‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 41 sur 138 · Э PL · texte numérisé non relu

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Ces données montrent avec quelle intensité s'opère le processus d'éviction des instruments agricoles primitifs par les instruments perfectionnés (et, par suite, le processus d'éviction de formes d'exploitation primitives par le capitalisme). En dix-huit ans la consommation des machines agricoles s'est accrue de trois fois et demie et même davantage, grâce surtout à la production intérieure qui a plus que quadruplé. Il est remarquable d'autre part que le principal centre de fabrication des machines agricoles se déplace des provinces de la Vistule et de la Baltique vers les provinces russes des steppes méridionales. Si dans les années

70 le principal centre du capitalisme agraire en Russie était dans les provinces frontières de l'Ouest, on voit après 1890 se former des régions encore plus remarquables de capitalisme agricole dans les provinces purement russes'^

En ce qui concerne les données dont nous venons de parler, il faut ajouter que, bien que basées sur les renseignements officiels en la matière (et les seuls, à notre connaissance), elles sont néanmoins loin d'être complètes et ne sont pas tout à fait comparables entre elles d'une année à l'autre. Pour les années 1876-1879 des renseignements ont été spécialement recueillis pour l'Exposition de 1882. Ce sont les plus complets entre tous, puisqu'ils embrassent non seulement la production « industrielle », mais aussi la production artisanale ; en 1876-1879 on comptait en moyenne 340 entreprises dans la Russie d'Europe y compris le Royaume de Pologne, tandis que d'après la « statistique industrielle» il n'y avait dans la Russie d'Europe, en 1879, pas plus de 66 usines fabriquant des machines et instruments agricoles (calculs établis d'après VInclex des fabriques et usines d'Orlov pour 1879). L'écart énorme de ces chiffres vient de ce que sur ces 340 entreprises, moins d'un tiers (100) avaient des moteurs à vapeur et plus de la moitié (196) marchaient à bras ; 236 de ces 340 entreprises, n'ayant pas de fonderie, faisaient exécuter leurs pièces de fonte ailleurs (Revue historico-statisiique, 1. c). Quant aux renseignements sur les années 1890 et 1894, ils sont tirés des Recueils de données sur la grande industrie en Russie (Edition du Département du Commerce et des Ma-

* Pour permettre de juger des changements survenus ces derniers temps, nous citerons les chiffres fournis par V Annuaire de la Russie (édition du Comité Central de la Statistique. Saint-Pétersbourg 1906) pour 1900-1903. La fabrication des machines agricoles dans l'Empire est évaluée ici à 12 058 000 roubles, et les importations à 15 240 000 roubles en 1902 et à 20 615 000 roubles en 1903. {Note de la 2e édition).

nufactures)*. Ces renseignements ne portent pas même sur toute la production « industrielle » des machines et instruments agricoles ; ainsi, le Recueil comptait en 1890 dans la Russie d'Europe 149 usines de machines agricoles tandis que V Index d'Orlov en nomme plus de 163 ; en 1894, d'après les premières données, on comptait 164 usines de ce genre {Messager des Finances, 1897, n° 21, p. 544), alors que la Liste des fabriques et des usines en indique pour 1894/95 plus de 173. Pour ce qui est de la petite production, la production « artisanale », elle n'est point comprise dans ces chiffres**. On ne saurait donc mettre en doute que les renseignements concernant les années 1890 et 1894 sont sensiblement au-dessous de la vérité. C'est ce que confirment aussi les avis des spécialistes qui estiment qu'après 1890 la Russie produisait pour environ 10 millions de roubles de machines et instruments agricoles {L'Economie rurale cl forestière, p. 359), et en 1895 pour près de 20 millions de roubles {Messager des Finances, 1896, n° 51).

Citons des chiffres un peu plus détaillés sur les variétés et les quantités de machines et instruments agricoles

* Le Messager des Finances (1897, n° 21) rapproche ces données pour les années 1888-1894, mais sans en indiquer exactement la source. ** En 1864, on estimait à 64 le nombre des ateliers produisant et réparant les instruments agricoles; en 1871, à 112; en 1874, à 203; en 1879, à 340 ; en 1885, à 435 ; en 1892, à 400 et en 1895, à près de 400 {L'économie rurale et forestière de la Russie, p. 358 et le Messager des Finances, 1896, n° 51). Or, le Recueil ne comptait en 1888-1894 que 157-217 usines de ce genre (en moyenne 183 pour ces 7 années). Voici un exemple illustrant le rapport entre la production «industrielle» et la production « artisanale » des machines agricoles : dans la province de Perm on ne comptait en 1894 que 4 «usines» avec une production totale de 28 000 roubles tandis que le recensement de 1894/95 a dénombré 94 entreprises artisanales produisant pour 50 000 roubles de machines agricoles. Et parmi les entreprises « artisanales », il s'en trouve qui ont, par exemple, 6 ouvriers salariés et une production totale de plus de 8 000 roubles. [Etude sur l'état de l'industrie artisanale dans la province de Perm, Perm 1896).

fabriqués en Russie. On estime qu'en 1876 on a produit 25 835 instruments; en 1877, 29 590; en 1878, 35 226; en 1879, 47 892 machines et instruments agricoles. A quel point ces chiffres sont actuellement dépassés, on le verra par ce qui suit. En 1879, on produisait environ 14 500 charrues ; en 1894, 75 500 {Messager des Finances, 1897, n°21). « Si, il y a cinq ans, la question des mesures à prendre pour généraliser la charrue parmi les paysans était encore un problème à résoudre, aujourd'hui elle est pratiquement résolue. L'achat d'une charrue par tel ou tel paysan n'est plus chose rare ; c'est un fait banal et le nombre des charrues achetées chaque année par les paysans se compte par milliers*. La masse des instruments agricoles primitifs employés en Russie laisse encore un large champ à la production et à la vente des charrues**. Le progrès accompli dans l'emploi de la charrue a même mis en avant la question de l'utilisation de l'électricité. La Torgovo-promychlennaïa Gazéta (1902, n^ 6), annonce qu'au deuxième Congrès de l'électricité « le rapport de V. Rjevski « L'électricité dans l'agriculture » a suscité un vif intérêt ». Le rapporteur a illustré de figures fort bien exécutées le labour d'un champ en Allemagne à l'aide de l'énergie électrique et fourni sur ce procédé économique des chiffres tirés d'un projet et d'un devis établis par lui à la demande d'un propriétaire foncier, possesseur d'un domaine dans une province du Sud. Le projet prévoyait le labour annuel de 540 déciatines, dont une partie deux fois par an. La profondeur du labour devait être de 4,5 à 5 verchok*** ; le sol — de la terre noire pure. Outre

* Comptes rendus et recherches sur l'industrie artisanale en Russie. Editions du Ministère des Biens de l'Etat, t. I, St-Pétersbourg 1892, p. 202. Dans le même temps la fabrication paysanne des charrues tombe, évincée par la production industrielle.

** L'Economie rurale et forestière de la Russie, p. 360. *** Verchok, 4,4 cm. (N.R.)

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les charrues, le projet prévoyait l'instiallation de machines, pour les autres travaux des champs, ainsi qu'une batteuse et un moulin d'une puissance de 25 chevaux, travaillant 2 000 heures par an. Le coût de l'installation complète pour un domaine, avec six verstes de fil aérien de 50 mm, était évalué par le rapporteur à 41 000 roubles. Avec l'installation d'un moulin, le labour d'une déciatine reviendrait à 7 rbl. 40, et sans moulin à 8 rbl. 70. Au prix de la maind'œuvre, du bétail, etc., dans la localité, l'équipement électrique donnerait une économie de 1 013 roubles dans le premier cas et dans le second — la consommation d'énergie électrique étant moindre sans le moulin, — de 966 roubles.

On ne remarque pas, dans la production des batteuses et des tarares, un changement aussi brusque, parce qu'elle a pris pied depuis assez longtemps*. Il s'est même formé un centre de production « artisanale » de ces machines, la ville de Sapojok (province de Riazan) avec les villages environnants, et la bourgeoisie paysanne de l'endroit s'est joliment enrichie avec cette fabrication (cf. Comptes rendus et recherches, 1, pp. 208-210). On constate une extension particulièrement rapide de la production des moissonneuses. En 1879 on en produisait près de 780 par an ; en 1893, on estimait que leur vente atteignait 7 à 8 000 par an, et en 1894-1895 environ 27 000. En 1895, par exemple, l'usine de G. Greaves à Berdiansk, province de Tauride, « la plus grande usine de cette branche de production en Europe » {Messager des Finances, 1896, n° 51) c'est-à-dire pour la production des moissonneuses, en a produit 4 464. Parmi les paysans de la province de Tauride, les moissonneuses se

* En 1879, il a été fabriqué près de 4 500 batteuses ; en 1894- 1895, près de 3 500, Ce dernier chiffre ne porte pas sur les fabrications artisanales.

sont généralisées au point qu'il s'est créé un métier spécial : moissonner à la machine le blé des autres.*

Il existe des données analogues aussi pour les autres instruments agricoles d'un usage moins fréquent. Les semoirs à la volée, par exemple, sont d'ores et déjà fabriqués par des dizaines d'usines, et les semoirs à lignes plus perfectionnés qui en 1893 étaient fabriqués par deux usines seulement {L'Economie rurale et forestière, p. 360), le sont

* Ainsi, en 1893, «dans le domaine d'Ouspenskoïé appartenant à Falz-Fein (détenteur de 200 000 déciatines) il s'est trouvé réunies environ 700 moissonneuses paysannes offrant leurs services, mais la moitié des paysans ont dû s'en retourner, 350 machines seulement ayant été louées » (Chakhovskoï : Les petites industries agricoles exercées au dehors, Moscou 1896, p. 161). Toutefois, dans les autres provinces des steppes, notamment sur la rive gauche de la Volga, les moissonneuses sont encore peu répandues. Au reste, durant ces dernières années, ces provinces s'efforcent également de rattraper la Nouvelle- Russie. Ainsi en 1890, le chemin de fer Syzran-Viazma a transporté 75 000 pouds de machines agricoles, locomobiles et pièces détachées: en 1891, 62 000 pouds; en 1892, 88 000 pouds; en 1893, 120 000 pouds el en 1894, 212 000 pouds, soit, dans l'espace de cinq ans à peine, le transport de ces machines a presque triplé. La gare d'Oukholovo a expédié en 1893 environ 30 000 pouds de machines agricoles de fabrication locale et en 1894 environ 82 000 pouds, tandis que jusqu'en 1892 inclusivement elle n'en expédiait même pas 10 000 pouds par an. «On expédie d'Oukholovo surtout des batteuses fabriquées dans le bourg de Kanino et le village de Smykovo et, en partie, à Sapojok, chef-lieu de district, province de Riazan. Le bourg de Kanino possède trois fonderies appartenant à lermakov, Karev et Golikov, où l'on fabrique principalement les pièces de machines agricoles. Le finissage et le montage sont effectués à peu près par tous les habitants de ces deux agglomérations (Kanino et Smykovo) » {Coup d'œil rapide sur l'activité commerciale du chemin de fer Syzran-Viazma en 1894. Fasc. IV, Kalouga 1896, pp. 62-63). Ce qui est intéressant dans cet exemple, c'est d'abord l'accroissement énorme de la production justement au cours de ces dernières années, années des bas prix du blé ; en second lieu, le lien qui existe entre la production « en usine » et la production dite «artisanale». Сет^е dernière est tout simplement une «annexe extérieure » de la fabrique.

240 V. LENINE

actuellement par sept usines {Les forces productives, 1, 51), dont les fabrications sont largement diffusées surtout dans le sud de la Russie. Les machines sont employées dans toutes les branches de la production agricole, ainsi que pour toutes les opérations concernant tel ou tel produit : des aperçus notent spécialement l'emploi généralisé des tarares, trieurs, séchoirs, presses à foin, broyeuses à lin, etc. Le Supplément au rapport sur l'agriculture en 1898, publié par la direction du zemstvo de Pskov {Séverny Kourier, 1899, n° 32), constate l'emploi généralisé des machines, notamment des broyeuses à lin, après le passage de la culture du lin pour la consommation à la culture commerciale. Le nombre de charrues s'accroît. On constate l'influence de l'émigration vers les villes sur l'accroissement des machines agricoles et la montée des salaires. Dans la province de Stavropol {ibid., n° 33), avec le progrès de l'immigration, s'accroît le nombre des machines agricoles. En 1882 on en dénombrait 908; en 1891-1893, 29 275 en moyenne; en 1894-1896, 54 874 en moyenne; en 1895, jusqu'à 64 000. Naturellement, l'emploi croissant des machines entraîne aussi une demande de moteurs mécaniques : parallèlement aux machines à vapeur, « le moteur à pétrole commence depuis quelque temps à prendre un développement intense dans nos exploitations ». {Les forces productives, 1, 56.) Bien que le premier moteur soit apparu à l'étranger il y a à peine sept ans, nous avons déjà sept usines qui en fabriquent. Dans la province de Kherson, il n'y avait après 1870 que 134 locomobiles lappropriées à l'agriculture. {Matériaux pour la statistique des moteurs à vapeur dans l'Empire de Russie. St-Pétersbourg 1882) ; en 1881, près de 500 {Revue historico-statistique, t. II, section des instruments agricoles). En 1884-1886, trois districts de la province sur six comptaient 435 batteuses à vapeur. « A l'heure actuelle (1895) il faut compter que le nombre de ces machines a au moins doublé ». (Téziakov : Les ouvriers

agricoles et l'organisation du contrôle sanitaire dans la province de Kherson, Kherson 1896, p. 71). On lit dans le Messager des Finances (1897, n°21) que dans la province de Kherson le nombre de batteuses à vapeur « se monte à près de 1 150 ; dans la région du Kouban il varie autour de ce même chiffre, etc. . . Les achats de batteuses à vapeur revêtent depuis quelque temps un caractère industriel. . . Il s'est présenté des cas où deux ou trois bonnes récoltes ont permis à l'entrepreneur de couvrir le prix d'achat de la batteuse avec locomobile — 5 000 roubles — et d'en acheter aussitôt une nouvelle aux mêmes conditions. Aussi, l'on rencontre assez souvent dans de petites exploitations du Kouban 5 ou même 10 de ces machines. Elles y sont considérées comme indispensables dans toute exploitation plus ou moins bien réglée ». « D'une façon générale, on compte actuellement dans le Sud de la Russie plus de 10 000 locomobiles destinées à des usages agricoles » (Les forces productives, IX, p. 151)*.

Si on se rappelle qu'en 1875-1878 la Russie d'Europe ne comptait dans l'agriculture que 1 351 locomobiles et, d'après

* Cf. La correspondance du district de Pérékop (province de Tauride), publiée par lesRousskié Védotnosti du 19 août 1898 (n° 167). « Grâce à l'emploi généralisé des moissonneuses et des batteuses à vapeur ou à cheval parmi nos agriculteurs, les travaux des champs. . . avancent avec une extrême rapidité. L'ancien battage au « rouleau » n'est plus que du passé ... Le cultivateur criméen augmente d'année en année ses emblavures, de sorte qu'il se voit obligé, bon gré mal gré, de recourir aux instruments et machines perfectionnés. Tandis qu'au rouleau on ne peut pas battre plus de 150 à 200 pouds de grains par jour, une batteuse à vapeur de 10 chevaux en fournit 2 000 à 2 500 et une batteuse à cheval, 700 à 800 pouds par jour. Voilà pourquoi la demande d'instruments agricoles, moissonneuses et batteuses augmente chaque année au point que les usines et les fabriques n'en ont pas en magasin et ne peuvent satisfaire aux commandes, comme ce fut le cas cette année. » Une des raisons principales de la diffusion des instruments perfectionnés est la baisse des prix du blé, qui oblige les exploitants ruraux de diminuer le coût de la production.

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des renseignements incomplets, 12 091 en 1901 {Recueil de comptes rendus de l'inspection des fabriques pour 1903) ; 14 609 en 1902 ; 16 021 en 1903 ; 17 287 en 1904, on se rendra compte de la révolution gigantesque que le capitalisme a opérée dans notre agriculture au cours des deux ou trois dernières décades. Les zemstvos ont grandement hâté ce processus. Au début de 1897, « 11 zemstvos de province et 203 zemstvos de district » avaient leurs dépôts de machines et instruments agricoles « avec un fonds de roulement total d'environ un million de roubles » {Messager des Finances, 1897, n° 21). Dans la province de Poltava, le chiffre d'affaires de ces dépôts, de 22 600 roubles en 1890 s'est élevé à 94 900 en 1892 et à 210 100 en 1895. En six ans, il a été vendu 12 600 charrues, 500 tarares et trieurs, 300 moissonneuses et 200 batteuses à cheval. « Les principaux clients des dépôts des zemstvos sont les cosaques et les paysans : il leur a été vendu 70% des charrues et des batteuses à cheval. Quant aux semoirs et aux moissonneuses, ce sont surtout les propriétaires fonciers et plus particulièrement les gros, détenteurs de plus de 100 déciatines de terre, qui les achètent» {Messager des Finances, 1897, n° 4).

D'après le compte rendu de la direction du zemstvo de la province d'Ekatérinoslav pour 1895, « la diffusion dans cette province des instruments agricoles perfectionnés est en progression rapide ». Ainsi, dans le district Verkhnédnieprovski on comptait :

Charrues ordinaires, brise-mottes, déchaumeuses chez les propriétaires 5 220 6 752

Charrues ordinaires, brise-mottes, déchaumeuses chez les paysans 27 271 30 112

Batteuses hippomobiles chez les propriétaires 131 290

Batteuses hippomobiles chez les paysans 671 838

(Messager des Finances, 1897, n" 6.)

La direction du zemstvo de la province de Moscou établit que les paysans de cette province avaient en 1895 41210 charrues réparties entre 20,2% des feux paysans {Messager des Finances, 1896, n° 31). Un calcul spécialement établi en 1896, dénombre dans la province de Tver 51 266 charrues, soit 16,5% des feux paysans. Dans le district de Tver il n'y avait en 1890 que 290 charrues, et en 1896 5 581 {Recueil de rens. stat. sur la province de Tver, t. XIII, fasc. 2, pp. 91, 94). On jugera par là de la rapidité avec laquelle la bourgeoisie paysanne affermit et améliore ses exploitations.

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