepr, sur 8 234 feux, 4 029 cultivent seuls et 3 835 font du coattelage. Voir les recueils de la statistique des zemstvos sur le district de Mélitopol (p. B. 195) et le district du Dniepr (p. B. 123).
** Dans l'article cité M. V.V. disserte longuement sur le coattelage, comme « principe de coopération », etc. C'est si simple en effet : on ferme les yeux sur ce fait que la paysannerie se décompose en groupes bien distincts ; que le coattelage est la coopération d'exploitations en décadence, évincées par la bourgeoisie paysanne, après quoi
le groupe moyen Vs environ des feux n'ont pas d'instruments aratoires, que (d'après les estimations de M. Postnikov) ce groupe fournit plus d'ouvriers qu'il n'en embauche, nous nous rendrons compte du caractère instable et transitoire de ce groupe situé entre la bourgeoisie paysanne et le prolétariat rural. Voici des chiffres un peu plus détaillés sur l'éviction du groupe moyen :
District du Dniepr, province de Tauride*
o/oO/o
par
rapport
au
total
Lots concédés
Terre achetée
Total de la terre Terre Terre dont le Surface
prise donnée groupe a la ensemenà bail â bail jouissance cée
Groupes
de culti- к
va- S teurs li.
ES BSi
Pauvre 39,9 32,6 56 445 25,5 2 003
Moyen
Aisé 18,4 25,2 61 S44 28 26 531 78 81646 59 3 039 9,2 166 982 46,4 150 614 46
Total pour le district 100 100 221 083 100 33 910 100 137 883 100 32 901 100 359 975 100 326 397 100
Ainsi, la distribution des lots concédés est la plus «égalitaire», bien que là encore l'éviction du groupe inférieur par les deux autres soit sensible. Mais les choses changent radicalement dès que nous passons de cette possession de
l'on raisonne « en général » sur le « principe de coopération », — entre le prolétariat rural et la bourgeoisie rurale, sans cloute I
* Données tirées du recueil de la statistique des zemstvos. Elles se rapportent à l'ensemble du district, y compris les localités non incluses dans les cantons. Les chiffres de la colonne : « total de la terre dont le groupe a la jouissance » ont été établis par moi, en additionnant les lots concédés, la terre achetée et la terre prise à bail et en retranchant la terre donnée à bail.
68 V. LENINE
la terre obligatoire à la possession libre, c'est-à-dire à la terre achetée et affermée. La concentration s'y avère énorme et, par suite, la répartition du total de la terre paysanne en jouissance ne ressemble pas du tout à la répartition des lots concédés : le groupe moyen est refoulé au second rang (46% des lots, 41% du total) ; le groupe aisé étend très sensiblement ses possessions (28% des lots, 46% du total), et le groupe pauvre est éliminé du nombre des cultivateurs (25% des lots, 12% du total).
Le tableau ci-dessus nous montre un fait intéressant, sur lequel nous reviendrons, notamment : la diminution du rôle des lots concédés dans l'exploitation paysanne. Dans le groupe inférieur cela tient à la mise en location de la terre ; dans le groupe supérieur, à ce que la terre achetée et affermée commence à prédominer notablement dans l'ensemble de la surface d'exploitation. Les débris du régime d'avant l'abolition du servage (la fixation des paysans à la glèbe et la possession égale du sol dans un dessein fiscal) sont définitivement démolis par le capitalisme qui pénètre dans l'agriculture.
Pour ce qui est en particulier de l'affermage, les chiffres cités nous permettent d'analyser une erreur fort répandue sur ce point parmi les économistes populistes. Prenons les raisons fournies par M. V.V. Dans l'article cité il pose explicitement la question des rapports du fermage avec la décomposition de la paysannerie. « L'affermage favoriset-il la décomposition des exploitations paysannes en grandes et petites, ainsi que la disparition du groupe moyen, typique ? » {Vestnik Evropy, 1. c, pp. 339-340) . M. V.V. répond par la négative. Voici ses arguments : Г « Le pourcentage élevé des personnes recourant à l'affermage ». Exemples : 38-68% ; 40-70% ; 30-66% ; 50-60% selon des districts de diverses provinces. 2° Le peu d'étendue des terrains loués P'ar feu : 3 à 5 déciatines, d'après les chiffres de la statistique pour la province de Tambov. 3° Les paysans ne
possédant qu'un petit lot prennent à bail plus que ceux qui en ont un plus grand.
Afin que le lecteur puisse apprécier exactement, je ne dirai pas la solidité, mais simplement l'usage que l'on peut faire de pareils arguments, citons les chiffres concernant le district du Dniepr*.
Feux
prenant de la terre
à bail en o/qO/o
Surface de terre arable par feu preneur (en déciatines)
Prix de
la déclatine
en roubles
nsemençant
jusqu'à 5
déciatines 25
de 5 à 10
de 10 à 25
de 25 à 50
plus de 50
Pour le district 56,2 12,4 4,23
La question se pose : quelle valeur peuvent avoir ici les chiffres «moyens»? Le fait que les preneurs sont «nombreux» — 56% — supprime-t-il la concentration de l'affermage entre les mains des riches ? N'est-il pas ridicule de prendre l'étendue «moyenne» de la terre affermée [12 déciatines par feu preneur. Souvent, on ne l'établit même pas sur les feux preneurs, mais sur la totalité des feux. Ainsi, en use, par exemple, M. Karychev dans son ouvrage Les affermages paysans en dehors des lots concédés (Dorpat 1892 ; 2^ volume du Bilan de la statistique des zemstvos)\ en additionnant ensemble les paysans dont l'un prend 2 déciatines à un prix fou (15 г.), visiblement poussé par un besoin extrême, à des conditions ruineuses, et l'autre 48 déciatines en sus de la quantité suffisante de terre dont il dispose, « en achetant » la terre en gros à un prix infiniment
* Les données concernant les districts de Mélitopol et de Berdiansk sont absolument les mêmes.
70 V. LENINE
plus bas, à 3 r. 55 la décktine. Le troisième -argument n'est pas moins gratuit : M. V.V. s'est cliargé lui-même de le réfuter, en reconnaissant que les données se rapportant « à des communes entières ne donnent pas » (si on classe les paysans d'après leurs lots) «une idée juste de ce qui se passe dans la commune elle-même » (art. cité, p. 342) *.
Ce serait une grave erreur de croire que la concentration de l'affermage entre les mains de la bourgeoisie paysanne se borne à l'affermage individuel, sans s'étendre aux terres prises à bail par la commune, le «mir». Il n'en est rien. La terre affermée est toujours répartie « d'après l'argent » et le rapport entre les groupes de la paysannerie ne change en rien en cas d'affermage par la commune. C'est pourquoi des raisonnements comme ceux de M. Karychev, qui voit dans les rapports entre les affermages par commune et les affermages individuels, « s'affronter deux principes (!?) — communal et individuel» (p. 159, Le), et qui
* M. Postnikov cite un exemple intéressant d'une erreur semblable des statisticiens des zemstvos. Notant le caractère commercial des exploitations des paysans aisés et leur demande de terre, il observe que « les statisticiens des zemstvos, voyant sans doute dans ces manifestations de la vie paysanne quelque chose d'illégal, s'efforcent de les amoindrir » et de prouver que ce qui détermine l'affermage, ce n'est pas la concurrence des riches, mais la pénurie de terre chez les paysans. Pour le prouver, l'auteur du Mémento de la province de Tauride (1889), M. Werner, a groupé, d'après l'étendue de leur lot, tous les paysans de la province de Tauride, ayant 1 ou 2 travailleurs i^t 2 ou 3 bêtes de travail. Il s'est trouvé que, dans le cadre de ce groupe, à mesure que grandit le lot, le nombre des feux preneurs et l'étendue de la terre prise à bail diminuent. Il est évident que cette manière de procéder ne prouve absolument rien, car on n'a pris que les paysans possédant la même quantité de bêtes de travail, en laissant de côté justement les groupes extrêmes. Il est tout à fait naturel qu'à un nombre égal de bêtes de travail corresponde une égale étendue de terre cultivée et que, par conséquent, les affermages augmentent pendant que les lots diminuent. La question est justement de savoir commenl Jes terres affermées sont réparties entre les feux possédant une quantité inégale de bêtes de travail, de matériel, etc.
prétend que les affermages par commune « impliquent le principe du travail et celui de la distribution égale de la terre affermée entre les membres de la commune » {ibid., p. 230), — de pareils raisonnements rentrent parfaitement dans la catégorie des préj'ugés populistes. Tout en se proposant de faire « le bilan de la statistique des zemstvos », M. Karychev passe soigneusement sous silence la riche documentation de cette statistique sur la concentration des terres prises à bail entre les mains de petits groupes de paysans aisés. Citons un exemple. Dans les trois districts susindiqués de la province de Tauride, la terre prise à bail à l'Etat par des communes paysannes est répartie entre les groupes comme suit :
Nombre
En o/o 0 о
de déciati-
Nombre
Nombre
par
nes par
de feux
de décia-
rapport
feu pre-
preneurs
tines
au total
neur
Ensemençant jusqu'à 5 déciati-
nes
Ensemençant de 6 à 10 déciatines
» de 10 à 25 »
» de 25 à 50 »
» plus de 50 »
Petite illustration du « principe du travail » et du «principe de la distribution égale» !
Telles sont les données de la statistique des zemstvos sur l'économie paysanne de la Russie méridionale. Elles mettent hors de doute la complète décomposition de la paysannerie, la pleine domination de la bourgeoisie paysanne dans les campagnes *. C'est pourquoi il est très intéressant
* On dit d'ordinaire que les données relatives à la Nouvelle-Russie ne permettent pas des conclusions générales, en raison des caractéristiques de cette contrée. Nous ne nions pas que la décomposition de la paysannerie agricole soit ici plus accusée que dans le reste de la Russie, mais la suite montrera que les particularités de la Nouvelle- Russie sont loin d'être aussi sensibles qu'on le croit parfois.
^2 V. LENINE
de savoir comment MM. V.V. et N. —on envisagent ces données, d'autant plus que ces deux auteurs avaient précédemment jugé utile de poser la question de la décomposition de lia paysannerie (M. V.V. dans l'article cité de 1884, M. N. — on dans le Slovo de 1880, où il signalait ce fait curieux observé dans la commune même, que les « paysans peu ordonnés » négligeaient la terre, tandis que les « ordonnés » en choisissaient la meilleure. Cf. Esquisses, p. 71). Il faut noter que l'ouvrage de M. Postnikov porte un double caractère : d'une part, l'auteur a habilement recueilli et analysé avec soin des données extrêmement précieuses de la statistique des zemstvos, et il a su résister au « désir de considérer la commune paysanne comme un tout homogène, ainsi que nos intellectuels des villes se la représentent encore jusqu'ici » (ouvr. cité, p. 351). D'un autre côté, n'étant pas guidé par la théorie, il n'a absolument pas su apprécier les données analysées par lui ; il les a considérées du point de vue très étroit des « mesures à prendre », se mettant à échafauder des projets de « communes agricoles-artisanalesindustrielles », à prêcher la nécessité de « limiter », « obliger», « surveiller », etc., etc. Et ainsi nos populistes ont tout fait pour ne pas remarquer la première partie, la partie positive de l'ouvrage de M. Postnikov, portant toute leur attention sur la seconde. MM. V.V. et N. — on se sont mis tous deux, de l'air le plus sérieux, à « réfuter » les « projets » très peu sérieux de M. Postnikov (M. V.V. dans la Rousskaïa Mysl, 1894, n° 2 ; M. N. — on, dans ses Esquisses, p. 233, note) en lui reprochant d'avoir eu la mauvaise idée d'introduire le capitalisme en Russie et en éludant avec soin les chiffres qui ont révélé la domination des rapports capitalistes dans les campagnes actuelles de la Russie méridionale *.
* « Chose curieuse », écrivait M. N. — on, c'est que M. Postnikov « projette des exploitations paysannes de 60 déciatines ». Mais « du moment que l'agriculture est tombée entre les mains des capitalis-