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IV. LA STATISTIQUE DES ZEMSTVOS SUR LA PROVINCE DE PERM

Reportons maintenant notre examen de la statistique des zemstvos dans une province dont les conditions sont tout à fait différentes : celle de Perm. Prenons le district de Krasnooufimsk, pour lequel nous avons un groupement de feux d'après l'étendue de l'exploitation agricole **. \^oici

* Sur la technique des recensements des zemstvos, voir en plus des publications mentionnées, l'article de M. Fortounatov dans le tome 1 du Bilan de la statistique des zemstvos. Des échantillons de fiches sont donnés dans l'Introduction au Recueil récapitulatif sur la province de Samara et au Recueil récapitulatif sur la province de Saratov, dans le Recueil de renseignements statistiques sur la province d'Orel (t. II, district d'Eletz), dans les Matériaux pour la statistique du district de Krasnooufimsk de la province de Perm, fasc. IV. La fiche de Perm est la plus complète de toutes.

** Matériaux pour la statistique du district de Krasnooufimsk de la province de Perm. Fasc. III. Tables. Kazan 1894. A titre de comparaison, nous citerons plus loin les principaux chiffres relatifs au district d'Ekaterinbourg, pour lequel on donne le même groupement. RecueH de renseignements statistiques sur le district d'Ekaterinbourg, province de Perm. (Edition du zemstvo du district d'Ekaterinbourg. Ekaterinbourg 1891.)

les données générales sur la partie agricole du district (23 574 feux, 129 439 individus des deux sexes) :

Animaux par feu

Щ Qi 1

Groupes d'exploitants

o/qO/o par rapport au total de la

surface ensemencée

Ne cultivant pas 10,2 6,5 — — |

Cultivant jusqu'à >8,9

5 déc. 30,3 24, b 1,7 8,9j

Cultivant de 5 à

10 déc. 27,0 26,7 4,7 22,4

Cultivant de 10 à

20 déc. 22,4 27,3 9,0 .45,1 j

Cultivant de 20 à ч 'i

50 déc. 9,4 13,5 17,8 28,9l \i

Cultivant plus >33,6 I

de 50 déc. 0,7 1,2 37,3 4,7^ /

o/oo/o

par rapport à

la totalité du

bétail

Total 100 100 5,8 100

Ici encore nous voyons donc, malgré l'étendue sensiblement moindre de la terre ensemencée, les mêmes rapports entre groupes, la même concentration de la surface ensemencée et du bétail aux mains d'un petit groupe de paysans aisés. Le rapport entre la possession du sol et sa jouissance effective est, cette fois encore, le même que dans les provinces* que nous connaissons déjà.

* Ces paysans (de tous les groupes) possèdent 410 428 déciatines de terres concédées, soit 17,5 déciatines par feu «en moyenne». Ensuite, ils prennent à bail 53 882 déciatines de labours et 597 180 déciatines de prairies, au total donc 651 062 déciatines (8 903 feux preneurs de labours et 9 167 feux preneurs de prairies). Ils cèdent à bail, sur leurs lots, 50 548 déciatines de labours (8 553 cultivateurs) et 7 186 déciatines de prairies (2 180 cultivateurs), au total 57 734 déciatines.

LA DECOMPOSITION DI-: LA PAYSANXLRIIÎ 99

"/o^/o ряг rapport à l'ensemble des terres

Groupes d'exploitants Ne cultivant pas la terre Cultivant jusqu'à 5 déc.

» de 5 à 10 :>

» plus de 50 déciatines 0,7 1,2 1,9 7,0 0,3 5,3

Te toi ÏÔÔ lÔo Ш lÔÔ Ш ÏÔÔ

Même accaparement des affermages par les paysans aisés les mieux pourvus ; même passage (par voie de location) des lots des paysans pauvres aux paysans aisés ; même diminution du rôle du lot, s'effectuant, aux deux pôles du village, dans deux directions différentes. Pour que le lecteur puisse se faire une idée plus concrète de ces processus, nous reproduisons ici les chiffres des affermages sous une forme plus détaillée :

tn— >

Par

feu

ag

ta

tx

Groupes d'exploitants

or

Ne cultivant pas la terre

Cultivant jusqu'à 5 déc.

» de 5 à 10 déc.

» de 10 à 20 »

» de 20 à 50 »

» plus de 50 »

Total 5,49 17,4 37,7 6,0 38,9 65,0 7*

100 V. LENINE

Ainsi dans les groupes supérieurs de la paysannerie, qui, on le sait, concentrent la plus forte part de l'affermage, celui-ci porte un caractère nettement industriel, le caractère d'un affermage-entreprise, en dépit de l'opinion généralement répandue des économistes populistes.

Passons aux chiffres du travail salarié ; ils sont particulièrement précieux pour ce district, étant plus complets, (on y trouve précisément les chiffres concernant le louage des journaliers) :

Nombre d'exploitations Exploitations à

J. 3 à main-d'oeuvre salariée rnain-d'oeuvre

«■2 salariée, en o/° o/"

Groupe d'exploitations

fi

rt с

Ne cultivant pas

Cultivant jusqu'à 5 déc.

Cultivant de 5 à 10 déc.

Cultivant de 10 à 20 déc.

Cultivant de 20 à 50 déc.

Cultivant plus de 50 déc.

Voici donc l'opinion des statisticiens de Saratov nettement réfutée, selon laquelle le louage de journaliers ne peut servir d'indice caractéristique de la force ou de la faiblesse d'une exploitation. Bien au contraire, c'est un indice éminemment caractéristique de la bourgeoisie paysanne. Pour toutes les catégories de travail à la journée, nous constatons que la proportion des cultivateurs louant des ouvriers augmente avec l'aisance, bien que la paysannerie la plus aisée soit aussi la mieux pourvue en main-

d'œuvre familiale. La coopération familiale sert donc, là encore, de base à la coopération capitaliste. Nous voyons ensuite que le nombre des exploitations louant des journaliers est deux fois et demie celui des exploitations louant des ouvriers à terme (en moyenne pour le district) : nous considérons le louage de journaliers pour la moisson ; malheureusement, les statisticiens n'indiquent pas le nombre total des exploitations louant des journaliers, encore que ces renseignements existent. Sur 7 679 feux appartenant aux trois groupes supérieurs, 2 190 louent des ouvriers agricoles et 4 017 louent des journaliers pour la moisson, soit la majeure partie des paysans du groupe aisé. Certes, le louage de journaliers n'est pas particulier à la province de Perm, et si nous avons vu plus haut que dans les groupes aisés de la paysannerie les 2-6-9 dixièmes de la totalité des cultivateurs de ces groupes louent des ouvriers agricoles, la conclusion qui en découle est celle-ci : la majorité des feux paysans aisés emploient sous telle ou telle forme le travail salarié. L'existence de la paysannerie aisée suppose nécessairement la formation d'un contingent d'ouvriers agricoles et de journaliers. Il est enfin extrêmement intéressant de noter que le rapport entre le nombre des exploitations employant des journaliers et celui des exploitations employant des ouvriers diminue en allant des groupes inférieurs aux groupes supérieurs. Dans les groupes inférieurs le nombre des exploitations louant des journaliers dépasse toujours de beaucoup celui des exploitations louant des ouvriers. Par contre, dans les groupes supérieurs le nombre d'exploitations louant des ouvriers dépasse même parfois celui des exploitations louant des journaliers. Ceci indique nettement la formation dans les groupes supérieurs de la paysannerie de véritables exploitations basées sur l'emploi constant du travail salarié ; celui-ci se répartit plus régulièrement selon les saisons, ce qui perm.et de se passer du travail à la journée, plus coûteux et

moins commode. Citons à ce propos les renseignements sur le travail salarié dans le district d'Elabouga de la province de Viatka (ici la paysannerie aisée est confondue avec la moyenne) :

Feux

TravaiHeurs salariés

Feux

à terme

à la journée

Groupes

d'exploi-

Za

tants

Nombre

Sans che-

vaux

A cheval

unique

Avec plu-

sieurs

chevaux

Total

En admettant que chaque journalier travaille un mois (28 jours), le nombre des journaliers sera trois fois celui des ouvriers à terme. Notons en passant que, dans la province de Viatka également, nous retrouvons les mêmes rapports entre les groupes quant à l'embauchage d'ouvriers, à la prise et à la cession de la terre en location.

Les renseignements par feux fournis par les statisticiens de Perm sur le fumage du sol sont très intéressants. Voici ce qu'il en résulte :

Groupes d'exploitants

Exploitations

fumant leur

terre,

en o/o

Charretées de lumier par feu (usant de fumier)

Cultivant

jusqu'à 5 déciatines

de 6 à 10

plus de 50

Ici encore nous constatons une différence marquée dans le système et le mode d'exploitation chez les paysans pauvres et les paysans aisés. Cette différence doit s'affirmer partout, puisque partout la paysannerie aisée détient la majeure partie du bétail paysan et a davantage la possibilité de dépenser son travail pour améliorer son exploitation. Par conséquent, si nous savons par exemple que depuis l'abolition du servage la « paysannerie » a créé à la fois un contingent de feux sans chevaux ni bétail et «élevé le niveau de la culture agricole », en introduisant le fumage de la terre (décrit en détail par M. V. V. dans ses Courants progressifs de l'économie paysanne, pp. 123-160 et suiv.), cela nous montre de toute évidence que les Courants progressifs marquent tout bonnement le progrès de la bourgeoisie rurale. Cela apparaît avec encore plus de relief dans la répartition des instruments agricoles perfectionnés, sur lesquels la statistique de Perm fournit également des chiffres. Mais ces chiffres n'ont pas été recueillis dans toute la partie agricole du district, mais seulement dans ses 3^^ 4*^ et 5^ sections qui embrassent 15 076 feux sur 23 574. Les instruments perfectionnés enregistrés sont les suivants : tarares 1 049 ; trieurs 225 et batteuses 354. Total : 1 628. Et voici leur répartition par groupes :

Groupes d'exploitants

Instruments perfectionnes par 100 exploitations

Total des instruments perfectionnés

Par rapport à la totalité des instruments perfectionnés, en o/o o/o

Ne cultivant pas

Cultivant jusqu'à 5 déciat.

» de 5 à 10 »

» de 10 à 20 »

» de 20 à 50 »

» plus de 60 »

Total

104 V. LENINE

Voilà une illustration de plus à la thèse « populiste » de M. V. V., d'après laquelle « tous » les paysans profiteraient des instruments perfectionnés !

Les données sur les « occupations auxiliaires » nous permettent cette fois de dégager deux types fondamentaux d'« occupations » qui témoignent Г de la transformation de la paysannerie en bourgeoisie rurale (possession d'établissements industriels et commerciaux) et 2° de la transformation de la paysannerie en prolétariat rural (vente de la force de travail, les occupations dites « occupations agricoles»). Voici comment se répartissent entre les groupes ces « occupations » de types diamétralement opposés* :

Groupes d'exploitants

Entreprises industrielles et commerciales pour 100 feux

Part

de chaque

groupe

dans

le total,

en o/oo/o

Feux ayant des occupations agricoles auxiliaires, en o/qO/o

Ne cultivant pas

Cultivant jusqu'à 5 déciat.

» de 6 à 10 »

» de 10 à 20 »

» de 20 à 50 »

23, 1kl, 9

» plus de 50 »

Total 2,9 100 16,2

La comparaison de ces données avec celles concernant la répartition de la surface ensemencée et l'emploi d'ouvriers salariés nous montre une fois de plus que la différenciation de la paysannerie crée un marché intérieur pour le capitalisme.

* Les « occupations agricoles » de même ne sont indiquées à part que pour les trois dernières sections. Il y a en tout 692 entreprises commerciales et industrielles : 132 moulins à eau, 16 huileries, 97 résineries et goudronneries, 283 «forges, etc.» et 164 «boutiques, auberges, etc. ».

Nous voyons aussi à quel point on déforme les faits quand on jette dans le même sac des occupations de types absolument différents sous le nom d'« occupations auxiliaires » ou de « gagne-pain » ; quand on présente « la fusion de l'agriculture et des occupations auxiliaires » comme un phénomène toujours égal à lui-même, uniforme et excluant le capitalisme (comme, p'ar exemple, MM. V. V. et N. — on).

Citons en guise de conclusion les données analogues pour le district d'Ekaterinbourg. Si nous dégageons des 59 709 feux du district les sans-terre (14 601 feux), ceux qui ne possèdent que des prairies (15 679 feux) et ceux qui négligent leur lot (1 612 feux), nous obtiendrons les données suivantes sur les 27 817 feux restant : 20 000 feux qui n'ont pas de surface ensemencée ou qui n'en ont que peu (jusqu'à 5 déciatines) détiennent ensemble 41 000 déciatines de surface cultivée sur 124 000, soit moins d'un tiers. Par contre, les 2 859 feux aisés (avec plus de 10 déciatines de surface ensemencée) détiennent 49 751 déciatines de surface ensemencée et 53 000 déciatines de terre affermée sur 67 000 (dont 47 000 déc. sur les 55 000 déc. de terres affermées chez les paysans). La distribution des deux types opposés « d'occupations », ainsi que des feux employant des ouvriers agricoles, est donc parfaitement analogue dans le district d'Ekaterinbourg à la répartition de ces mêmes indices de différenciation dans le district de Krasnooufimsk.

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