‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 32 sur 138 · XIII. CONCLUSIONS DU CIMPITRE II · texte numérisé non relu

XIII. CONCLUSIONS DU CIMPITRE II

Résumons les principales thèses qui résultent des données ci-dessus analysées :

1° Le milieu économique et social dans lequel se trouve placée la paysannerie russe d'aujourd'hui, est l'économie marchande. Même' dans la zone agricole centrale (la plus retardataire à cet égard par rapport à la périphérie sud-est ou aux provinces industrielles), le piaysan esî entièrement subordonné au marché dont il dépend dans sa consomma-

* En français dans le texte. {N.R.)

tion individuelle comme dans son exploitation, sans parler même des impôts.

2"^ La structure des rapports économiques et sociaux dans la paysannerie (agricole et communale) nous révèle l'existence de toutes les contradictions propres à toute économie marchande et à tout capitalisme : la concurrence, la lutte pour l'indépendance économique, l'accaparement de la terre (achetée ou affermée), la concentration de la production entre les mains d'une minorité, le rejet de la majorité dans les rangs du prolétariat et son exploitation par la minorité à l'aide du capital commercial et du louage d'ouvriers lagricoles. Il n'existe pas au sein de La paysannerie un seul fait économique qui n'affecterait cette forme antagonique spécifiquement propre au régime capitaliste, c'est-à-dire qui ne traduirait la lutte et l'opposition des intérêts, qui ne marquerait un avantage pour les uns et un inconvénient pour les autres. Tels sont l'affermage, les achats de terre et les « métiers auxiliaires » dans leurs types diamétralement opposés ; tel est encore le progrès technique de l'économie.

A cette conclusion nous attribuons une importance capitale non seulement dans la question du capitalisme en Russie, mais aussi dans celle de la valeur de la doctrine populiste en général. Ce sont précisément ces contradictions qui nous montrent avec une évidence irréfutable que la structure des rapports économiques dans la « commune » rurale ne constitue nullement un système particulier (« la production populaire», etc.), mais un banal régime petitbourgeois. En dépit des théories qui ont dominé chez nous en ce dernier demi-siècle, la paysannerie russe communale n'est pas l'antagoniste du capitalisme, mais au contraire sa base la plus profonde et la plus solide. La plus profonde, parce que c'est là précisément, loin de toute influence « factice » et malgré les institutions qui entravent les progrès du capitalisme, que nous assistons à la formation constan- 12*

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te d'éléments du capitalisme au sein de la « commune » elle-même. La plus solide, parce que c'est sur l'agriculture en général et sur la p^aysannerie en particulier que pèsent le plus les traditions de l'ancien temps, celles du régime patriarcal ; et c'est donc là que l'action transformatrice du capitalisme (développement des forces productives, changement de tous les rapports sociaux, etc.) se manifeste avec le plus de lenteur et de la façon la plus graduelle*.

3" L'ensemble de toutes les contradictions économiques qui se manifestent au sein de la paysannerie constitue justement ce que nous appelons la différenciation de .la paysannerie. Les paysans eux-mêmes caractérisent ce processus par le terme éminemment juste et saillant : la « dépaysannisation »**. Ce processus vise à détruire à fond l'ancienne paysannerie patriarcale et à créer de nouveaux types de population rurale.

Avant de passer à la caractéristique de ces types, notons ce qui suit. Ce processus la été signalé dans nos publications il y a bien longtemps et très souvent. Ainsi M. Vassiltchikov, qui s'est inspiré des travaux de la commission Valouïev^^ constatait déjà la formation en Russie d'un « prolétariat rural » et la « dislocation » de la classe paysanne » {La possession foncière et l'agriculture, V^ éd., t. I, chap. IX). V. Orlov {Recueil de renseignements stat. pour la province de Moscou, t. IV, fasc. I, p. 14) et beaucoup d'autres ont également lattiré l'attention sur ce fait. Mais toutes ces indications demeuraient tout à fait fragmentaires. On n'a jamais essayé d'étudier méthodiquement ce phénomène ; aussi, malgré la profusion des matériaux des recensements par feu de la statistique des zemstvos, nous manquons jusqu'ici de renseignements sur ce point. C'est aussi la raison pour laquelle la plupart des auteurs qui ont

* Cf. Dns Kapital, P, S. 527.38

** Revue agricole de la province de Nijni-Novgorod, 1892.

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abordé cette question envisagent к décomposition de la paysannerie comme la simple apparition d'une inégalité de fortune, comme une simple « différenciation », suivant l'expression favorite des populistes en général et de M. Karychev en particulier (v. son livre sur l'Affermage et ses articles du RoLisskoïé Bogatsvo) . Il est hors de doute que l'apparition d'une inégalité de fortune est le point de départ de tout le processus, mais cette « différenciation » est loin de l'épuiser. L'ancienne paysannerie ne « se différencie » pas seulement ; elle se détruit à fond, elle cesse d'exister, totalement supplantée par des types tout à fait nouveaux de population rurale, types formant la base d'une société où domine l'économie marchande et la production capitaliste. Ces types sont la bourgeoisie rurale (la petite surtout) et le prolétariat rural, la classe des producteurs de marchandises dans l'agriculture et la classe des salariés agricoles. Chose éminemment instructive, c'est que l'analyse purement théorique du processus de formation du capitalisme agraire montre la décomposition des petits producteurs comme un facteur important de ce processus. Nous voulons parler d'un des chapitres les plus intéressants du livre III du Capital, notamment du chapitre 47 : « La genèse de la rente foncière capitaliste ». Marx prend pour point de départ de cette genèse la rente-prestations de travail (Arbeitsrente),* «où le producteur immédiat cultive, durant une partie de la semaine, avec des instruments aratoires (charrue, animaux, etc.) lui -appartenant en fait ou en droit, un sol lui appartenant en fait et passe les autres jours à travailler gratuitement sur le domaine du propriétaire foncier et pour ce propriétaire foncier ». {Das Kapital, III, 2, 323. Trad.

* Dans la traduction russe (pp. 651 et suivantes) ce terme figure sous le nom de « rente-travail ». Nous estimons que notre traduction est plus exacte, car en russe le terme « otrabotki » (prestations de travail, N.R.) signifie justement le travail de cultivateur pour le compte du propriétaire terrien^".

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russe, p. 651). La seconde forme de rente est la rente en produits (Prodiiktenrente) ou la rente naturelle, quand le producteur immédiat tire le produit total de la terre qu'il exploite lui-même, en donnant au propriétaire tout le surproduit en nature. Là, le producteur devient plus indépendant et la possibilité s'offre à lui d'acquérir par son travail quelque surplus en sus de la quantité de produits satisfaisant à ses besoins indispensables. « Avec cette forme » de rente, « les différences s'accentueront en outre dans la situation économique des divers producteurs immédiats. C'est du moins possible. Et la possibilité existe également que ce producteur immédiat ait acquis les moyens d'exploiter lui-même directement le travail d'iautrui » (S. 329. Trad. russe, 657). Ainsi, déjà sous la domination de l'économie naturelle, dès que s'élargit le champ d'action desjpaysàns dépendants, apparaissent les premiers germes de leur décom; position. Mais ces germes ne peuvent se développer qu'avec la forme suivante de rente, la rente-argent, laquelle n'est qu'une simple modification de la rente naturelle. Le producteur immédiat apporte au propriétaire foncier non les produits, mais le prix de ces produits*. La base de cette forme de rente reste la même: le producteur immédiat demeure le possesseur traditionnel du sol, mais « cette base est sur le point de disparaître » (p. 330). La rente-argent « suppose un développement déjà plus important du commerce, de l'industrie

* Il faut distinguer strictement entre la rente-argent et la rente foncière capitaliste : cette dernière implique l'existence de capitalistes et d'ouvriers salariés dans l'agriculture, tandis que la première implique l'existence de paysans dépendants. La rente capitaliste est une partie de la plus-value, restant après déduction faite du profit de l'employeur ; la rente-argent, elle, est le prix de tout le surproduit versé par le paysan au propriétaire. Un exemple de la rente-argent en Russie est l'obrok du paysan au propriétaire. Il est hors de doute que les impôts actuels de nos paysans contiennent eux aussi, une certaine part de rente en argent. Parfois le fermage paysan se rapproche delà rente en argent, quand son taux élevé ne laisse au paysan qu'un maigre salaire.

urbaine, de la production générale des marchandises et, par suite, de la circulation monétaire » (331). Le rapport traditionnel, de droit coutumier, entre le piaysan dépendant et le propriétaire terrien se transforme ici en rapport purement monétaire, basé sur un contrat. Cela conduit d'un côté à l'expropriation de l'ancienne paysannerie ; de l'autre, au rachat par le paysan de sa terre et de sa liberté. « Ensuite, la transformation de la rente naturelle en rente-argent est forcément accompagnée et même précédée de la formation d'une classe de journaliers qui, dépourvus de tout bien, travaillent contre salaire. Au cours de leur apparition, quand cette classe nouvelle ne figure que sporadiquement, les paysans mieux situés, astreints à la rente (Rentepflichtigen) prennent nécessairement l'habitude d'exploiter pour leur compte des salariés agricoles. . . Peu à peu la possibilité s'offre ainsi à eux d'amasser une certaine fortune et de se transformer en futurs capitalistes. Parmi les anciens exploitants, possesseurs du sol eux-mêmes, il se crée ainsi une pépinière de fermiers capitalistes, dont le développement dépend de l'évolution générale de la production capitaliste, hors des campagnes cultivées » {Das Kapital, II, 2, 332. Trad. russe, pp. 659-660).

4° La décomposition de la paysannerie, en développant aux dépens de la « paysannerie » moyenne ses groupes extrêmes, crée deux types nouveaux de population rurale. L'indice commun à ces deux types est le caractère marchand, monétaire de l'exploitation. Le premier type nouveau est ba bourgeoisie rurale ou la paysannerie aisée. Il englobe les cultivateurs indépendants, qui pratiquent l'agriculture marchande sous toutes ses formes variées (les formes principales seront décrites au chapitre IV), puis les propriétaires d'établissements industriels et commerciaux, d'entreprises commerciales, etc. La combinaison de l'agriculture marchande avec les entreprises industrielles et commerciales est la forme spécifiquement propre à cette paysannerie, for-

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me de « l'union de l'agriculture et des petites industries ». C'est de cette paysannerie aisée que naît la classe des fermiers, car l^affermage des terres pour la vente du blé joue (dans la zone agricole) un rôle énorme dans leur exploitation, souvent plus important que le lot concédé. L'étendue de l'exploitation dépasse ici, dans la plupart des cas, la force de travail de la famille ; aussi la formation d'un contingent d'ouvriers ruraux et plus encore de journaliers, est-elle la condition indispensable de l'existence de la paysannerie aisée*. L'argent disponible que touche cette paysannerie sous forme de revenu net, est employé ou bien pour des opérations commerciales et usuraires — démesurément répandues dans nos campagnes — ou bien, les conditions étant favorables, pour des achats de terre, pour améliorer l'exploitation, etc. En un mot, ce sont de petits agrariens. Numériquement la bourgeoisie paysanne constitue une faible minorité dans l'ensemble de la paysannerie, pas plus qu'un cinquième des feux sans doute (ce qui correspond à peu près aux trois dixièmes de la population) ; bien entendu, cette proportion varie sensiblement selon les contrées. Mais par le rôle qu'elle joue dans l'ensemble de l'économie paysanne, — dans la totalité des moyens de production appartenant à la paysannerie, dans la masse des denrées agricoles qu'elle produit, — la bourgeoisie paysanne prédomine incontestablement. Elle est maîtresse de la campagne actuelle.

5° Un autre type nouveau est le prolétariat rural, la classe des ouvriers salariés possédant un lot de terre. Ce type englobe la paysannerie non possédante, y compris celle qui est

* Notons que l'emploi du travail salarié n'est pas un facteur obligatoire de la notion de petite bourgeoisie. Toute production indépendante pour le marché rentre dans cette notion, dès lors qu'existent dans la structure sociale de l'économie les contradictions décrites plus haut (point 2), en particulier quand la masse des producteurs se transforme en ouvriers salariés.

complètement dépourvue de terre ; mais le représentant le plus typique du prolétariat rural russe est le salarié agricole, le journalier, le manœuvre, l'ouvrier du bâtiment ou tout autre ouvrier pourvu d'un lot de terre. Les proportions minimes de l'exploitation occupant un lopin de terre et se trouvant en pleine décadence (c'est ce qu'atteste de toute évidence la location de la terre), l'impossibilité d'exister sans vendre la force de traVail («métiers auxiliaires » de la paysannerie non possédante), le niveau de vie excessivement bas, inférieur même, sans doute, à celui de l'ouvrier sans terre : tels sont les traits distinctifs de ce type*. Il convient de ranger parmi le prolétariat rural au moins la moitié des feux paysans (ce qui correspond à peu près aux 4/10 de la population), c'est-à-dire tous les paysans sans chevaux et la majeure partie des paysans à cheval unique (bien entendu, ce n'est là qu'un calcul global et approximatif, auquel il faut apporter des modifications plus ou moins notables suivant les régions, compte tenu des conditions locales). Les raisons qui font croire qu'une portion aussi appréciable de la paysannerie appartient, dès maintenant, au prolétariat rural, ont été exposées plus haut.** Ajoutons que dans nos

* Pour prouver que nous avons raison de ranger la paysannerie non possédante parmi la classe des ouvriers salariés munis d'un lot, il faut montrer non seulement quelle est la catégorie de paysans qui vend sa force de travail et comment, mais aussi quels sont les employeurs qui achètent la force de 'travail et comment. C'est ce que nous montrerons dans les chapitres suivants.

** Le prof. Conrad estime que la norme pour un vrai paysan allemand est un couple de bêtes de travail (Gespannbauernguter), v. La possession foncière et l'économie rurale (Moscou 1896, pp. 84-85). Pour la Russie cette norme devrait être plutôt augmentée. Pour définir la notion de « paysan » Conrad prend justement la proportion des individus ou des feu.x, fournissant un « travail salarié » ou exerçant des « métiers accessoires » en général (ibid.). — Le prof. Stébout, dont l'autorité en matière de faits ne peut être mise en doute, écrivait en 1882 : « Après la chute du servage, le paysan avec sa petite exploitation rurale, s'il cultive exclusivement les céréales, c'est-à-dire sur-

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publications on comprend souvent d'une façon mécanique la théorie d'après laquelle le capitalisme suppose l'ouvrier libre, dépourvu de terre. C'est absolument juste comme tendance fondamentale, mais le capitalisme pénètre dans l'agriculture beaucoup plus lentement qu'ailleurs et sous des formes extrêmement variées. Très souvent la distribution de la terre parmi les ouvriers ruraux se fait dans l'intérêt même des propriétaires ruraux, et c'est pourquoi le type de l'ouvrier rural doté d'un lot est propre à tous les pays capitalistes. Suivant les Etats il affecte des formes différentes : le cottager anglais n'est pas la même chose que le paysan parcellaire de France ou des provinces rhénanes, et ce dernier n'est pas non plus le bobyl ou le knecht de Prusse. Chacun d'eux porte les traces d'un régime agraire particulier, d'une histoire particulière des rapports agraires, ce qui d'ailleurs n'empêche pas l'économiste de les ramener tous à un seul type, celui du prolétaire agricole. La base juridique de son droit à un lopin de terre est sans aucune importance pour cette classification. Que la terre lui appartienne en toute propriété (comme c'est le cas du paysan parcellaire), ou qu'il la reçoive en jouissance d'un landlord ou d'un Rittergutsbesitzer*, ou enfin qu'il la détienne comme membre de la commune paysanne grand-russienne, cela ne change rien à l'affaire**. En classant la paysannerie non possédante

tout dans la zone centrale des Terres Noires en Russie, s'est déjà transformé dans la plupart des cas en artisan, salarié agricole ou journalier qui ne s'occupe d'agriculture qu'accessoirement » {Articles sur l'économie rurale russe, ses insuffisances et les moyens de la perfectionner. Moscou 1883, p. 11). Il est évident que l'on compte ici parmi les artisans les ouvriers salariés de l'industrie (ouvriers du bâtiment, etc.). Si inexacte que soit cette terminologie, elle est très répandue dans nos publications, même spécialement économiques. * Seigneur terrien. {N.R-) ** Nous empruntons quelques exemples des diverses formes que prend en Europe le travail salarié dans l'agriculture, au Handwôrt, der Staatswiss. {La possession foncière et l'agriculture, Moscou 1896).

dans le prolétariat rural, nous ne disons rien de neuf. L'expression a déjà été employée maintes fois par nombre d'écrivains ; seuls les économistes du populisme s'obstinent à parler de la paysannerie en général, comme de quelque chose d'anticapitaliste, se refusant à voir que la masse de la « paysannerie » occupe d'ores et déjà une place parfaitement déterminée dans l'ensemble du système de la production capitaliste, celle d'ouvriers salariés, agricoles et industriels. On se plaît chez nous à exialter, par exemple, notre régime agraire, qui maintient la commune, la paysannerie, etc., pour l'opposer à celui des Pays baltes, avec son organisation capitaliste de l'agriculture. Il ne serait donc pas sans intérêt de voir quelles sont les catégories de la population rurale qu'on range parfois, dans les Pays baltes, parmi les ouvriers agricoles et les journaliers. Les paysans de ces provinces se divisent en grands détenteurs de terre (25 à 50 déciatines d'un seul tenant), en bobyls (3 à 10 déciatines par lopin) et paysans sans terre. Comme le fait remarquer avec raison M. S. Korolenko, le bobyl « se rapproche plutôt du

« Le bien paysan, dit J. Conrad, doit être distingué de la parcelle du lot du «bobyl» ou du «maraîcher», dont le propriétaire est forcé de chercher une autre occupation ou gagne-pain» (pp. 83-84). «En France, d'après le recensement de 1881, 18 000 000 d'individus, soit un peu moins de la moitié de la population, tiraient leurs moyens de subsistance de l'agriculture : près de 9 millions de propriétaires, 5 millions de fermiers et métayers, 4 millions de journaliers et petits propriétaires ou petits fermiers, vivant surtout d'un travail salarié. . . On suppose qu'en France 75% au moins des ouvriers ruraux possèdent leur terre à eux» (p. 233, Goltz). En Allemagne, on classe parmi les ouvriers ruraux les catégories suivantes possédant de la terre : Г les koutniks, bobyls, maraîchers [quelque chose dans le genre des détenteurs gratuits de chez nous] ; 2'^ les journaliers contractuels ; ils ont un lopin de terre, se font embaucher pour une partie de l'année (cf. nos «trekhdnevniki » '*'). «Les journaliers contractuels constituent le gros des ouvriers agricoles dans les régions de l'Allemagne oij domine la grande propriété foncière » (p. 236) ; 3° Les ouvriers agricoles exploitant une terre prise à ferme (p. 237).

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type du paysan russe des provinces centrales » (Le travail salarié libre, p. 495) ; il est perpétuellement obligé de partager son temps entre la recherche de différents gagne-pain ,et sa propre terre. Mais ce qui nous intéresse surtout, c'est la condition économique des salariés agricoles. Les grands propriétaires trouvent eux-mêmes avantageux de les doter de terre en faisant le décompte sur le salaire. Voici des exemples de possession foncière des ouvriers agricoles dans les provinces baltiques : Г 2 déciatines de terre (nous traduisons les Lofstelle en déciatines : 1 Lofstelle = 1/3 de déciatine) ; le mari travaille 275 jours, la femme 50 jours par an pour 25 kopecks par jour ; 2° 2 déciatines 2/3 ; « l'ouvrier agricole a un cheval, 3 vaches, 3 brebis et 2 porcs » (pp. 508, 518) ; il travaille une semaine sur deux, sa femme 50 jours par an; 3° 6 déciatines de terre (district de Bauske, province de Courlande), «l'ouvrier agricole a 1 cheval, 3 vaches, 3 brebis et plusieurs porcs» (p. 518), il travaille 3 jours par semaine et sa femme 35 jours par an; 4° dans le district de Hasenpot, province de Courlande, 8 déciatines de terre, « dans tous les cas les ouvriers ont droit à la mouture gratuite et à l'assistance médicale, y compris les médicaments, et leurs enfants vont à l'école» (p. 519), etc. Nous attirons l'attention du lecteur sur l'étendue de la possession territoriale et de l'exploitation rurale de ces ouvriers, c'està-dire sur ce qui, d'après les populistes, fait à nos paysans une place à part dans le régime agraire commun à l'Europe et qui correspond à la production capitaliste. Réunissons tous les exemples donnés dans l'ouvrage cité : 10 ouvriers agricoles possèdent 31,5 déciatines de terre, donc en moyenne 3,15 déciatines chacun. On comprend ici parmi les ouvriers agricoles des paysans qui ne travaillent pour le propriétaire que pendant la moindre partie de l'année (le mari 6 mois ; la femme 35 à 50 jours), et aussi des paysans à cheval unique et qui ont 2 ou même 3 vaches. On peut se demander en quoi consiste alors la fameuse différence en-

tre notre « paysan communal » et cet ouvrier agricole des Pays baltes. Là, on appelle les choses par leur nom, tandis que chez nous on mêle les ouvriers agricoles à cheval unique avec les paysans riches, on tire la « moyenne » et on s'attendrit sur « l'esprit communal », sur le « principe du travail », la « production populaire », « la combinaison de l'agriculture et des petites industries. . . »

6° Le chaînon intermédiaire entre ces deux types de la « paysannerie », postérieurs à l'abolition du servage, est la paysannerie moyenne. Là, l'économie marchande est le moins développée. Ce n'est guère que dans les bonnes années et dans des conditions particulièrement favorables que le travail agricole indépendant suffit à l'entretien de cette paysannerie, aussi sa situation est-elle très instable. La plupart du temps, le paysan moyen n'arrive pas à joindre les deux bouts sans recourir à des emprunts garantis par des prestations de travail, etc., sans chercher à côté des gains « subsidiaires », consistant aussi en partie dans la vente de sa force de travail, etc. Chaque mauvaise récolte rejette des masses de piaysans moyens dans les rangs du prolétariat. Par ses rapports sociaux, ce groupe oscille entre le groupe supérieur — autour duquel il gravite et où n'arrive à pénétrer qu'une faible minorité de favorisés, — et le groupe inférieur où le pousse toute l'évolution sociale. On a vu que la bourgeoisie paysanne refoule non seulement le groupe inférieur, mais aussi le groupe moyen de la paysannerie. Ainsi se produit l'élimination, spécifiquement propre à l'économie capitaliste, des membres moyens et le renforcement des extrêmes, la « dépaysannisation ».

T La différenciation de la paysannerie crée un marché intérieur pour le capitalisme. Dans le groupe inférieur le marché se forme pour les objets de consommation (marché de la consommation individuelle) . En comparaison du paysan moyen le prolétaire rural consomme moins, et il consomme des produits de qualité inférieure (pommes de terreau lieu de

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pain, etc.), mais achète plus. La formation et le développement de la bourgeoisie paysanne créent le marché de deux manières : d'abord et surtout pour les moyens de production (marché de la consommation productive), car la paysannerie aisée tend à convertir en capital les moyens de production qu'« elle accumule » aux dépens des propriétaires fonciers « appauvris » et des paysans ruinés. En second lieu, le marché se crée ici également pour la consommation individuelle, grâce à l'accroissement des besoins des paysans plus aisés*.

8^ La décomposition de La paysannerie progresse-t-elle et avec quelle vitesse ? Nous n'avons pas là-dessus de données statistiques précises que l'on puisse rapprocher de celles des tableaux combinés (§§ LVI). Il n'y a là rien d'étonnant, car (comme nous l'avons déjà noté) on n'a pas même essayé d'étudier méthodiquement au moins la statique de la décomposition de La paysannerie et d'indiquer les formes que revêt ce processus"-^*. Néanmoins, tous les chiffres d'ensemble sur l'économie de nos campagnes témoignent d'un progrès rapide et ininterrompu de la différenciation : d'une part, les «paysans » abandonnent la terre ou la donnent en location, le nombre des feux sans chevaux s'accroît, les

* Ce fait de la formation du marché intérieur par la différencialion de la paysannerie peut seul expliquer, par exemple, le développement intense du marché intérieur des cotonnades, dont la production a crij si vite après l'abolition du servage, parallèlement à la ruine de la masse des paysans. M. N. — on qui, pour illustrer ses théories du marché intérieur, cite l'exemple de notre industrie textile, a été absolument incapable d'expliquer comment a pu se produire ce phénomène contradictoire.

** La seule exception est l'ouvrage remarquable de I. Gourwich : The économies of the russian village, New York 1892. Trad. russe. {La situation économique de la campagne russe, M. 1896). Il faut admirer l'art avec lequel M. Gourwich a mis en œuvre les recueils de la statistique des zemstvos, où les tableaux combinés de groupes de paysans, d'après leur consistance économique, font défaut.

« paysans » fuient dans les villes, etc. ; d'autre part, « les tendances progressives de l'économie paysanne » suivent leur cours, les « paysans » achètent de la terre, améliorent leur exploitation, y introduisent des charrues, développent les cultures fourragères, la laiterie, etc. Nous savons à présent quels sont les «s paysans» qui participent à ces deux aspects diamétralement opposés du processus.

Ensuite, le développement du mouvement de migration imprime une impulsion vigoureuse à la décomposition de la paysannerie, notamment de la paysannerie agricole. On sait que ce sont principalement les paysans des provinces agricoles qui émigrent (l'émigration des provinces industrielles est tout à fait insignifiante), et surtout ceux des provinces centrales à population dense, où les «prestations de travail » sont le plus rép^andues (qui retardent la décomposition de la paysannerie). Premier point. En second lieu, de ces régions d'exode c'est surtout la paysannerie de condition moyenne qui s'en va, et ce sont principalement les groupes extrêmes qui restent. La migration accélère donc la décomposition de la paysannerie dans les régions d'émigration et transporte des éléments de décomposition dans les régions de colonisation (en Sibérie les nouveaux venus travaillent dans la première période de leur vie nouvelle comme salariés agricoles)*. Ce rapport entre la migration et la décomposition de la paysannerie a été amplement démontré par I. Gourwich dans son excellente étude : L'émigration paysanne vers la Sibérie (Moscou 1888). Nous recommandons vivement au lecteur cet ouvrage, autour duquel la presse populiste a tant cherché à faire le silence**.

* Les entraves qu'on met au mouvement de migration ont donc pour effet de retarder considérablement la décomposition de la paysannerie.

** Voir aussi l'ouvrage de M. Priimak : Données numériques pour l'étude des immigrations en Sibérie. (Note de la 12^ édition).

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9° On sait que le capital commercial et usuraire joue un rôle immense dans nos campagnes. Nous estimons inutile de citer les nombreux faits et indications des sources sur ce point : ces faits sont connus de tout le monde et ne se rapportent pas directement à notre sujet. Ce qui nous intéresse, c'est uniquement cette question : quel rapport a avec la décomposition de la paysannerie le capital commercial et usuraire dans nos campagnes ? y a-t-il une relation entre les rapports des groupes de la paysannerie, ci-dessus esquissés et les rapports entre créanciers et débiteurs paysans ? L'usure est-elle un facteur et un moteur de la décomposition, ou bien la retarde-t-elle ?

Rappelons tout d'abord comment la théorie pose cette question. Dans l'analyse de la production capitaliste donnée par l'auteur du Capital, une large part est faite, comme on sait, au capital commercial et usuraire. Les thèses fondamentales de Marx à ce sujet se résument ainsi : Г le capital commercial et usuraire, d'une part, et le capital industriel [c'est-à-dire le capital engagé dans la production, agricole ou industrielle, peu importe] d'autre part, sont un seul et même phénomène économique, compris dans cette formule : achat d'une marchandise pour sa vente avec profit {Das Kapital, t I, 2^ partie, chapitre 4, notamment les pages 148-149 de la seconde édition allemande"^). 2" Historiquement, le capital commercial et usuraire précède la formation du capital industriel et en est logiquement la condition indispensable {Das Kapital, III, 1'^ partie, pp. 312-316; trad. russe, pp. 262-265, t. III, 2^ partie, pp. 132-137, 149; trad. russe, pp. 488-492, 502) mais par eux-mêmes ni le capital commercial, ni le capital usuraire ne sont encore une condition suffisante pour l'apparition du capital industriel (c'est-à-dire de la production capitaliste) ; ils ne décomposent pas toujours l'ancien mode pour lui substituer le mode de production capitaliste : la formation de ce dernier « dépend entièrement du degré de

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développement historique et des circonstances » {ibicL, 2, p. 133, trad. russe, p. 489). «Jusqu'où ira cette différenciation de l'ancien mode de production » (par le commerce et le capital commercial), «cela dépend avant tout de sa solidité et de son régime interne. Et le résultat final de ce processus de décomposition, c'est-à-dire le nouveau mode de production qui se substitue au mode ancien, dépend non du commercé, mais du caractère du mode de production lui-même» [ibid., t. III, l''^ partie, p. 316, trad. russe, p. 265). З'' Le développement indépendant du capital commercial est en raison inverse du degré de développement de la production capitaliste [ibid., p. 312, trad. russe, p. 262) ; plus le capital commercial et usuraire est développé, moins est développé le capital industriel (=^ la production capitaliste), et inversement.

Il faut donc, pour la Russie, résoudre la question de savoir si le capital commercial et usuraire est chez nous lié au capital industriel ; si le commerce et l'usure, en décomposant l'ancien mode de production, préparent son remplacement par le mode de production capitaliste ou par quelque autre mode*. Ce sont là des questions de fait, des questions qui doivent être tranchées à l'égard de tous les aspects de l'économie nationale russe. Appliquées à l'agriculture paysanne, les données analysées plus haut renferment la réponse à cette question, réponse précisément affirmative. La conception

* M. V. V. a touché cette question dès la première page de ses Destinées du capitalisme. Mais ni là, ni dans aucun autre de ses ouvrages, il n'a essayé d'analyser les données sur les rapports du capital commercial et du capital industriel en Russie. M. N. — on, bien qu'il ait prétendu suivre fidèlement la théorie de Marx, a préféré néanmoins substituer à la notion nette et précise de: «capital commercial» un terme vague et flou de son invention : « Capitalisation » ou « capitalisation des revenus » ; et, sous le couvert de ce terme nébuleux, il a es-< quivé, littéralement esquivé la question. Pour lui, le précurseur de la production capitaliste en Russie n'est pas le capital commercial, mais la « production populaire » \*^

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populiste courante, selon laquelle le « koulak » et le « paysan bien assis » ne sont pas deux formes d'un seul et même phénomène économique, mais des types opposés et sans aucun lien entre eux, est absolument dénuée de fondement. C'est un de ces préjugés du populisme, que nul n'a jamais tenté de prouver par une analyse de données économiques précises. Les données attestent le contraire. Que le paysan prenne des ouvriers pour agrandir sa production, qu'il vende de la terre (rappelez-vous les chiffres cités plus haut sur les larges proportions de l'affermage chez les paysans riches), ou de l'épicerie, qu'il fasse commerce du chanvre, du foin, du bétail, etc., ou de l'argent (usurier), c'est toujours le même type économique, et ses opérations se ramènent essentiellement au même rapport économique. Ensuite, que dans les campagnes de la communauté russe le rôle du capital ne se borne pas aux contrats de servitude et à l'usure ; que le capital s'emploie aussi à la production, la preuve en est que les paysans aisés ne placent pas seulement leur argent dans les entreprises et établissements commerciaux (v. plus haut), mais aussi dans l'amélioration de leur exploitation rurale, l'achat et la prise à ferme de terres, le perfectionnement de leur matériel agricole, l'embauchage d'ouvriers, etc. Si dans nos campagnes le capital était impuissant à créer autre chose que la servitude et l'usure, il nous serait impossible, avec les chiffres de la production, de constater la décomposition de la paysannerie, la formation d'une bourgeoisie rurale et d'un prolétariat rural, — toute la paysannerie présenterait alors un type assez uniforme de cultivateurs écrasés par la misère, parmi lesquels seuls les usuriers se détacheraient exclusivement par l'importance de leur fortune en argent, et non par l'importance et l'organisation de leur production agricole. Enfin, des données analysées plus haut il ressort cette thèse importante que le développement indépendant du capital commercial et usuraire retarde la décomposition de la p'aysan-

nerie. Plus le commerce se développera, en rapprochant la campagne de la ville, en évinçant les marchés ruraux primitifs et minant le monopole du boutiquier de village, plus les formes de crédit, régulières à la manière européenne, seront en progrès et refouleront l'usurier du village, — et plus la décomposition de la paysannerie s'accentuera en profondeur et en étendue. Le capital des paysans aisés, évincé du petit commerce et de l'usure, se tournera en des proportions plus larges du côté de la production, vers laquelle il se tourne dès maintenant.

10° Un autre facteur important de la vie économique de nos campagnes et qui retarde la décomposition de к paysannerie, ce sont les survivances du régime de la corvée, c'est-à-dire les prestations en travail. Les prestations ont pour base le paiement du travail en nature, donc le faible développement de l'économie marchande. Les prestations en travail supposent et exigent justement un paysan moyen qui ne soit pas tout à fait aisé (autrement, il ne se laisserait pas assujettir à ces prestations), mais qui ne soit pas non plus un prolétaire (pour se charger des prestations, il faut posséder son matériel, il faut être un cultivateur tant soit peu « assis ») .

Quand nous disions plus haut que la bourgeoisie paysanne est la maîtresse des campagnes contemporaines, nous faisions abstraction des facteurs retardant la décomposition : la servitude, l'usure, prestations de travail, etc. En réalité, les vrais maîtres du village contemporains ne sont pas toujours les membres de la bourgeoisie paysanne, mais plus souvent les usuriers ruraux et les agriculteurs du voisinage. Pareille abstraction apparaît cependant tout à fait légitime car il serait impossible autrement d'étudier le régime intérieur des rapports économiques dans la paysannerie. Il est intéressant de noter que le populiste lui-même recourt à ce procédé, mais seulement il s'arrête à mi-chemin, laissant son raisonnement inachevé. Parlant du poids des

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impôts, etc., dans ses Destinées du capitalisme, M. V. V. note que pour la communauté, pour le « mir », de ce fait, « les conditions naturelles de vie {sic) n'existent plus » (287) . Fort bien. Mais la question justement est de savoir quelles sont ces « conditions naturelles » qui n'existent pas encore pour nos campagnes. Pour répondre à cette question il faut étudier le régime des rapports économiques au sein de la communauté, en soulevant, si l'on peut s'exprimer ainsi, les débris du passé d'avant la réforme qui obscurcissent ces « conditions naturelles » de la vie de nos campagnes. Si M. V. V. faisait cela, il verrait que ce régime des rapports ruraux montre la décomposition absolue de la piaysannerie ; que plus seront refoulées la servitude, l'usure, les prestations de travail, etc., plus profonde sera la décomposition de la paysannerie*. Nous avons montré plus haut, en nous autorisant des données de la statistique des zemstvos, que cette différenciation est désormais un fait acquis, que la paysannerie s'est complètement scindée en groupes opposés.

* Au fait. Parlant de Destinées du capitalisme de M. V.V. et plus spécialement du chapitre VI, d'où la citation est tirée, on ne peut s'empêcher de signaler qu'il y a là des pages excellentes et très justes, précisément celles où l'auteur parle non des « destinées du capitalisme», et même nullement du capitalisme, mais des modes de perception des impôts. Chose caractéristique, c'est que M. V. V. ne remarque pas alors le lien indissoluble existant entre ces modes et les survivances du système de la corvée, qu'il est (on le verra par la suite) capable d'idéaliser.

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