‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 45 sur 138 · AGRICOLE EN RUSSIE APRES L'ABOLITION DU SERVAGE · texte numérisé non relu

AGRICOLE EN RUSSIE APRES L'ABOLITION DU SERVAGE

Considérons d'abord les statistiques d'ensemble sur la production des céréales en Russie d'Europe. Les fortes variations des récoltes rendent complètement inutilisables les données relatives à telle ou telle période ou telle ou telle ajinée*. Il faut envisager différentes périodes et les données pour toute une série d'années. Nous disposons des chiffres suivants : pour la période des années 60 les chiffres de 1864-1866 (Recueil de la statistique militaire, IV, St-Pb 1871, comptes rendus des gouverneurs). Pour les années 70, les chiffres du Département de l'Agriculture pour toute la décade {Revue historlco-statistique de l'industrie en Russie, t. 1, St-Pb 1883). Enfin pour les années 1880, les chiffres des cinq années, 1883-1887 {Statistique de l'Empire de Russie, IV) ; cette période quinquennale peut représenter

* Celte raison suffit à elle seule pour fausser le procédé employé par M. N. — on, qui tire les conclusions les plus hardies de chiffres relatifs à 8 années d'une décade (1871-1878) !

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toute la décade, étant donné que la récolte moyenne des dix années, 1880-1889, s'avère même un peu supérieure à celle de la période quinquennale 1883-1887 (v. L'économie rurale et forestière de la Russie, ouvrage publié pour l'Exposition de Chicago, pp. 132 et 142). Ensuite, pour juger de la direction qu'a suivie l'évolution dans les années 90, nous retenons les chiffres de la décade 1885-1894 [Les forces productives, I, 4). Enfin les chiffres de 1905 {Annuaire de la Russie, 1906) nous permettent de juger de l'époque actuelle. La récolte de 1905 a été à peine inférieure à la moyenne des cinq années 1900-1904.

Rapprochons toutes ces données* :

50 provinces de la Russie d'Europe^^ millions de tchetverts

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Nous voyons ainsi que jusqu'aux années 1890, l'époque postérieure à l'abolition du servage est caractérisée par un progrès certain de la production à la fois des céréales et des pommes de terre. La productivité du travail agricole

* Pour la période 1883-1887, on a pris la population de 1885; l'accroissement a été estimé égal à 1,2%. La différence entre les chiffres des comptes rendus des gouverneurs et ceux du Département de l'Agriculture est, comme on le sait, insignifiante. Dans les chiffres de 1905, on a réduit les pouds en tchetverts.

s'élève : d'abord la récolte nette croît plus rapidement que la surface ensemencée (à quelques exceptions près) ; ensuite, il faut tenir compte que la part de la population occupée dans l'agriculture a constamment diminué pendant ce temps, à cause des abandons de l'économie rurale pour le commerce et l'industrie, et aussi par suite de l'émigration hors de la Russie d'Europe*. Particulièrement intéressant est le fait que c'est l'agriculture commerciale qui est en progrès : la quantité de blé recueilli (déduction faite des semences) augmente par tête d'habitant, et la division du travail social s'accentue toujours plus au sein de cette population ; la popuLation commerciale et industrielle s'accroît ; la population agricole se scinde en entrepreneurs ruraux et prolétariat rural ; la spécialisation s'accentue dans l'agriculture même, de sorte que la quantité de blé produit pour la vente augmente beaucoup plus vite que la totalité du blé, produit par le pays. Le caractère capitaliste du processus est fort bien illustré par la place toujours plus importante que tient la pomme de terre dans l'ensemble de la production agricole**. L'extension de cette culture indique d'un

* L'opinion de M. N. — on est tout à fait erronée, qui affirme qu'il n'y a « aucune raison de supposer une diminution de leur nombre » (du nombre des individus occupés à la production agricole) : «bien au contraire». (Esquisses, 33, note). Voir chap. VIII, § 2.

** La récolte nette de pommes de terre par habitant a augmenté dans toutes les régions de la Russie d'Europe sans exception de 1864- 1866 à 1870-1879. De 1870-1879 à 1883-1887, il y a eu augmentation dans 7 régions sur 11 (baltique, occidentale, industrielle, nord-ouest, nord, sud, steppes, Basse-Volga et Trans-Volga).

Cf. Renseignements de statistique agricole d'après la documentation provenant des propriétaires, fasc. VII St-Pétersbourg 1897 (éd. du Ministère de l'Agriculture) 55 e^i 1871, la pomme de terre dans 50 provinces de la Russie d'Europe occupait 790 000 déc. ; en 1881, 1 375 000; en 1895, 2 154 000, soit une augmentation de 55% en 15 ans. En supposant la récolte de pommes de terre de 1841 égale à 100, nous obtenons les chiffres suivants: en 1861, 120; en 1871, 162; en 1881, 297; en 1895, 530.

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côté un perfectionnement de la technique agricole (introduction des pkntes à racine) et un progrès du traitement industriel des produits agricoles (distillation et amidonnerie). D'iautre part, au point de vue de la classe des entrepreneurs ruraux, c'est une source de plus-value relative (diminution du coût de la main-d'œuvre, alimentation populaire de qualité inférieure). Les chiffres de la décade 1885-1894 montrent ensuite que la crise de 1891-1892, qui a fait faire un pas de géant à l'expropriation de la paysannerie, a amené une diminution appréciable de la production du blé et une baisse générale du rendement de toutes les céréales ; mais l'éviction des céréales par la pomme de terre a été si intense que, malgré des récoltes moins abondantes, la production des pommes de terre a augmenté par tête d'habitant. Enfin, les cinq dernières années (1900-1904) montrent également un progrès de la production agricole et de la productivité du travail agricole, et une aggravation de la situation de la classe ouvrière (laccentuation du rôle de la pomme de terre).

Comme nous l'avons déjà constaté plus haut, le progrès de l'agriculture commerciale se manifeste dans la spécialisation de l'agriculture. Les données globales sur la production de toutes les céréales ne peuvent fournir que des indications très générales sur ce processus (et encore pas toujours), car les particularités spécifiques des diverses régions disparaissent alors. Or, c'est pécisément la différenciation des régions agricoles qui constitue un des traits les plus caractéristiques de l'économie rurale en Russie, après l'abolition du servage. Ainsi, la Revue historlco-statistique de l'industrie en Russie (t. I, St-Pétersbourg 1883) déjà citée, indique les régions agricoles suivantes : région linière, « région à prédominance de l'élevage », notamment celle où « l'industrie laitière est grandement développée », région à prédominance des céréales, notamment celle de l'assolem.ent triple et celle des friches ou des assolements

multiples avec herbages (comprenant une partie de la zone des steppes, qui « se caractérise par la production des blés les plus précieux, dits « rouges », destinés surtout à l'exportation»), région de la culture des betteraves, région de la pomme de terre pour la distillation. «Ces régions économiques ont pris naissance sur le territoire de la Russie d'Europe à une époque relativement récente et continuent à se développer et à se différencier d'année en année » (/. c, p. 15)*. Notre tâche est donc maintenant d'étudier ce processus de spécialisation de l'agriculture. Nous avons à examiner s'il y a progrès de l'agriculture commerciale sous tous ses aspects, s'il se forme par ailleurs une économie rurale capitaliste, si le capitalisme agricole se caractérise par les traits que nous avons rappelés ci-dessus en analysant les chiffres d'ensemble sur les exploitations paysannes et seigneuriales. Il va de soi que pour notre objet il suffit de caractériser les principales régions d'agriculture commerciale.

Mais avant de passer aux chiffres relatifs à chaque région en particulier, faisons la remarque suivante : les économistes populistes, nous l'avons vu, s'évertuent à esquiver le fait que ce qui caractérise l'époque qui a suivi l'abolition du servage, c'est justement le progrès de l'agriculture commerciale. Il est naturel qu'ils refusent en même temps de voir que la baisse des prix des céréales doit stimuler la spécialisation de l'agriculture et l'entrée dans le mouvement d'échange des produits agricoles. En voici un exemple. Les auteurs du livre bien connu VInfluence des récoltes et des prix du blé partent de cette prémisse que le prix du blé ne

* Cf. aussi l'Economie rurale et forestière de la Russie, pp. 84-88 , l'auteur y ajoute encore la région des tabacs. Les cartes dressées par MxVl. D. Sémionov et A. Fortounatov distinguent les régions d'après la prédominance des plantes dans les champs : par exemple, région seigleavoine-lin (provinces de Pskov et de laroslavl) ; régions seigle-avoinepommes de terre (provinces de Grodno et de Moscou), etc.

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joue aucun rôle dans l'économie naturelle, et répètent à l'infini cette « vérité ». L'un d'eux, M. Kabloukov, fait cependant observer que dans le cadre général de l'économie marchande cette prémisse est au fond inexacte. « Certes, il est possible, écrit-il, que le grain destiné au marché ait été produit à moins de frais que celui provenant de la propre exploitation du consommateur, mais alors il peut sembler qu'il y a intérêt pour lui à abandonner la culture du blé pour d'iautres cultures » (ou d'autres occupations, ajouterions-nous), «donc, le prix de vente du blé acquiert pour lui aussi de l'importance, dès qu'il ne coïncide plus avec ses frais de production» (I, 98, note, souligné par l'auteur). « Cependant, nous ne pouvons pas en tenir compte », décrète-t-il. Pourquoi cela ? Mais simplement parce que : 1° le passage à d'autres cultures n'est possible « que dans certaines conditions ». Moyennant ce truisme creux (tout au monde n'est possible que dans certaines conditions!), M. Kabloukov élude fort tranquillement le fait que la période après l'abolition du servage a créé et crée en Russie précisément les conditions qui suscitent la spécialisation des cultures et détournent la population de l'agriculture. . . 2° Parce que «sous notre climat il est impossible de trouver un produit dont la valeur alimentaire soit égale à celle des céréales ». Argument très original, mais qui n'est simplement qu'un moyen de se soustraire à la question. Qu'a à faire ici la valeur alimentaire des autres produits, s'il s'agit de la vente de ces autres produits et de l'achat de blé à bon compte ?.. . 3" Parce que « les exploitations productrices de blé destiné à la consommation ont toujours une raison d'être ». Autrement dit : parce que M. Kabloukov et ses « compagnons » considèrent l'économie naturelle comme « rationnelle ». Argument irrésistible, comme on le voit. . .

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