III. Provinces à prédomi
nance des prestations
de travail
Total 24 l'.j 43 15 910
Si, comme on le voit, les prestations de travail prédominent surtout dans les provinces purement russes, le système capitaliste doit, dans l'ensemble de la Russie d'Europe, être reconnu maintenant comme la forme prédominante du mode capitaliste d'exploitation seigneuriale. Ajoutons que dans notre tableau cette prédominance est loin d'être complète, puisque le premier groupe comprend des provinces où les prestations de travail ne sont pas du tout en usage (exemple: les provinces baltiques), tandis que le troisième groupe ne compte pas une seule province, non plus probablement un seul domaine exploité où le système capitaliste ne serait pas pratiqué au moins partiellement. En voici une illustration sur la base de la statistique des zemstvos (Raspopine, L'exploitation agricole privée en Russie d'après la statistique des zemstvos, Iduriditcheski Vestnik, 1887, n°^ 11-12, n° 12, p. 634) :
les chiffres manquent. Notons que cette correction ne changerait probablement rien à notre conclusion sur la prédominance du système capitaliste, car dans la zone des Terres Noires une grande partie des labours privés est donnée à bail, et dans les provinces de cette zone, c'est le système des prestations de travail qui domine.
Districts de la province de Koursk
Pourcentage des
domaines pratiquant
le louage libre
domaines grands moyens domaines
Pourcentage des
domaines ayant des
salariés agricoles
domaines grands moyens domaines
Dmitrovsk
Fatej
Lgov
Soudja
Enfin, il faut noter que parfois le système des prestations de travail se transforme en système capitaliste et se confond avec ce dernier au point qu'il devient presque impossible de les séparer et de les distinguer l'un de l'autre. Ainsi, un paysan prend à bail un lopin de terre et s'engage en échange à travailler un certain nombre de jours (chose très répandue, comme on le sait. Voir les exemples cités dans le paragraphe suivant). Comment établir une différence entre ce « paysan » et Г« ouvrier agricole » de l'Europe occidentale ou des provinces baltiques, qui reçoit un lopin de terre contre l'engagement de travailler un certain nombre de jours ? La vie crée des formes qui rapprochent entre eux, avec une progression remarquable, des systèmes économiques opposés quant à leurs traits fondamentaux. Il devient impossible de dire où finissent les «prestations de travail » et où commence le « capitalisme ».
Après avoir établi ce fait fondamental que toute la diversité des formes caractérisant les exploitations seigneuriales modernes se ramène à deux systèmes — le système capitaliste et celui des prestations, dans les combinaisons les plus variées, — nous allons faire une analyse économique de ces deux systèmes pour voir lequel d'entre eux a tendance, sous la pression de toute l'évolution économique actuelle, à refouler l'autre.
206 V. LENINE
m. ANALYSE DU SYSTEME DES PRESTATIONS DE TRAVAIL
Les formes de prestations, comme nous l'avons dit plus haut, sont extrêmement variées. Tantôt les paysans s'engagent, pour de l'argent, à cultiver avec leur matériel les terres du propriétaire ; c'est le « louage à la tâche », le « travail à la déciatine »*, La culture par «cycle»"**, (c'est-àdire une déciatine de blé de printemps, une déciatine de blé d'automne), etc. Parfois les paysans empruntent du blé ou de l'argent, et s'engagent à acquitter toute la dette par le travail ou les intérêts de cette dette***. Cette forme Laisse apparaître bien nettement un trait propre au système de prestations en général, à savoir le caractère de servitude et d'usure qui s'attache à ce genre de louage au travail. Parfois les paysans sont tenus de payer en besogne les « dégâts causés par le bétail » (c'est-à-dire qu'ils s'engagent à acquitter l'amende établie par la loi pour ces dégâts) ; ils travaillent « pour La gloire » (cf. Engelhardt, /. c, p. 56.) , c'est-àdire gratuitement, uniquement pour le vivre, pour ne pas se voir retirer un autre « gagne-pain » par le propriétaire foncier. Enfin, très répandues sont les prestations fournies pour la terre, sous forme de métayage ou de travail direct pour la terre donnée en location au paysan ou fonds d'exploitation, etc.
Très souvent le paiement de la terre louée revêt les formes les plus variées, qui parfois même s'ajoutent les unes aux autres, de sorte qu'à côte du paiement en argent
* Recueils de renseignements statistiques sur la province de Riazan.
** Engelhardt, /. с *** Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. V. Fasc. 1. Moscou 1879, pp. 186-189. Nous indiquons les sources uniquement à titre d'exemple. Toutes les publications, relatives гих exploitations paysannes et privées, contiennent une foule d'indications de ce genre.
LE PASSAGE A L'EXPLOITATION CAPITALISTi: 207
figurent le paiement en produits et les prestations de travail. Voici quelques illustrations : pour chaque déciatine il faut faire 1,5 déciatine plus 10 œufs, plus 1 poule, plus 1 journée de travail accomplie par une femme ; pour 43 déciatines de blé de printemps à raison de 12 roubles et 51 déciatines de blé d'automne à raison de 16 roubles en espèces, plus battre tant de meules d'avoine, 7 meules de sarrasin et 20 meules de seigle, plus sur la terre affermée épandre le fumier provenant des exploitations des locataires, au moins sur 5 déciatines à raison de 300 chars par déciatine (Karychev. Les affermages, p. 348). Il n'est pas jusqu'au fumier du paysan qui ne soit partie intégrante de l'exploitation du domaine privé ! Ce qui montre la fréquence et la variété des prestations de travail, c'est l'abondance des termes qui servent à les désigner : otrabotki, otboutchi, otboutki, barchtchina, bassarinka, possobka, panchtchina, postoupok, vyiemka, etc. {ibid., 342). Il arrive que le paysan s'engage à exécuter « ce qu'ordonnera le maître » {ibid., 346) ; d'une façon générale, il s'engage à « obéir », à « ouïr » à lui « prêter concours ». Les prestations embrassent « tout le cycle des travaux d'usage rural. A l'aide de prestations s'accomplissent toutes les opérations agricoles intéressant le travail des champs, la rentrée du blé et des foins, on s'approvisionne en bois de chauffage, on transporte des chargements » (346-347) ; on répare les toits et les tuyaux (354, 348) ; on s'engage à fournir poules et œufs [ibid.). L'enquêteur du district de Gdov, province de St-Pétersbourg, dit avec raison que les formes de prestations pratiquées revêtent « le caractère de corvée d'avant la réforme» (349)*.
* A noter que la variété prodigieuse des prestations en Russie, des affermages avec toutes sortes de surtaxes, etc., se borne entièrement aux formes essentielles du régime précapitaliste en agriculture, que Marx expose au chapitre 47 du troisième livre du Capital: Au chapitre précédent il a déjà été signalé que ces formes sont au nombre de trois : 1° la rente — prestations de travail ; 2° la rente en produits ou rente
2Ô8 V. LËNINË
Particulièrement intéressantes sont les prestations pour la terre, dites fermage-prestation et fermage en nature*. Nous avons vu au chapitre précédent comment les rapports capitalistes se manifestent dans le fermage paysan ; ici nous voyons le « fermage » qui n'est qu'une simple survivance de l'exploitation par corvée**, et qui parfois passe insensiblement au système capitaliste : assurer au domaine des ouvriers ruraux en les dotant de parcelles de terre. Les statistiques des zemstvos établissent incontestablement la liaison de tels « fermages » avec la propre exploitation des affermateurs du sol. « Lorsque les labours directs s'étendent dans les domaines privés, les propriétaires de ces domaines éprouvent le besoin de s'assurer de la main-d'œuvre en temps voulu. C'est ainsi que se développe chez eux en maint endroit la tendance à distribuer la terre aux paysans contre prestations ou bien contre une part du produit avec en plus des prestations. . . » Ce système d'exploitation «... est assez répandu. Plus les affermateurs font valoir leur exploitation, moins grande est l'offre des fermages et plus intense en est la demande, plus large est aussi cette forme de location du sol » {ibid., p. 266, cf. 367) .
Nous voyons donc ici un affermage d'un genre particulier, qui signifie non l'abandon de sa propre exploitation par le propriétaire, mais le développement des labours privés,
en nature et 3'^ la rente-argent. Il est donc parfaitement naturel que Marx ait voulu se servir justement des données russes pour illustrer la section de la rente agraire.
* D'après le Bilan de la statistique des zemstvos (t. II), les paysans prennent à bail contre argent 76% de toutes les terres qu'ils afferment ; contre des prestations, 3 à 7% ; contre une part du produit, 13 à 17% et, enfin, contre un paiement mixte, 2 à 3% de terres.
** Cf. les exemples cités dans la note de la p. 201. Avec l'exploitation par corvée, le propriétaire foncier donnait de la terre au paysan afin que celui-ci travaille pour le compte de son maître. En donnant la terre à bail contre prestations, le côté économique de l'affaire est évidemment le même.
non le renforcement de l'économie paysanne par l'agrandissement de son étendue, mais la transformation du paysan en ouvrier rural. Nous avons pu voir dans le chapitre précédent que la tenue à bail pour l'économie paysanne se présente sous deux aspects opposés, étant pour les uns une extension avantageuse de leur exploitation, pour les autres une transaction imposée par la misère. Ici nous voyons que pour la propriété foncière également la mise en location de lu terre a de même deux aspects opposés : c'est dans certains cas une remise de l'exploitation à une autre personne contre le payement d'une rente ; dans d'autres cas, c'est un moyen de faire valoir son exploitation, d'assurer au domaine la main-d'œuvre nécessaire.
Nous en venons maintenant à la rémunération du travail dans le système des prestations. Les données émanant des différentes sources témoignent unanimement que la rémunération du travail dans les prestations ou le louage asservissant est toujours inférieure à la rémunération dans l'embauchage capitaliste « libre ». La preuve en est, premièrement, que le fermage en nature, c'est-à-dire en travail ou à moitié fruit (qui ne sont, comme on vient de le voir, que des formes de prestations ou de louage asservissant), est partout, en règle générale, plus cher et beaucoup plus cher {Ibid., p. 350) que le fermage en argent, montant parfois au double {ibid., p. 356, district de Rjev, province de Tver), En second lieu, le fermage en nature est le plus répandu dans les groupes de paysans pauvres [ibld., pp. 261 et suivantes). C'est l'affermage par besoin, «l'affermage» contracté par le paysan qui n'a plus la force de résister à sa transformation en salarié agricole. Les paysans aisés s'efforcent de prendre la terre à bail contre argent. « Le preneur profite de la moindre possibilité pour payer son loyer en argent et diminuer ainsi le coût de la location » [Ibld.. p. 265), et, ajoutons-le, pas seulement pour réduire le coût de la location, mais aussi pour se débarrasser du louage
210 V. LENINE
asservissent. Dans le district de Rostov-sur-Don, on a même relevé un fait remarquable, notamment le passage de l'affermage en argent à la « skopchtchina >И8 à mesure que les prix des fermages haussent, malgré la diminution de la part des paysans dans la skopchtchina {ibid., p. 266). L'importance de l'affermage en nature, qui ruine à fond le paysan et le transforme en salarié agricole est fort bien illustré par ce fait*. Troisièmement, une comparaison directe des prix
* Le relevé des dernières données sur l'affermage (M. Karychev dans L'influence des récoltes, etc., t. 1) a parfaitement confirmé que seul le besoin oblige les paysans à prendre de la terre en métayage ou contre prestations de travail, tandis que les paysans aisés préfèrent affermer contre argent (pp. 317-320), car le fermage en nature revient au paysan toujours et partout infiniment plus cher que le fermage en argent (pp. 342-346). Cependant tous ces faits n'ont pas empêché M. Karychev de présenter les choses ainsi : « La possibilité d'améliorer sa nourriture s'offre. . . au paysan malaisé, en agrandissant quelque peu ses cultures sur la iterre du propriétaire, à moitié fruit » (p. 321). Voilà à quelles idées saugrenues ces gens en arrivent avec leur sympathie préconçue pour l'« économie naturelle » ! La preuve est faite que les fermages en nature reviennent plus cher que s'ils étaient en argent ; qu'ils sont une sorte de truck-system dans l'agriculture ; qu'ils ruinent définitivement le paysan et le transforment en salarié agricole, et notre économiste parle d'une meilleure alimentation ! Le métayage, voyez-vous, «aiderait» la «partie besogneuse... de la population rurale à obtenir» de la terre à ferme (p. 320). Ce que M. l'économiste appelle ici une «aide», c'est l'obtention de la terre à des conditions exécrables, transformant le paysan en salarié agricole ! On se demande : où est donc la différence entre les populistes russes et les agrariens russes, qui ont toujours été et sont encore prêts à accorder « à la partie besogneuse de la population rurale» une «aide» de ce genre? Voici, à ce propos, un exemple intéressant : dans le district de Khotine, province de Bessarabie, le gain moyen d'un métayer est évalué à 60 kopecks par jour, celui du journalier, l'été, à 35-50 kopecks. « Il s'ensuit que le gain du métayer est tout de même supérieur à celui du salarié agricole» (p. 344; c'est M. Karychev qui souligne). Ce «tout de même » est bien caractéristique. Car, enfin, le métayer, à la différence du salarié agricole, a des frais d'exploitation. Il faut bien qu'il ait uii
LE PASSAGE A L'EXPLOITATION CAPITALISTE 2ll
du travail dans le système des prestations et dans celui de l'embauchage capitaliste « libre » montre le niveau plus élevé de ces derniers. La publication déjà citée du Département de l'Agriculture : Le travail salarié libre, etc., établit que le prix moyen de la culture complète d'une déciatine de blé d'hiver avec le matériel du paysan doit' être de 6 roubles (chiffres concernant la zone centrale des Terres Noires pour une période de huit ans, de 1883 à 1891). Si nous évaluons le coût de ces mêmes travaux, l'embauchage étant libre, nous obtiendrons 6 r. 19 par déciatine seulement pour le travail de l'homme, sans compter celui du cheval (qui ne peut être évalué à moins de 4 r. 50, /. c, p. 45). L'auteur a raison de considérer ce fait comme « absolument anormal» (ibid.). Notons seulement qu'une rémunération plus élevée du travail dans l'embauchage purement capitaliste comparativement aux diverses formes de contrats de servitude et autres rapports précapitalistes, est un fait établi non seulement pour l'agriculture, mais aussi pour l'industrie, non seulement pour la Russie, mais aussi pour les autres pays. Voici à ce sujet des données plus précises et plus détaillées de la statistique des zemstvos {Recueil de renseignements statistiques sur le district de Saraiov, t. I, IIP partie, pp. 18-19. Cité d'après Les affermages de M. Karychev, p. 353) :
cheval et un attelage. Pourquoi ces frais n'ont-ils pas été mis en ligne de compte ? Si dans la province de Bessarabie le salaire journalier inoyen est de 40 à 77 kopecks dans la saison d'été (1883-1887 et 1888-1892), le gain journalier moyen d'un ouvrier avec son attelage est de 124 à 180 kopecks (1883-1887 et 1888-1892). Ne « s'ensuit »-il pas plutôt que le salarié agricole touche « tout de même » plus que le métayer ? Le salaire journalier moyen (moyenne de l'année entière) de l'ouvrier sans cheval est évalué à 67 kopecks pour la province de Bessarabie en 1882-1891 [ibid., p. 178).
212 V. LËNINË
District de Saratov
Prix moyen (en roubles) de la culture d'une déclatine
En cas En cas de tra-
d'engage- En cas de fermage vail salarié
ment en payable en presta- libre, d'aprfs les Travaux hiver, lions renseignements
avec paiement
d'une ^, , , d'après avance de ^ après les les ren- (j^g des ou-
8O-I0O0/0 coiitrats seigne^- patrons vriers sur le écrits ments des
salaire preneurs
Culture complète et récolte, avec transport et battage . . 9,6 — 9,4 20,5 17,5
Ibid. sans battage (du champ de printemps) 6,6 — 6,4 15,3 13,5
Ibid. sans battage (du champ d'hiver) . . 7,0 — 7,5 15,2 14,3
Façon 2,8 2,8 — 4,3 3,7
Récolte (moisson et
transport) 3,6 3,7 3,8 10,1 8,5
Récolte (sans transport) 3,2 2,6 3,3 8,0 8,1
Fauchage (sans transport) 2,1 2,0 1,8 3,5 4,0
Nous voyons donc que dans le système de prestations (de même que dans le louage asservissent combiné avec l'usure), les prix du travail sont d'ordinaire plus de deux fois inférieurs à ceux de l'embauchage capitaliste*. Etant donné que seul un paysan de l'endroit et nécessairement
* Comment après cela ne pas qualifier de réactionnaire la critique du capitalisme que fait, par exemple, un populiste comme le prince Vassiltchikov ? L'expression de «salarié libre», s'exclame-t-il pathétiquement, est contradictoire par elle-même, car le salariat suppose l'absence d'indépendance, et l'absence d'indépendance exclut la « liberté ». Le capitalisme met la dépendance libre à la place de la dépendance servile, voilà, bien entendu, ce qu'oublie notre seigneur populisant.
« doté d'un lot de terre » peut s'engager à payer en travail, l'abaissement énorme du prix du travail fait ressortir à l'évidence la signification du lot, comme forme de salaire en nature. En ce cas, le lot concédé est aujourd'hui encore un moyen d'« assurer » au propriétaire de la main-d'œuvre à bon marché. Mais la différence entre le travail libre et « demi-libre »*, va au-delà de la différence de salaire. Une grande importance s'attache aussi au fait que cette dernière forme de travail suppose toujours la dépendance personnelle de celui qui se loue à l'égard de celui qui le loue ; elle suppose toujours le maintien plus ou moins grand de la «contrainte extra-économique». Engelhardt dit fort bien que les distributions d'argent contre prestations de travail s'expliquent par ceci que le recouvrement de ces dettes est le plus sûrement garanti : il est difficile de faire payer le paysan en vertu d'un exécutoire, « tandis que le travail que le paysan s'est engagé à fournir, les autorités l'y contraindront même si son blé à lui restait non moissonné » (/. с p. 216). «Seules les longues années d'esclavage, de travail servile pour le compte du maître ont pu créer le sang-froid » (seulement en apparence), avec lequel le cultivateur laisse sous la pluie son blé pour aller charroyer des gerbes appartenant à autrui {Ibld., p. 429). Sans telle ou telle forme de fixation de la population à un lieu de résidence, à la « communauté », sans une certaine inégalité civique, les prestations de travail, comme système, seraient impossibles. Il va de soi que les traits décrits du système de prestations ont pour corollaire une basse productivité du travail : les procédés de l'exploitation fondée sur les prestations ne peuvent qu'être les plus routiniers ; le travail du paysan réduit en servitude ne peut que se rapprocher, par sa qualité, du travail du serf.
* L'expression est de M. Karychev, /. c. M. Karychev a eu tort de ne pas en conclure que le métayage «aide» à sortir du stade du travail « demi-libre ».
214 V. LENINE
La conjonction du système de prestations et du système capitaliste fait ressembler énormément, par son organisation économique, le régime actuel de l'économie des propriétaires fonciers, au régime qui avait régné dans notre industrie textile avant l'apparition de la grande industrie mécanique. Là, le négociant effectuait une partie des opérations par ses propres instruments et par des ouvriers salariés (l'ourdissage du filé, la teinture, l'apprêt du tissu, etc.) ; l'autre partie par les instruments des artisans ruraux, qui travaillaient pour lui avec sa matière ; ici, une partie des opérations est exécutée par des salariés qui emploient le matériel du propriétaire, l'autre partie se fait par le travail et le matériel des paysans travaillant sur la terre d'autrui. Là, le capital commercial s'agrégeait au capital industriel, et sur le petit producteur autonome pesaient, outre le capital, la servitude, la médiation des maîtres-artisans, le trucksystem, etc. ; ici de même, au capital industriel s'agrège le capital commercial et usuraire, avec toutes les formes possibles d'abaissement du salaire et d'accentuation de la dépendance personnelle du producteur. Là, le système de transition s'est maintenu durant des siècles, en se basant sur une technique primitive, manuelle ; il a été brisé en une trentaine d'années par la grande industrie mécanique ; ici, les prestations de travail se maintiennent quasiment depuis l'origine de la Russie (les propriétaires terriens asservissaient les vilains déjà du temps de la Rousskata Pravda)^^, en perpétuant la technique routinière, et ils ne commencent à céder rapidement la place au capitalisme qu'après l'abolition du servage. Ici et là, le vieux système n'est que stagnation dans les formes de la production (et, par suite, aussi dans tous les rapports sociaux), que domination de la manière d'être asiatique. Ici et là, les formes d'exploitation nouvelles, capitalistes, constituent un immense progrès, en dépit de toutes les contradictions qui leur sont inhérentes.