‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 38 sur 138 · V. LA CONCEPTION POPULISTE EN LA MATIERE · texte numérisé non relu

V. LA CONCEPTION POPULISTE EN LA MATIERE

La thèse selon laquelle le système des prestations de travail est une simple survivance de la corvée, n'est pas non plus contestée par les populistes. Elle est admise, au contraire, quoique sous une forme insuffisamment générale, par M. N. — on {Esquisses, § IX) comme par M. V. V. (de fa-

222 V. LENINE

çon particulièrement saisissante dans l'article : « Notre économie paysanne et l'agronomie », Otétchestvennyé Zapiski, 1882, n°' 8-9). Il est d'autant plus frappant que les populistes évitent par tous les moyens de reconnaître ce fait simple et évident que le mode actuel d'exploitation d'un domaine privé est une combinaison du système des prestations de travail et du système capitaliste ; que, par conséquent, plus le premier est développé et moins l'est le second, et inversement ; qu'ils se dérobent à l'analyse des rapports entre ces deux systèmes et la productivité du travail, le salaire de l'ouvrier, les traits fondamentaux du régime économique de la Russie après l'abolition du servage, etc. Poser la question sur ce terrain, sur celui de la constatation de la « substitution » qui s'opère réellement, c'était reconnaître l'éviction inévitable des prestations de travail par le capitalisme et le caractère progressif de cette éviction. Pour esquiver cette conclusion, les populistes n'ont pas même hésité à idéaliser le système des prestations. Cette idéalisation monstrueuse est le trait essentiel des conceptions populistes sur l'évolution de la propriété seigneuriale. M. V. V. est allé jusqu'à écrire que le « peuple. . . reste victorieux dans la lutte pour la forme de la culture agraire, bien que la victoire remportée ait encore aggravé sa ruine » {Destinées du capitalisw.e, p. 288). La reconnaissance d'une telle « victoire » est plus probante que lia constatation d'une défaite ! M. N. — on a vu dans la dotation territoriale du paysan sous le régime de la corvée et sous celui des prestations de travail le « principe » de « l'union du producteur et des moyens de production » en oubliant ce petit détail que cette dotation était un moyen d'assurer de la maind'œuvre au propriétaire. Comme nous l'avons déjà indiqué, Marx, en décrivant les systèmes de l'agriculture précapitaliste, a analysé toutes les formes des rapports économiques en Russie et mis en évidence la nécessité de la petite production et l'attachement du paysan à la glèbe, quelle que

soit la rente : en travail, en nature ou en argent. Mais pouvait-il lui venir à l'idée d'ériger cette dotation territoriale du paysan dépendant en « principe » de l'union perpétuelle du producteur et des moyens de production ? Oublie-t-il un instant que cette union du producteur et des moyens de production était l'origine et la condition de l'exploitation moyenâgeuse ; qu'elle déterminait une stagnation technique et sociale, et exigeait nécessairement toutes sortes de formes de « contrainte extra-économique » ?

MM. Orlov et Kabloukov dans les Recueils de la statistique des zemstvos pour la province de Moscou idéalisent les prestations de travail et la servitude absolument de la même façon, en qualifiant d'exploitation modèle celle d'une certaine dame Kostinskaïa dians le district de Kaménetz-Podolsk (cf. t. V, fasc. I, pp. 175-176 et t. II, pp. 59-62, 11^ partie). Selon M. Kabloukov, cette exploitation est la preuve « qu'il est possible d'organiser un ordre de choses excluant {sic) cette opposition » (c'est-à-dire l'opposition d'intérêts entre l'exploitation du propriétaire foncier et celle du paysan), «et qui contribue à faire prospérer {sic) et l'exploitation paysanne et le domaine privé ! » (t. V, fasc. I, pp. 175-176). Il se trouve que la prospérité des paysans consiste. . . dans les prestations de travail et la servitude. Ils n'ont ni pâturages ni chemin de parcours pour le bétail (t. II, pp. 60- 61.), ce qui n'empêche pas MM. les populistes de les considérer comme des cultivateurs « bien assis », et ils prennent ces fonds en location chez la propriétaire contre des prestations de travail en exécutant « tous les travaux sur son domaine. . . avec soin, exactitude et diligence »*.

On ne saurait aller plus loin dans l'idéalisation d'un système économique qui n'est qu'une survivance de la corvée !

La recette de tous les raisonnements populistes de ce genre est bien simple : il suffit d'oublier que la dotation

* Cf.-^VoIguine, ouvrage cité, pp. 280-28 L

ââ4 V. LËNÎNË

territoriale du paysan est une des conditions de l'exploitation fondée sur la corvée ou les prestations de travail ; il suffit de faire abstraction du fait que ce cultivateur soidisant « indépendant » doit une rente en travail, en nature ou en argent, et l'on arrivera à l'idée « pure » de « l'union du producteur et des moyens de production ». Mais les rapports réels entre le capitalisme et les formes d'exploitation précapitalistes ne changent point du simple fait de cette abstraction*.

Arrêtons-nous un peu sur un autre raisonnement, très curieux, de M. Kabloukov. Nous l'avons vu idéaliser les prestations de travail ; mais, chose remarquable, c'est que, quand il caractérise en statisticien les types réels d'exploitations purement capitalistes de la province de Moscou, son exposé reflète bien malgré lui et avec des déformations, les faits mêmes qui prouvent le progrès du capitalisme

* «On dit que l'extension de la rente-prestations de travail en g-uise de rente-argent. . . est une régression. Mais avons-nous jamais dit que c'était une chose souhaitable, avantageuse? Nous... n'avons jamais soutenu que c'était un progrès », déclare M. Tchouprov au nom de tous les auteurs du livre L'influence des récoltes, etc. (voir le compte rendu sténographique des débats de la Société impériale libre d'économie, les 1er et 2 mars 1897^°, p. 38). Cette déclaration est fausse même en la forme, car M. Karycliev (v. plus haut) représentait les prestations de travail comme une «aide» à la population rurale. En réalité, elle est absolument contraire au contenu de toutes les théories populistes avec leur idéalisation des prestations. Le grand mérite de MM. Tougan-Baranovski et Strouvé est d'avoir posé correctemen/t la question (1897) de l'importance qui s'attache aux bas prix du blé : ces prix contribuent-ils à l'éviction des prestations de travail par le capitalisme, ou non. Tel est le vrai critère pour les apprécier. Une telle question est, sans doute, une question de fait, et la réponse que nous donnons diffère quelque peu de celle des auteurs cités. Fort des données contenues dans le texte (voir surtout le § VU de ce chapitre et le chapitre IV), nous croyons possible et même probable que la période des bas prix du blé soit marquée par une éviction des prestations par le capitalisme non moins rapide, sinon plus rapide que dans la période historique précédente des hauts prix du blé.

dans l'agriculture russe. Nous sollicitons l'attention du lecteur et lui demandons d'avance de nous excuser la longueur des citations.

Outre les anciens types d'exploitations employant le travail salarié libre, il existe dans la province de Moscou

« un type d'exploitations nouveau, tout récent, en train de naître, qui rompent avec toutes les traditions et voient les choses simplement, comme on regarde toute industrie qui doit constituer une source de revenu. Là, l'agriculture n'apparaît plus comme. . . une fantaisie de grand seigneur, comme une occupation à la portée d'un chacun. Non, ici, on reconnaît la nécessité d'avoir. . . des connaissances spéciales. . . Les bases du calcul » (pour organiser la production) « sont les mêmes que dans toutes les autres branches de la production » {Recueil de renseignements statistiques pour la province de Moscou, t. V, fasc. 1, pp. 185-186).

M, Kabloukov ne se rend même pas compte que cette définition du nouveau type d'exploitations « en train de naître » dans les années 70 prouve justement le caractère progressif du capitalisme dans l'agriculture. C'est bien le capitalisme qui a été le premier à transformer l'agriculture, de « fantaisie de grand seigneur », en une industrie ordinaire ; c'est bien le capitalisme qui le premier a obligé de « voir les choses avec simplicité », de « rompre avec les traditions » et de s'armer de « connaissances spéciales ». Avant le capitalisme la chose était à la fois inutile et impossible, car l'exploitation de chaque domaine, commune rurale et famille paysanne, « se suffisait à elle-même » et ne dépendait d'aucune autre ; aucune force n'aurait pu l'arracher à sa stagnation séculaire. Le capitalisme a été précisément cette force qui a créé (par l'intermédiaire du marché), le contrôle social de la production des producteurs isolés et les a amenés à tenir compte des exigences de l'évolution sociale. C'est là que réside le rôle progressif du capitalisme dans l'agriculture de tous les pays d'Europe.

Ecoutons encore comment M. Kabloukov définit nos exploitations purement capitalistes :

226 V. LENINE

« On tient compte ensuite de la force de travail en tant que facteur indispensable pour agir sur la nature et à défaut duquel aucune organisation du domaine ne mènera à rien. Ainsi, bien que conscient de l'importance de cet élément, on ne le tient pas pour une source indépendante du revenu, ainsi qu'on le faisait au temps du servage ou comme cela se fait encore aujourd'hui, dans le cas où à la base de la rentabilité d'un domaine on met non pas le produit du travail dont l'obtention est le but direct de son application, non pas la volonté d'appliquer ce travail à l'obtention de produits de plus grande valeur et de tirer parti de ce travail, mais la volonté de diminuer la part du produit que l'ouvrier reçoit pour lui, le désir de ramener le coût de la maind'œuvre autant que possible à zéro » (186). On y parle du mode d'exploitation en échange des parcelles jadis enlevées. «Dans ces conditions, pour la rentabilité point n'est besoin que le propriétaire fasse preuve de savoir et de qualités spéciales. Tout ce que l'on obtiendra par ce travail constituera le revenu net du propriétaire ou tout au moins un revenu réalisé presque sans toucher au fonds de roulement. Une pareille exploitation ne peut prospérer, ni être qualifiée comme telle au sens strict du mot, de même que céder à bail tous ses biens, ce n'est pas exploiter ; il n'y a point là d'organisation de l'économie » (186). Après avoir cité des exemples de cession de terre jadis enlevée contre des prestations de travail, l'auteur conclut : « Le centre de gravité de l'exploitation, le moyen de tirer un revenu de la terre, réside dans l'action exercée sur l'ouvrier, et non sur la matière et ses forces» (189).

Ce raisonnement est un très bel exemple de la façon dont sont déformés des faits observés sur le vif sous l'influence d'une théorie fausse. M. Kabloukov confond la production avec le régime social de la production. Dans tout régime social la production consiste dans une « action » exercée par l'ouvrier sur la matière et ses forces. Dans tout régime social, seul le surproduit peut être une source de « revenu » pour le propriétaire. Sous ces deux rapports le système d'exploitation basé sur les prestations de travail est tout à fait analogue au système capitaliste, quoi qu'en pense M. Kabloukov. Ce qui les distingue en fait, c'est que les prestations de -travail supposent nécessairement le plus bas niveau de productivité du travail ; aussi, pour augmenter le revenu, il n'est pas possible d'augmenter le surproduit.

Il n'est qu'un moyen : appliquer le louage sous les formes de servitude les plus diverses. En revanche, dans l'exploitation purement capitaliste, ces formes de servitude doivent disparaître, car le prolétaire qui n'est pas attaché à la glèbe se prête mal à l'asservissement ; l'accroissement de la productivité du travail devient non seulement possible mais nécessaire, comme le seul moyen d'élever le revenu et de faire face à une concurrence tacharnée. Ainsi, la définition de nos exploitations purement capitalistes, formulée par ce même M. Kabloukov, qui s'est tellement appliqué à idéaliser les prestations de travail, confirme largement cette vérité que le capitalisme russe crée des conditions sociales imposant nécessairement la rationalisation de l'agriculture et l'abolition de la servitude, tandis que les prestations de travail, au contraire, excluent la possibilité de rationalisation agricole et perpétuent la stagnation technique et l'asservissement du producteur. Il n'est rien de moins sensé que les enthousiasmes auxquels se livrent d'ordinaire les populistes au sujet de la faiblesse du capitalisme dans notre agriculture. Tant pis s'il est faible, cela montre seulement la force des formes précapitalistes d'exploitation, infiniment plus dures pour le producteur.

Page 1