‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 34 sur 138 · I. LES TRAITS PRINCIPAUX DE L'EXPLOITATЮN PAR CORVEE · texte numérisé non relu

I. LES TRAITS PRINCIPAUX DE L'EXPLOITATЮN PAR CORVEE

Pour étudier le systiènie actuel de l'économie seigneuriale il faut prendre pour point de départ le régime qui dominait à l'époque du servage. L'essentiel du système économique de cette époque était que toute la terre de chaque unité d'exploitation foncière, c'est-à-dire de tel domaine patrimonial était divisée en terres seigneuriales et terres paysannes ; ces dernières étaient données, sous forme de lots, aux paysans qui (recevant en outre d'autres moyens de production : la forêt, parfois le bétail, etc.) les cultivaient avec leur matériel et leur travail et en tiraient leurs moyens de subsistance. Le produit de cet effort des paysians était, selon la terminologie de l'économie politique théorique, le produit nécessaire ; nécessaire pour les paysans en tant qu'il leur procurait les moyens de subsistance, pour le seigneur en tant qu'il lui assurait la maind'œuvre ; tout comme, en général, le produit compensant la partie variable du capital est le produit nécessaire dans

198 V. LENINE

la société capitaliste. Quant au surtravail des paysans, il consistait en ce qu'ils travaillaient la terre du seigneur avec le même rotatériel que leur propre lot ; le produit de ce travail allait au seigneur. Ainsi le surtravail se distinguait territorialement du travail nécessaire ; les paysans labouraient pour le seigneur la terre du maître ; pour euxmêmes, leurs propres lots ; pour le seigneur ils travaillaient pendant tels jours de la semaine ; pour eux-mêmes, les autres jours. Dans ce système le « lot » du paysan était donc une sorte de salaire en nature (pour employer le langage d'aujourd'hui), ou un moyen d'assurer de la maind'œuvre au seigneur. La «propre» exploitation agricole des paysans sur leur lot était la condition de l'exploitation, seigneuriale, elle avait pour but d'« assurer » non pas des moyens d'existence au paysan, mais de la main-d'œuvre au seigneur"^.

C'est ce système économique que »iuus appelons l'exploitation par corvées. Il est évident que sa prédominance supposait les conditions nécessaires que voici : 1° la domination de l'économie naturelle. Le domaine féodal devait former un tout isolé, se suffisant à lui-même, layant des liens très faibles avec le reste du monde. La production du blé à vendre par les seigneurs, laquelle s'était particulièrement développée pendant la dernière période du servage, annonçait déjà la décomposition de l'ancien régime. 2° Ce système d'exploitation exige que le producteur immédiat soit pourvu de moyens de production en général et de terre en particulier ; bien plus, il faut qu'il soit attaché à la glèbe, sinon la main-d'œuvre ne serait pas garantie au seigneur.

* Cette structure économique est bien mise en relief par A. Engelhardt dans ses Lettres de la campagne (St-Pétersbourg 1885, pp. 556-557). Il indique très justement que l'exploitation féodale formait en quelque mesure un système régulier et achevé dont le propriétaire foncier était l'ordonnateur qui distribuait la terre aux paysans et les désignait pour telle ou telle tâche.

Par conséquent, les moyens par lesquels s'obtient le surproduit dans l'exploitation par corvées et dans l'économie capitaliste sont diamétralement opposés : le premier repose sur la dotation du producteur d'un lot de terre ; le second, sur sa séparation d'avec la terre*. 3° Une autre condition de ce système est la dépendance personnelle du paysan vis-à-vis du seigneur. Si le seigneur ne jouissait pas d'une autorité directe stir la personne du paysan, il ne pourrait pas faire travailler pour lui un homme pourvu d'un lot qu'il exploite lui-même. Il fallait donc une «contrainte extra-économique », comme dit Marx en définissant ce régime économique (qu'il ramène, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, à la catégorie de la rente-prestations de travail. Das Kapital, III, 2, 324). Les formes et les degrés de cette contrainte peuvent être les plus variés, depuis le servage jusqu'à l'infériorité juridique du paysan. 4° Enfin, la condition et aussi La conséquence du système économique en question était le niveau extrêmement bas et routinier de la technique, l'exploitation agricole se trouvant entre les mains de petits paysans écrasés par la misère, avilis par leur dépendiance personnelle et par leur ignorance.

* Contre Henry George, qui soutenait que l'expropriation du gros de la population est la grande, l'universelle cause de la misère et de l'oppression, Engels écrivait en 1887: «Historiquement, ce n'est pas tout à fait exact. . . Au moyen âge, ce n'est pas l'enlèvement de la terre au peuple (expropriation) mais au contraire l'attribution de terre au peuple (appropriation) qui a été la source de l'exploitation féodale. Le paysan conservait sa terre, mais il lui était attaché en qualité de serf et était obligé de la payer au propriétaire foncier en travail ou en produit » (The condition of the working class in England in 1844. New York 1887. Préface, p. П1.)

200 V. LENINE

Page 1