X. LE ROLE DU TRAVAIL SALARIE LIBRE DANS L'AGRICULTURE
Essayons maintenant d'esquisser les traits essentiels des nouveaux rapports sociaux qui s'établissent dans l'agriculture avec l'emploi du travail salarié libre, et d'en déterminer l'importance.
-^ Les ouvriers agricoles qui arrivent nombreux dans le Sud appartiennent aux couches les plus pauvres de la paysannerie. Les 7/10 des ouvriers arrivant dans la province de Kherson font le trajet à pied, n'ayant pas le moyen d'acheter un billet de chemin de fer.
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« Ils parcourent des centaines et des milliers de verstes le long des voies ferrées et des fleuves navigables, admirent le beau tableau des trains filant à grande vitesse et des vapeurs à la marche élégante» (Téziakov, 36). Ils partent avec environ deux roubles en poche* ; souvent ils n'ont pas assez d'argent pour payer le passeport et ils prennent pour 10 kopecks un permis de départ valable un mois. Le voyage dure 10 à 12 jours, et dans ces longs trajets les pieds enflent, se couvrent de callosités et d'écorchures (on va parfois pieds nus dans la froide boue du printemps). Un dixième environ des ouvriers voyage sur des doubs (grandes barques de planches, pouvant transporter 50 à 80 personnes, chargées d'ordinaire au maximum). Les travaux de la commission officielle (Zvéguintsev)^^ signalent l'extrême danger de ce mode de transport : « il ne se passe pas d'année qu'un ou plusieurs de ces doubs surchargés ne coule avec ses occupants» {ibicL, 34). L'immense majorité des ouvriers possèdent un lot de terre, mais d'une étendue infime. « Au fonds, remarque avec raison M. Téziakov, tous ces milliers d'ouvriers agricoles sont des prolétaires villageois sans terre, dont toute l'existence dépend maintenant d'un gagne-pain extérieur. . . La dépossession foncière progresse avec rapidité, augmentant en même temps le prolétariat rural» (77). Une confirmation bien nette de la rapidité de cette augmentation du prolétariat est le nombre des ouvriers novices allant s'embaucher pour la première fois. Il y en a d'habitude environ 30%. Ce chiffre, entre autres, permet de juger de la rapidité de la formation des cadres d'ouvriers agricoles fixes.
Ce déplacement en masse d'ouvriers a créé des formes particulières d'embauché propres au capitalisme hautement
* On se procure l'argent pour la route en vendant ses biens, même les objets de ménage, en engageant son lot de terre, ses effets, etc., et même en empruntant « aux prêtres, aux propriétaires et aux koulaks de la localité» (Chakhovskoï, 55), en échange de travail.
évolué. Dans le sud et le sud-est de la Russie se sont formés de nombreux marchés de main-d'œuvre qui réunissent des milliers d'ouvriers et où se rendent les employeurs. Ces marchés se tiennent le plus souvent dans les villes, les centres industriels, les bourgs commerçants, les foires. Le caractère industriel des centres attire surtout les ouvriers, qui se louent volontiers aussi pour des travaux non agricoles. Dans la province de Kiev, par exemple, ce sont les bourgs de Chpola et Sméla (gros centres sucriers) et la ville de Bélaïa Tserkov qui servent de marchés de main-d'œuvre. Dans la province de Kherson, ce sont les bourgs commerçants (Novooukraïnka, Birzoula, Mostovoïé, où se réunissent les dimanches plus de 9 000 ouvriers, et beaucoup d'autres), les stations de chemin de fer (Znamenka, Dolinskaïa, etc.), les villes (Elisavetgrad, Bobrinetz, Voznessensk, Odessa, etc.). Des habitants d'Odessa, manœuvres et «cadets» (dénomination locale des vagabonds) viennent aussi l'été s'engager pour les travaux agricoles. A Odessa, les ouvriers ruraux se louent sur la place dite de Séréda (ou «Kossarka»). «Les ouvriers affluent à Odessa sans s'arrêter aux autres marchés, dans l'espoir d'un salaire plus élevé» (Téziakov, 58). Le bourg de Krivoï Rog est un grand marché d'embauché pour les travaux des champs et pour les mines. Dans la province de Tauride, il faut noter la localité de Kakhovka, où jadis on pouvait trouver j'usqu'à 40 000 ouvriers; vers 1890, 20 à 30 000 et, maintenant, à en juger d'après quelques données, encore moins. Dans la province de Bessarabie, il convient de mentionner la ville d'Akkerman ; dans celle d'Ekatérinoslav, la ville du même nom, et la station de Lozovaïa ; dans celle du Don, Rostovsur-Don, où près de 150 000 ouvriers passent chaque année. Dans le Caucase du Nord, les villes d'Ekatérinodar et de Novorossiisk, la station de Tikhoretskaïa, etc. Dans la province de Samara, le bourg de Pokrovskoïé (en face de Saratov), le village de Balakovo, etc. Dans la province
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de Saratov, les villes de Khvalynsk et de Volsk. Dans la province de Simbirsk, la ville de Syzran. C'est ainsi que le capitalisme a créé sur les confins une nouvelle forme d'association de l'agriculture et des petites industries, c'est-à-dire du travail salarié agricole et non agricole. Cette association n'est praticable sur une vaste échelle qu'au dernier stade, au stade supérieur du capitalisme, de la grande industrie mécanique, qui dégrade le rôle de l'art, de Г« habileté manuelle », facilite le passage d'un travail à un autre et nivelle les formes d'embauché*.
'" En effet, les formes d'embauché, dans cette localité, sont très originales et fort caractéristiques de l'agriculture capitaliste. Toutes les formes semi-patriarcales et semi-serviles du travail salarié, si fréquentes dans la zone centrale des terres noires, n'existent pas ici. Seuls demeurent les rapports entre employeurs et employés, la transaction d'achat et vente de la force de travail. Comme toujours, sous le régime des rapports capitalistes développés, les ouvriers préfèrent le travail salarié à la journée ou à la semaine, qui leur permet de régler plus exactement le salaire, compte tenu de la demande de main-d'œuvre. « Les prix sont établis pour la région desservie par chaque marché sur près de 40 verstes à la ronde, avec une précision mathématique, et il est très difficile aux entrepreneurs de faire baisser le prix étant donné que le paysan, venu d'une autre localité, s'attarderait plutôt au marché ou poursuivrait sa route, que d'accepter un moindre salaire» (Chakhovskoï, 104). Il va de soi
* M. Chakhovskoï indique aussi une autre forme d'association du travail agricole et non agricole. Des milliers de trains de bois chacun avec 15 à 20 ouvriers (flotteurs), pour la plupart des Biélorusses ou Grands-Russes de la province à'Orel, descendent le Dniepr vers les villes situées en aval du fleuve. « Us touchent pour toute 1-a durée du flottage un salaire vraiment dérisoire, dans l'espoir surtout de pouvoir se louer pour la moisson et le battage. Espoir qui ne se réalise qu'aux bonnes années.
que les fortes oscillations des prix du travail donnent lieu à de nombreuses infractions au contrat — pas d'un seul côté, ainsi que le prétendent généralement les entrepreneurs, mais de part et d'autre : « il y a entêtement de part et d'autre » : les ouvriers se concertent pour demander plus, les entrepreneurs, pour donner moins {ibid., p. 107)*. Le fait suivant, par exemple, montre , à quel point «l'impitoyable argent comptant » règne ici ouvertement dans les relations entre classes. « Les entrepreneurs expérimentés savent bien que les ouvriers ne « se laissent faire » que quand ils ont mangé tout leur pain. « Un patron racontait que s'étant rendu au marché pour louer des ouvriers. . . il se promenait dans leurs rangs et tâtait de la canne leurs sacs (sic) : ceux qui avaient du pain, il ne leur adressait même pas la parole et quittait le marché » et attendait le moment où « il se trouverait sur le marché des sacs vides » (d'après le Selski Vestnik, 1890, n° 15, ibid., 107-108).
■=* On observe de même ici, comme c'est toujours le cas sous le capitalisme développé, que le petit capital opprime l'ouvrier d'une façon particulièrement dure. Le gros entrepreneur, poussé par l'intérêt commercial**, renonce aux petites vexations qui procurent peu de bénéfice et menacent de grands préjudices en cas de conflit. Aussi les plus gros (ceux qui embauchent de 300 à 800 ouvriers) s'efforcent-ils
"= « Au temps de moisson, la récolte étant bonne, c'est l'ouvrier qui triomphe, et il n'est pas facile de le fléchir. On lui fait un prix, il tourne le dos. Il ne sait qu'une chose : donne ce que je demande, et ça ira. Et ce n'est point parce qu'on manque de bras ; c'est parce que, comme disent les ouvriers, « c'est notre jour » (Communication d'un secrétaire de canton, Chakhovskoï, 125).
« Si le blé vient mal et que le coût de la main-d'œuvre soit tombé, l'entrepreneur-koulak en profite pour renvoyer l'ouvrier avant terme, et celui-ci 'perd son temps à la recherche d'un autre travail dans la même localité, ou en déplacements », tel est l'aveu que fait, dans sa correspondance, un seigneur terrien {ibid.. 132). ** Cf. Fr. Engels, Zur Wohnungsfrage. Vorwort.
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de retenir les ouvriers au bout de la semaine, établissant eux-mêmes les prix suivant la demande de travail ; quelques-uns adoptent même un système d'augmentation en cas de hausse des salaires dans les environs. Ces augmentations, d'après tous les témoignages, sont compensées, bien au-delà, par la meilleure qualité du travail et l'absence de conflits {ibid., 130-132; 104). Au contraire, le petit propriétaire ne néglige rien. « Les paysans-fermiers et les colons allemands « font leur choix » parmi les hommes, ils payent 15 à 20% plus cher, mais aussi la somme de travail qu'ils « font suer à leurs ouvriers est plus forte de moitié » {ibid., 116). Les «filles» ne connaissent chez un patron de ce genre « ni jour ni nuit », comme elles le disent ellesmêmes. Les colons qui embauchent des faucheurs placent au dernier rang (c'est-à-dire pour presser les ouvriers !) leurs propres fils à tour de rôle, de sorte que ces derniers se relaient trois fois par jour et arrivent tout reposés : « c'est pourquoi on reconnaît si aisément à leur mine exténuée les ouvriers qui ont travaillé chez les colons allemands. En général et les colons allemands et les fermiers évitent d'embaucher les ouvriers qui ont déjà travaillé dans les grands domaines. « Vous ne tiendrez pas chez nous» leur disent-ils franchement» (ibid.)*.
La grande industrie mécanique, en réunissant ensemble des masses d'ouvriers, en transformant les procédés de
* On caractérise par les mêmes traits les « cosaques » de la région du Kouban ; « Pour abaisser le prix de la main-d'œuvre, tous les moyens sont bons au cosaque, agissant soit isolément, soit par communes entières {sic: c'est dommage que nous n'ayons pas de renseignements plus détaillés sur celle fonction nouvelle de la «commune» !) : «en gagnant sur la nourriture, en augmentant le travail, en fraudant sur la paye, en retenant les passeports des ouvriers, en obligeant les entrepreneurs, sous peine d'amende, par arrêté de la commune, de ne pas embaucher d'ouvriers au-dessus d'un certain pri.x, etc. » (« Les ouvriers du Kouban venant d'autres provinces », par A. Béloborodov. Séverny Vestnik, 1896, février, p. 5).
fabrication, en détruisant tous les masques et oripeaux traditionnels et patriarcaux qui voilaient les rapports entre classes, aboutit toujours à attirer l'attention de la société sur ces rapports, à susciter des tentatives de contrôle et de réglementation publics. Ce fait, qui a trouvé son expression la plus manifeste dans l'inspection des fabriques, commence à se manifester aussi dans l'agriculture capitaliste russe, notamment dans les régions où elle est la plus développée. La question de l'état sanitaire des ouvriers a été posée dans la province de Kherson déjà en 1875 au 2^ congrès provincial des médecins des zemstvos, puis remise sur le tapis en 1888 ; en 1889 a été élaboré un programme d'étude de la situation des ouvriers. L'enquête sanitaire (très incomplète d'ailleurs) entreprise en 1889-1890 a soulevé un coin du voile qui couvre les conditions de travail au fond des campagnes. Ainsi, on trouve le plus souvent qu'il n'y a pas de logements pour les ouvriers ; les casernes, s'il y en a, sont absolument antihygiéniques, « il n'est pas rare » de rencontrer des huttes de terre ; c'est le cas pour les bergers qui gardent les moutons : ils y souffrent de l'humidité, du manque d'air et de place, du froid, de l'obscurité. La nourriture des ouvriers est très souvent insuffisante. La durée de la journée de travail est de 12,5 heures à 15 heures, beaucoup plus longue que celle de la grande industrie (11 à 12 heures). Même pendant les plus fortes chaleurs, les interruptions de travail sont « exceptionnelles » et les maladies cérébrales ne sont pas rares. Les machines engendrent la division des professions et les maladies professionnelles. Ainsi les batteuses exigent des ouvriers pour jeter les gerbes dans le cylindre (travail très dangereux et des plus difficiles ; le tambourin rejette avec force au visage une poussière végétale épaisse) ; d'autres qui font passer les gerbes (ce travail est si pénible qu'on s'y relève toutes les 1 ou 2 heures). Les femmes ramassent la paille que les garçons mettent aussitôt de côté et 3-5 ouvriers l'entassent en
meules. Le nombre des batteurs de la province dépasse probablement 200 000 (Téziakov, 94)*. La conclusion de M. Téziakov au sujet des conditions sanitaires du travail agricole est la suivante :
« L'opinion des Anciens, d'après laquelle le travail agricole est « la plus lagréable et la plus saine des occupations » n'est guère admissible aujourd'hui que l'esprit capitaliste règne dans l'agriculture. Depuis que les machines ont fait irruption dans l'économie rurale, les conditions du travail, loin de s'améliorer, ont empiré. Les machines ont introduit dans l'économie rurale une spécialisation du travail inconnue jusqu'alors, ce qui a fait apparaître dans la population rurale les maladies professionnelles et une masse de lésions traumatiques sérieuses» (94).
Des enquêtes sanitaires ont eu pour résultat (après la famine et le choléra) un essai d'organisation de bases médicales et alimentaires avec enregistrement des ouvriers, surveillance sanitaire et repas à bon marché. Si modestes que soient les dimensions et résultats de cette organisation, si précaire que soit son existence**, elle n'en reste pas moins un grand fait historique qui jette la lumière sur les tendances du capitalisme dans l'agriculture. Le congrès des médecins de la province de Kherson, se basant sur les données recueillies par ces médecins, a proposé de reconnaître l'importance des bases médicales et alimentaires, la nécessité de perfectionner leurs conditions hygiéniques, d'élargir leurs attributions jusqu'à leur donner le caractère débourses
* Notons à ce propos que l'opération du battage est exécutée le plus souvent par des ouvriers salariés libres. On peut juger par là du nombre probable des batteurs dans la Russie tout entière !
** Des 6 zemstvos de districts de la province de Kherson, dont M. Téziakov signale les réponses quant à l'organisation de la surveillance sanitaire des ouvriers, 4 se sont prononcés contre ce système. Les propriétaires reprochent à la direction du zemstvo provincial « de vouloir encourager la paresse des ouvriers», etc..
du travail informant des prix de la nrain-d'œuvre et de leurs fluctuations, d'étendre la surveillance sanitaire à toutes les exploitations de quelque importance employant un grand nombre de bras « comme pour les entreprises industrielles » (p. 155), de publier des règlements sur l'emploi des machines agricoles et l'enregistrement des accidents, de poser la question du droit des ouvriers à l'assurance et celles de la réduction des prix et de l'amélioration de transports à vapeur. Le 5° congrès des médecins de Russie a décidé d'appeler l'attention des zemstvos intéressés sur l'initiative du zemstvo de Kherson dans l'organisation de la surveillance médicale et sanitaire.
Pour conclure, revenons encore une fois sur les économistes populistes. Nous avons vu plus haut qu'ils idéalisent les prestations de travail en refusant de voir que, relativement à ces dernières, le capitalisme est un progrès. Nous devons ajouter maintenant qu'ils condamnent également « l'exode » des ouvriers, tout en sympathisant avec les occupations auxiliaires exercées sur place. Voici par exemple comment M. N. — on exprime cette conception populiste courante :
« Les paysans. . . s'en vont chercher du travail. . . A quel point est-ce avantageux, économiquement ? non pas personnellement pour chaque paysan en particulier, mais pour l'ensemble de la paysannerie sous un rapport de l'économie nationale ? . . . Nous avons en vue le désavantage purement économique de ces migrations annuelles. Dieu sait où, pour tout l'été, alors, semble-t-il, que les occupations ne doivent pas manquer sous la main. . . » (23-24).
Nous affirmons, en dépit de la théorie populiste, que ces « migrations » d'ouvriers non seulement présentent des
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avantages « purement économiques » pour les ouvriers euxmêmes, mais doivent en général être reconnus pour un phénomène progressif ; que l'attention publique doit être attirée non sur la substitution d'occupations trouvées sur place, « sous la main, aux petites industries exercées au dehors, mais au contraire sur la suppression de tous les obstacles à l'exode, sur son encouragement par tous les moyens, sur l'amélioration et la réduction des prix des transports pour les ouvriers, etc. Notre affirmation s''appuie sur les arguments suivants :
1° Les « migrations » offrent aux ouvriers des avantages « purement économiques », parce qu'ils se rendent dans des endroits où, le salaire étant plus élevé, leur situation de vendeurs de la force de travail est plus avantageuse. Si simple que soit cette considération, elle échappe souvent aux gens qui se plaisent à s'élever à un point de vue supérieur, soi-disant « économico-national ».
T Les « migrations » détruisent les formes serviles du salariat et les prestations de travail.
Rappelons par exemple que jadis, quand l'exode était peu développé, les propriétaires terriens du Sud (de même que les autres entrepreneurs) recouraient volontiers au procédé d'engagement que voici : ils envoyaient leurs commis dans les provinces septentrionales et y embauchaient (par l'intermédiaire des autorités villageoises) des paysans ayant des arriérés d'impôts, à des conditions très désavantageuses pour ces derniers*. Les entrepreneurs avaient donc pleine liberté de concurrence, et les ouvriers aucune. Nous avons déjà montré par des exemples comment le paysan est prêt à fuir jusque dans les mines les prestations de travail et la servitude.
* Chakhovskoï, /. c, 98 et suiv. L'auteur indique même le taux des « rémunérations » versées aux secrétaires et aux syndics pour ce recrutement avantageux des paysans. — Téziakov, /. c, 65. Trirogov : La commune et les impôts ; article : « La servitude dans l'économie nationale ».
Rien donc d'étonnant si dans la question des « migrations » nos agrariens marchent la main dans la main avec les populistes. Prenez par exemple M. S. Korolenko. Après avoir relaté dans son livre toute une série d'opinions de seigneurs terriens contre « l'exode » des ouvriers, il cite une masse d'« arguments » contre les « petites industries exercées au dehors » : « débauche », « violences », « ivrognerie », « mauvaise foi », « tendance à quitter la famille pour s'en affranchir ainsi que de La surveillance des parents », « désir de distraction et d'une vie plus gaie », etc. Mais voici un argument particulièrement intéressant : « Enfin, si pierre qui roule n'amasse pas mousse, l'homme sédentaire acquiert nécessairement quelque propriété et y tient» {1. c, p. 84). Il n'y a pas à dire, le dicton laisse très bien entendre, quels sont les effets de l'attachement de l'homme au sol. Ce qui mécontente surtout M. S. Korolenko, c'est le fait, noté plus haut, que « trop » d'ouvriers quittent certaines provinces et que leur départ est compensé par l'arrivée d'ouvriers d'autres provinces. En constatant ce fait dans la province de Voronèje, M. S. Korolenko en indique une des causes, notamment le grand nombre de paysans qui ont accepté un lot gratuit.
« Il est évident que ces paysans, qui se trouvent dans une situation matérielle relativement inférieure et ne craignent pas de perdre un bien trop infime, sont plus souvent infidèles à leurs engagements et d'une façon générale s'en vont d'un cœur plus léger dans les autres provinces, même alors qu'ils pourraient trouver un gagne-pain suffisant dans leur village. » « Ces paysans, peu attachés {sic) à leur propre lot insuffisant, manquant même parfois de matériel, quittent plus facilement leur maison et partent chercher fortune loin de leur village sans se soucier de chercher du travail sur place, ni même parfois d'exécuter les engagements qu'ils ont pris, car ils ne possèdent rien que l'on puisse saisir » (ibid.).
« Peu attachés » ! Voilà le vrai mot.
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Il devrait faire réfléchir ceux qui dissertent sur le désavantage des « migrations » et sur la supériorité des occupations trouvées sur place «sous la main»*.
3° Les « migrations », c'est la population devenue mobile. C'est un des principaux facteurs qui empêchent les paysans d'« amasser mousse », cette mousse dont la couche historique n'est que trop épaisse sur eux. Sans mobilité de la population, pas de progrès possible, et ce serait une naïveté de croire qu'une école rurale puisse donner ce que donne au peuple la connaissance immédiate des relations humaines et des régimes divers existant dans le Sud et le Nord, dans l'agriculture et dans l'industrie, dans la capitale et les provinces perdues.
* Voici encore un exemple de l'influence pernicieuse des préjugés populistes. M. Téziakov, dont nous avons souvent cité l'excellent ouvrage, note qu'un grand nombre d'ouvriers quittent la province de Kherson pour celle de Tauride, bien que les bras manquent dans la première. Il trouve « ce phénomène plus qu'étrange » : « Les propriétaires en souffrent, les ouvriers en souffrent, car ils abandonnent un travail sur place et risquent de n'en pas trouver en Tauride» (33). Au contraire, c'est la phrase de M. Téziakov qui nous paraît « plus qu'étrange ». Est-il admissible de croire que les ouvriers ne voient pas leur intérêt ? N'ont-ils pas le droit de chercher des conditions de travail plus avantageuses ? (En Tauride les ouvriers agricoles sont mieux payés que dans la province de Kherson.) Ou bien le moujik serait-il vraiment obligé de vivre et de travailler là où il est immatriculé et « muni d'un lot de terre » ?