II. LE SYSTEME DE LA CORVEE, ASSOCIE AU SYSTEME D'ECONOMIE CAPITALISTE
Le système de la corvée fut miné par l'abolition du servage. Tous les principaux fondements de ce système se trouvèrent ébranlés : l'économie naturelle, l'isolement du patrimoine seigneurial se suffisant à lui-même , l'interdépendance étroite de ses éléments divers, le pouvoir du seigneur sur les paysans. L'économie paysanne était séparée de celle du seigneur ; le paysan allait devoir racheter sa terre en pleine propriété, et le propriétaire foncier passer au système d'économie capitaliste, reposant, comme on a pu le voir tout à l'heure, sur des bases diamétralement opposées. Or, ce passage à un système absolument différent ne pouvait, bien entendu, s'effectuer d'un seul coup, et cela pour deux raisons. Premièrement, les conditions nécessaires à la production capitaliste faisaient encore défaut. Il fallait pour cela une classe d'hommes habitués au travail salarié, il fallait que le matériel agricole du paysan fût remplacé par celui du propriétaire foncier ; que l'agriculture fût organisée comme toute autre entreprise industrielle ou commerciale, et non comme une affaire de maître. Toutes ces conditions ne pouvaient se réaliser que petit à petit, et les tentatives de quelques propriétaires fonciers pour faire venir de l'étranger, au lendemain de l'abolition du servage, des machines agricoles et même des ouvriers, ne pouvaient qu'aboutir à un fiasco complet. La seconde cause qui rendait impossible le passage immédiat à l'organisation capitaliste, c'est que l'ancien système économique, le système de la corvée, n'était qu'ébranlé, au lieu d'être tout à fait anéanti. L'exploitation paysanne n'était pas entièrement détachée de celle des propriétaires fonciers, ces derniers détenant des parties très importantes des lots paysans : « terres enlevées »'*^ forêts, prés, abreuvoirs, pâturages, etc. Sans ces terres (ou servitudes), les paysans
étaient absolument hors d'état d'exploiter de façon indépendante, et les propriétaires fonciers lavaient ainsi la possibilité de continuer l'ancien système sous forme de « prestations de travail ». De même subsistait la possibilité de la « contrainte extra-économique » : l'état des paysans temporairement redevables, la caution solidiaire''^, châtiments corporels, envoi du paysan aux travaux publics, etc.
Ainsi l'économie capitaliste ne pouvait-elle surgir d'emblée, ni la corvée disparaître d'un seul coup. Le seul système économique possible était donc un système de transition, réunissant à la fois les traits de la corvée et du système capitaliste. En effet, la structure économique chez les propriétaires fonciers après l'abolition du servage, porte justement ce double caractère. Malgré la diversité infinie des formes, propre à l'époque de transition, l'or-ganisalion économique du domaine moderne du propriétaire foncier se ramène à deux systèmes fondamentaux dans leurs combinaisons les plus variées : le système des prestations de travail* et le système capitaliste. Le premier consiste en ce que la terre est travaillée avec le matériel des paysans du voisinage, la forme du payement ne changeant rien à la nature du système (qu'il se fasse en argent, comme dans le louage à la tâche, ou en produits, comme dans le métayage, ou enfin en biens-fonds, comme dans le système de prestations au sens restreint du mot). C'est une survivance directe de la corvée**, et la définition économique que nous
* Nous remplaçons maintenant le terme «corvée» par celui de «prestations de travail », celte dernière expression correspondant mieux aux rapports d'après l'abolition du servage et jouissant d'ores et déjà du droit de cité dans nos publications.
** Voici un exemple particulièrement saillant : « Dans la partie sud du district d'Eletz (province d'Orel), écrit un correspondant du Département de l'Agriculture, on voit que dans les grands domaines^ à côté du travail des ouvriers à l'année, une partie importante du sol est cultivée par des paysans en paiement de la terre qui leur est louée à bail. Les anciens serfs continuent à louer de la terre à leurs anciens maîtres.
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en avons donnée plus haut est presque entièrement applicable au système des prestations de travail (la seule exception est que dans une des formes du système de prestations de travail — le louage à la tâche, — une des conditions essentielles de la corvée fait défaut, le payement en nature étant remplacé par le payement en argent). Le système capitaliste consiste dans le louage à terme, à l'année, à la journée, etc., des travailleurs cultivant la terre avec le matériel du propriétaire. Les systèmes en question se combinent dans la vie réelle de façon très variée et bizarre : dans la plupart des domaines des propriétaires fonciers les deux systèmes sont unis et appliqués à des opérations économiques différentes"*'. Il est tout à fait naturel que La combinaison de systèmes aussi divers et même opposés, entraîne dans la pratique bon nombre de contradictions et de conflits des plus profonds et compliqués, et que sous le poids de c,es contradictions bon nombre de propriétaires courent
et, en échange, ils labourent la terre de ces derniers. Les villages de ce genre portent, comme auparavant, le nom de « corvée » de tel ou tel propriétaire» (S. Korolenko, Le travail salarié libre, etc., p. 118). Ou bien encore : « Sur mon domaine, écrit un autre propriétaire, tous les travaux sont exécutés par mes anciens paysans (8 villages, environ 600 âmes) et ils reçoivent en échange un droit de pacage pour leurs bêtes (2000 à 2500 déciatines) ; seul le premier labour et l'ensemencement au semoir sont faits par des ouvriers à terme » [ibid., page 325. District de Kalouga).
* « La plupart des économies sont exploitées comme ceci : une partie de la terre, si insignifiante qu'elle soit, est mise en valeur par les propriétaires avec leur propre matériel, à l'aide d'ouvriers à l'année » ou autres ; « tout le reste est cédé aux paysans pour être cultivé soit à moitié fruit », soit en échange de terre, soit pour de l'argent {Le travail salarié libre, ibid., p. 96) «... Dans la plupart des domaines on pratique en même temps presque tous les modes ou du moins bien des modes du salariat » (c'est-à-dire les modes d'« obtention de la main-d'œuvre»). L'économie rurale et forestière de la Russie. Edition du Département de l'Agriculture pour l'Fxposition de Chicago. St-Pétersbourg 1893, p. 79.
à leur ruine, etc. Ce sont là des phénomènes propres à toute époque de transition.
Si nous nous demandons lequel des deux systèmes est comparativement le plus répandu, il faudra dire avant tout que l'on manque de données statistiques exactes à ce sujet, et qu'il n'est guère probable qu'elles aient pu .être recueillies : il faudrait pour .cela enregistrer non seulement tous les domaines, mais aussi toutes les opérations économiques qui s'y font. On ne dispose que de données approximatives, caractérisant en des traits généraux telle ou telle région suivant la prédominance de l'un ou l'autre système. Sous une forme récapitulative, les données de ce genre pour toute la Russie ont été reproduites dans l'édition déjà citée du Département de l'Agriculture : Le travail salarié libre, etc. Se basant sur ces données, M. Annenski a dressé une carte très précise des zones d'expansion des deux systèmes {L'influence des récoltes, etc.,^'' I, 170). Nous présentons ces données sous forme de tableau que nous complétons par des renseignements sur les emblavures des propriétés privées en 1883-1887 (d'après la Statistique de l'Empire de Russie. IV. La récolte moyenne dans la Russie d'Europe pendant la période quinquennale de 1883-1887. St-Pétersbourg 1888).*
* Des cinquante provinces de la Russie d'Europe ont été exclues celles d'Arkhangelsk, Vologda, Olonetz, Viatka, Perm, Orenbourg et Astrakhan, où, sur les IG 472 000 déciatines des cultures de ce genre dans les propriétés privées de toute la Russie d'Europe, il n'y avait, en 1883-1887, que 562 000 déciatines. Sont comprises dans le premier groupe : 3 provinces baltiques, 4 provinces occidentales (Kovno, Vilno, Grodno et Minsk), 3 du sud-ouest (Kiev, Vladimir-Volhynski, Kaménetz-Podolski), 5 du sud (Kherson, Tauride, Bessarabie, Ekatérinoslav, Don), 1 du sud-est (Saratov), et enfin celles de Pétersbourg, Moscou et laroslavl. Dans le deuxième groupe : Vitebsk, Moguilev, Smolensk, Kalouga, Voronèje, Poltava, Kharkov. Les autres provinces forment le troisième groupe. Pour plus de précision, il faudrait déduire des emblavures des terres de propriété privée celles qui appartiennent à des fermiers, mais
Surface culti-
Groupes de provinces suivant la prédominance du système d'exploitation
chez les propriétaires terriens
Nombre
Zone des Terres Noires
de p r 0 V
Autres zones
i n с e s Total
vée en céréales et pommes de terre dans les propriétés privées (en milliers de déciatines)