‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 39 sur 138 · VI. L'HISTOIRE DU DOMAINE D'ENGELHARDT · texte numérisé non relu

VI. L'HISTOIRE DU DOMAINE D'ENGELHARDT

Engelhardt occupe une place tout à fait à part parmi les populistes. Soumettre à la critique sa conception des prestations de travail et du capitalisme reviendrait à reprendre ce qui a été dit au paragraphe précédent. Nous croyons beaucoup plus utile d'opposer aux vues populistes d'Engelhardt l'histoire de sa propre exploitation. Cette critique aura en même temps une valeur positive, car l'évolution de cette exploitation reflète pour ainsi dire en miniature les traits essentiels de l'évolution de toute l'exploitation des domaines privés de la Russie après l'abolition du servage.

228 V. LENINE

Quand Engelhardt a entrepris de faire valoir son domaine, celui-ci était basé sur les traditionnelles prestations de travail et la servitude qui excluaient toute « organisation rationnelle» {Lettres de la campagne, 559). Les prestations de travail avaient pour conséquence un mauvais élevage, un mauvais travail du sol, un système de culture uniforme et vieilli (118). «Je me rendis compte qu'il était impossible... d'exploiter, comme auparavant» (118). La concurrence des blés des steppes faisait baisser les prix et rendait l'exploitation désavantageuse (83)*. Notons qu'à côté du système des prestations le système capitaliste a joué dès le début un certain rôle dans l'exploitation : déjà à ce moment il y avait, quoique très peu nombreux, des ouvriers salariés (le bouvier, etc.), et Engelhardt témoigne que le salaire de son ouvrier (issu de paysans dotés de terre), était «fabuleusement bas» (11), cela parce qu'on «ne pouvait donner davantage », vu le mauvais état de l'élevage. La faible productivité du travail excluait la possibilité d'augmenter le salaire. Ainsi, nous trouvons à la base de l'exploitation d'Engelhardt les traits familiers de toutes les exploitations russes : prestations, servitude, très faible productivité du travail, salaire « infiniment bas », culture routinière.

Quels sont donc les changements apportés par Engelhardt ? Il introduit la culture du lin, plante industrielle et commerciale nécessitant une main-d'œuvre nombreuse. Ainsi s'accentue le caractère commercial et capitaliste de l'agriculture. Mais où trouver la main-d'œuvre ? Engelhardt essaie d'abord d'appliquer à la nouvelle agriculture (commerciale) le vieux système : les prestations de travail. Rien

* Le fait que la concurrence du blé à bon marché incite à une réforme technique et, par suite, au remplacement des prestations de travail par le louage libre, mérite de retenir l'attention. La concurrence du blé des steppes a joué aussi un rôle pendant les années des hauts prix du blé ; or, la période des bas prix communique à cette concurrence une force toute particulière.

n'y fit, on travailla mal, le « travail à la déciatine » était au-dessus des forces des paysans, qui s'opposaient de toute leur énergie à un travail asservissant et « tout d'une pièce ». « Il fallait changer de système. Entre temps j'avais pris pied, j'avais mes chevaux, mes harnais, mes charrettes, mes araires, mes herses, et je pouvais maintenant faire valoir mon domaine avec des salariés agricoles. Je me mis à cultiver le lin partie avec mes ouvriers, partie à la tâche, en louant pour des travaux déterminés» (218). Ainsi, l'adoption du nouveau système d'exploitation et de l'agriculture commerciale nécessitait le remplacement des prestations de travail par le système capitaliste. Pour augmenter le rendement du travail, Engelhardt appliqua un procédé éprouvé de la production capitaliste : le travail à la pièce. Les paysannes étaient engagées à tant la gerbe, à tant le poud. Engelhardt raconte (non sans quelque triomphe puéril), la réussite de ce système : le coût de la façon s'est élevé (de 25 à 35 roubles la déciatine), mais en revanche le revenu lui aussi a augmenté de 10 à 20 roubles par déciatine ; après le passage du travail asservissant au travail salarié libre, le rendement des ouvrières s'élève (de 20 livres par nuit à 1 poud), et leur salaire, de 30 à 50 кор. par jour («prix sans précédent dans notre contrée»). Un marchand de tissus de la localité en loua sincèrement Engelhardt : « Avec votre lin, vous avez donné une forte impulsion au commerce » (219).

Appliqué d'abord au traitement d'une plante commerciale, le travail salarié libre s'étendit peu à peu aux autres opérations agricoles. Une des premières que le capital conquit sur les prestations de travail, ce fut le battage. On sait que dans toutes les exploitations privées en général ce genre de travail se fait le plus souvent selon le mode capitaliste. Engelhardt écrivait: «Je confie une partie de mes terres aux paysans pour qu'ils la cultivent par cycle, car il me serait difficile de moissonner les seigles» (211). Les près-

230 V. LENINE

tations de travail servent donc de passage direct au capitalisme en procurant au propriétaire la peine des journaliers pour le coup de presse. Au début, la culture par cycle était donnée avec le battage, mais là encore la mauvaise qualité du travail la fait adopter le travail salarié libre. La culture par cycle était donnée dès lors, sans le battage, ce dernier étant en partie exécuté par des ouvriers, en partie confié à un entrepreneur avec une artel de salaries agricoles contre un salaire à la pièce. La substitution du système capitaliste aux prestations a eu pour résultat ici de même : 1° le relèvement de la productivité du travail : auparavant 16 ouvriers battaient 900 gerbes par jour, maintenant 8 ouvriers en battent 1 100 ; 2° le relèvement de la quantité de grain ; 3° la réduction du temps de battage ; 4° l'augmentation du salaire ; 5° l'accroissement du revenu du propriétaire (212).

Le système capitaliste comprend ensuite les opérations concernant la façon du sol. Les charrues remplacent les anciens araires, et le travail passe du paysan asservi au salarié agricole. Engelhardt, triomphant, fait part du succès de cette innovation, du travail consciencieux des ouvriers et prouve très justement que les accusations habituelles de paresse et de manque de conscience adressées à l'ouvrier sont dues au « stigmate du servage » et au labour asservissant « au profit du maître » ; que la nouvelle organisation de l'exploitation agricole impose aussi au propriétaire l'esprit d'entreprise, la connaissance des hommes et l'art de les manier, la connaissance du travail et de sa mesure, la connaissance du côté technique et commercial de l'agriculture, toutes qualités qui faisaient défaut aux Oblomov^' de l'époque du servage ou de la servitude. Les différentes modifications apportées à la technique agricole sont inséparables les unes des autres et mènent inévitablement à la transformation même du régime économique. « Si, par exemple, vous semez le lin et le trèfle, il vous faut

aussitôt introduire nombre d'autres changements, sinon l'entreprise ne tournera pas rond. Il faudra changer les outils de labour et employer la charrue" au lieu de l'araire, la herse de fer au lieu de la herse de bois, ce qui, à son tour, nécessitera d'autres chevaux, ^'autres ouvriers, un autre système d'exploitation en ce qui concerne le louage de bras, etc.» (154-155).

La modification dé la technique agricole est ainsi apparue intimement liée à l'éviction des prestations de travail par le capitalisme. Ce qui est particulièrement intéressant ici, c'est la progression avec laquelle se fait cette éviction : le système d'exploitation continue d'associer les prestations et le capitalisme, cependant que le centre de gravité se déplace peu à peu vers ce dernier. Voici comment s'organisait l'exploitation réorganisée d'Engelhardt :

«J'ai à présent beaucoup à faire parce que j'ai changé tout le système d'exploitation. Une large part des travaux sont exécutés par des salariés agricoles et des journaliers. Ces travaux sont très variés : je brûle les souches pour semer le froment, j'essouche les boulaies pour cultiver du lin, j'ai affermé des prairies sur le Dniepr, j'ai semé du trèfle, du seigle en masse et beaucoup de lin. J'ai besoin d'un grand nombre de bras. Pour les avoir, il faut y penser d'avance, parce que, quand viendra la saison des travaux, ils seront tous occupés chez eux ou sur d'autres domaines. Ce recrutement de la main-d'œuvre se fait par avances d'argent et de blé rem.boursables en travail» (116-117).

Les prestations de travail et la servitude subsistent donc dans une exploitation « rationnellement » organisée, mais, premièrement, elles y occupent désormais une place de second plan par rapport au travail salarié libre, et, deuxièmement, elles ont elles-mêmes changé de forme : restent surtout les prestations du second groupe, visant non les paysans propriétaires, mais les salariés agricoles et les journaliers.

232 V. LENINE

Ainsi, l'exploitation même d'Engelhardt "réfute, mieux que tout raisonnement, ses théories populistes. S'étant proposé démonter une exploitation rationnelle, il n'a pu le faire, sous le régime économique et social existant, qu'en basant son exploitation sur le travail salarié. Le perfectionnement de la technique agricole y a marché de pair avec l'éviction des prestations de travail par le capitalisme, ainsi qu'il en est, en général, dans toutes les exploitations privées de Russie. C'est dans l'emploi des machines par l'agriculture russe que ce processus apparaît avec le plus de relief.

Page 1