OPINION D'ENGELS SUR LA CRISE AGRICOLE ACTUELLE
« Le principe de communauté empêche l'accaparement de la production agricole par le capital » : ainsi M. N. — on (p. 72) formule une autre théorie populiste très répandue, basée sur des considérations aussi abstraites que la première. Nous avons fourni au chapitre II un nombre de faits témoignant de la fausseté de cette prémisse courante. Ajoutons-y maintenant ce qui suit. D'une façon générale, il est faux de croire que l'apparition du capitalisme agraire suppose en elle-même une forme particulière de possession foncière. « La forme sous laquelle le mode de production capitaliste trouve la propriété foncière ne convient pas à son caractère. Il se crée cette forme adéquate en subordonnant l'agriculture au capital. Et de cette façon, malgré la différence de leurs formes juridiques, toute propriété foncière féodale, toute propriété de clan ou de petit cultivateur
à tendance communale* (Markgemeinschaft) revêt cette forme économique correspondant au nouveau mode de production » {Das Kapltal, III, 2, 156). Aucune particularité de la possession foncière ne peut donc, au fond, être un obstacle insurmontable au capitalisme qui revêt des formes différentes suivant les différentes conditions agricoles, juridiques et sociales. On peut voir par là à quel point le problème lui-même était mal posé par nos populistes, qui ont créé toute une littérature sur ce sujet : « la commune ou le capitalisme ? » Qu'un sérénissime anglomane institue un prix pour le meilleur ouvrage sur la création en Russie d'une classe de fermiers ; qu'une société savante émette le projet de distribuer les paysans par -fermes séparées ; qu'un fonctionnaire n'ayant rien d'autre à faire établisse un projet de lots à 60 déciatines, voilà le populiste qui s'empresse de relever le gant et de se ruer au combat contre ces « projets bourgeois » tendant à « introduire le capitalisme » et à détruire le palladium de la « production populaire », la commune. Il ne lui vient même pas à l'idée, à ce bon populiste, que pendant qu'on imagine des projets et qu'on les réfute, le capitalisme continue son chemin et la campagne communale se transforme — elle s'est déjà transformée*'^ en campagne de petits agrariens.
* Ailleurs Marx indique que « la propriété communale (Gemeineigentum) est partout le complément de l'agriculture parcellaire {Das Kapital, III, 2, 341).
** Si on nous dit que nous anticipons sur l'avenir en avançant pareille affirmation, nous répondrons ce qui suit. Pour celui qui désire se représenter un phénomène vivrnt dans son évolution, se pose nécessairement, inévitablement ce dilemme : être en avance ou en retard. Pas de milieu. Et si toutes les données témoiçînent que le caractère de l'évolution sociale est bien tel que cette évolution est déjà fort avancée (voir le chapitre II) ; si, en outre, les circonstances et les institutions sont nettemenl indiquées qui retardent Indite évolution (impôts excessifs, isolement de la caste paysanne, limitations à la liberté de mobilisation du sol, ae déplacement et de migration), alors on ne commet pas de faute en anticipant sur l'avenir.
Voilà pourquoi la forme de possession foncière des paysans nous laisse très froids. Quelle que soit cette forme de possession, le rapport entre la bourgeoisie paysanne et le prolétariat rural n'en sera nullement changé en son essence. Le point vraiment important ne concerne donc pas la forme de possession foncière, mais les survivances purement moyenâgeuses qui continuent à peser sur la paysannerie : l'isolement de caste des communautés paysannes, la caution solidaire, les impôts excessifs frappant la terre paysanne hors de toute comparaison avec ceux qui frappent les terres des domaines privés, l'absence de toute liberté quant à la mobilisation des terres paysannes, au déplacement et à la migration des paysans*. Toutes ces institutions surannées, sans garantir aucunement la paysannerie contre sa décomposition, ne font que multiplier les diverses formes de redevances et de servitudes et retardent considérablement toute l'évolution sociale.
En terminant nous devons encore nous arrêter sur un essai original d'interprétation par les populistes de certaines déclarations de Marx et d'Engels dans le livre III du Capital, dans le sens des thèses populistes d'après lesquelles la petite agriculture est préférable à la grande et le capitalisme agraire ne joue pas un rôle historique progressif. Le passage qu'on cite le plus souvent à cet effet est tiré du livre III du Capital :
« La morale de celte histoire, morale que l'on pourrait du reste tirer d'autres considérations de l'agriculture, c'est que le système capitaliste s'oppose à une agriculture rationnelle, ou que l'agriculture rationnelle est incompatible avec le système capitaliste (bien que celui-ci en favorise le développement technique) et qu'elle a donc besoin soit de la main du petit propriétaire exploitant {selbsf arbeitenden).
* L'apologie que font les populistes de quelques-unes de ces instilulions rend manifeste le caractère réactionnaire de leur philosophie, qui les rapproche de plus en plus des ngrariens.
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soit du contrôle des producteurs associés » (III, 1, 98. Trad. russe, 83).
Que résulte-t-il de cette affirmation (qui, notons-le en passant, est un passage tout à fait fourvoyé dans un chapitre traitant de l'influence des prix de la matière brute sur le profit, au lieu de se trouver dans la section VI traitant spécialement de l'agriculture) ? Que le capitalisme soit incompatible avec l'organisation rationnelle de l'agriculture (et aussi de l'industrie), c'est chose depuis longtemps connue et ce n'est pas de cela qu'on discute avec les populistes. Quant au rôle historique progressif du capitalisme en agriculture, Marx le souligne spécialement ici. Reste ensuite l'allusion de Marx au « petit propriétaire exploitant ». Aucun des populistes qui s'y réfèrent ne s'est donné la peine d'expliquer dans quel sens Marx l'entend, et de la mettre en rapport d'une part avec le contexte, d'autre part avec toute la doctrine de Marx relative à la petite agriculture. Dans le passage cité du Capital, il est question des fortes oscillations du prix des matières premières, qui détruisent la proportionnalité et le systématique de la production, détruisent l'harmonie entre l'agriculture et l'industrie. C'est de ce point de vue seulement, du point de vue de la proportionnalité, du caractère systématique, méthodique de la production, — que Marx assimile la petite exploitation paysanne à celle des «producteurs associés». De ce point de vue, la petite industrie moyenâgeuse elle aussi (le métier) est analogue à l'exploitation des «producteurs associés» (cf. Misère de la philosophie, édition citée, p. 90), tandis que le capitalisme se distingue de ces deux systèmes d'économie sociale par l'anarchie de la production. Quelle est donc la logique qui permettrait de tirer de là la conclusion que Marx reconnaissait la vitalité de la petite agriculture* et ne reconnaissait pas le rôle historique progressif
* Rappelons que peu de temps avant sa mort et à une époque où la crise agricole consécutive à la baisse des prix était déjà manifeste,
du capitalisme dans l'agriculture ? Voici comment il s'exprime à ce sujet dans la section spéciale consacrée à l'agriculture, dans un paragraphe spécial sur la petite exploitation paysanne (chap. 47, § V) :
«De par sa nature la propriété parcellaire exclut : le développement de la productivité sociale du travail, les formes sociales du travail, la concentration sociale des capitaux, l'élevage en grand, l'application progressive de la science.
L'usure et les impôts la ruinent partout. Le capital consacré à l'achat de la terre manque à l'agriculture. Les moyens de production sont morcelés à l'infini. Les producteurs sont disséminés. Il y a un gaspillage énorme de force humaine. L'altération progressive des conditions de production et le renchérissement des moyens de production, sont des lois nécessaires de la propriété parcellaire. Les années fertiles sont un fléau pour ce mode de production » (III, 2, 341-342. Trad. russe, p. 667).
« La petite propriété suppose que la grande majorité de la population est rurale et que c'est le travail isolé et non pas le travail social qui prédomine ; que par conséquent, la richesse et le développement de la reproduction, dans ses conditions matérielles comme dans ses conditions morales, sont impossibles, et que les conditions d'une culture rationnelle n'existent pas. » (III, 2, p. 347. Trad. russe, 672).
L'auteur de ces lignes, loin de fermer les yeux sur les contradictions propres à la grande agriculture capitaliste, les dénonçait sans pitié. Mais cela ne l'a point empêché d'apprécier le rôle historique du capitalisme.
«... Le mode de production capitaliste a surtout eu le résultat de transformer en une application scientifique de l'agronomie l'agriculture qui n'était jusqu'alors que la
Engels a cru nécessaire de s'élever énergiquement contre ceux des « disciples » français qui faisaient certaines concessions à la doctrine de la vitalité de la petite agriculture^^
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perpétuation des procédés empiriques et mécaniques imaginés par la partie la moins cultivée de la Société ; de libérer la propriété foncière du régime de l'esclavage et du servage, d'établir une distinction très nette entre la terre, condition de travail, et la propriété foncière ou le propriétaire foncier. . . La nationalisation de l'agriculture qui permet l'exploitation sociale, la réduction de la propriété foncière à l'absurde, tels sont les grands mérites du mode de production capitaliste. Comme tous les autres progrès, celui-ci débuta par réduire à la misère la plus noire le producteur immédiat» (III, 2, 156-157. Trad. russe, 509-510).
Etant donné ce caractère catégorique des assertions de Marx, il ne saurait, semble-t-il, y avoir deux opinions sur la façon dont il appréciait le rôle historique progressif du capitalisme agraire. Toutefois, M. N. — on a trouvé encore un faux-fuyant : il a cité l'opinion d'Engels sur la crise agraire contemporaine, opinion qui doit soi-disant réfuter la thèse du rôle progressif du capitalisme dans l'agriculture*.
Voyons plutôt ce que dit Engels. En résumant les principales thèses de la théorie de Marx relative à la rente différentielle, Engels établit la loi que « plus le capital engagé
* Voir Novoïé Slovo, 1896. n° 5, février, lettre de M. N. — on à la rédaction, pp. 256-261. Ici même la «citation» relative à «la morale de cette histoire ». Notons que ni M. N. — on, ni aucun autre parmi les nombreux économistes populistes qui en appelaient à la crise agraire contemporaine pour réfuter la théorie du rôle historique progressif du capitalism.e en agriculture, n'ont jamais posé la question expressément, sur le terrain d'une théorie économique bien définie ; ils n'ont jamais exposé les raisons pour lesquelles Marx a reconnu le caractère progressif du rôle historique du capitalisme agraire, ni indiqué nettement celles pour lesquelles il lui refuse ce rôle. Dans ce cas comme dans les autres les économistes populistes préfèrent ne pas combattre expressément la théorie de Marx ; ils se contentent de faire des allusions vagues, en louchant vers les « disciples russes ». Comme nous ne nous occupons dans ce livre que de l'état économique de la Russie, nous avons indiqué plus haut les raisons de notre opinion à ce sujet.
dans le terrain est considérable, plus dans un pays donné le développement de l'agriculture et de la civilisation en général est évolué, et plus élevées sont les rentes par arpent, ainsi que la somme totale des rentes, plus colossal est le tribut que la société paye, sous [orme de surprofits, aux grands propriétaires fonciers {Das Kapital, III, 2, 258. Traduction russe, p. 597). Cette loi, dit Engels, explique pourquoi « fait preuve d'une si prodigieuse, d'une si tenace vitalité la classe des grands propriétaires fonciers» qui entassent dettes sur dettes, ce qui ne les empêche pas, à chaque crise, de « retomber toujours sur leurs pattes » ; ainsi en Angleterre, la suppression des lois sur les céréales, qui a déterminé une baisse des prix des céréales, loin de ruiner les landlords, les a au contraire fort enrichis.
On pourrait donc croire que le capitalisme est incapable d'atténuer la force du monopole que représente la propriété foncière.
« Mais il n'y a rien d'éternel », poursuit Engels. Les bateaux à vapeur transatlantiques de l'Amérique du Nord et du Sud, de même que les chemins de fer des Indes ont fait apparaître de nouveaux concurrents. Les prairies de l'Amérique du Nord, les steppes de l'Argentine, etc., ont inondé le marché m.ondial de blé à bon marché. « Et contre cette concurrence des terres vierges des steppes ou du paysan russe ou hindou, écrasé sous l'impôt, le fermier et le paysan de l'Europe étaient impuissants. Une partie des terres de l'Europe fut définitivement, en ce qui concerne la culture du blé, éliminée de la concurrence, les rentes baissèrent partout et notre cas 2, variante 2 : prix décroissant et productivité décroissante des capitaux additionnels, devint la règle pour l'Europe. Et telle fut la cause des lamentations des agrariens de l'Ecosse à l'Italie et du midi de la France à la Prusse orientale. Heureusement toutes les steppes n'ont pas encore été mises en culture ; il en reste encore suffisamment pour ruiner toute la grande propriété
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foncière de l'Europe et la petite par-dessus le marché » {ibid., p. 260. Trad. russe, 598, avec omission du mot « heureusement ») .
Si le lecteur a lu ce passage avec attention, il a dû bien comprendre qu'Engels dit juste le contraire de ce que M. N. — on veut lui imposer. D'après Engels, la crise agraire actuelle abaisse la rente et tend même à l'anéantir tout à fait, c'est-à-dire que le capitalisme agraire réalise la tendance qui lui est propre d'en finir avec le monopole de la propriété foncière. Décidément, notre cher M. N. — on n'a pas de chance avec ses «citations». Le capitalisme agraire fait encore un nouveau pas en avant, un pas gigantesque ; il étend à l'infini la production commerciale des produits agricoles et pousse dans l'arène mondiale nombre de pays nouveaux ; il déloge l'agriculture patriarcale de ses derniers retranchements, tels que les Indes ou la Russie; il crée une production purement mécanique des blés, inconnue dans les annales de l'agriculture et basée sur la coopération des masses d'ouvriers munis des machines les plus perfectionnées. Il aggrave à l'extrême la situation des vieux pays européens, fait tomber la rente en minant tous les monopoles qui paraissaient être les plus solides et en réduisant la propriété foncière « à l'iabsurde », non seulement en théorie mais aussi en pratique ; il pose le problème de la socialisation de la production agricole avec tant de relief que même les représentants des classes possédantes d'Occident commencent à sentir cette nécessité*. Et Engels, avec cette saine ironie qui lui est particulière, salue les derniers pas du capitalisme mondial : heureusement, dit-il, il reste encore suffisamment de steppes non labourées pour que les
* Ne sont-ils pas caractéristiques, en effet, les «signes des temps », tels que le fameux Antrag Kanitz dans le Reichstag^^ allemand ou le plan des fermiers américains visant à faire de tous les élévateurs la propriété de l'Etat ?
choses continuent à marcher dans le même sens. Et ce bon M.N. — on, à propos des bottes*, soupire après l'ancien « moujik-laboureur », après la stagnation « consacrée par des siècles ». . . de notre agriculture et l'asservissement agraire de toutes sortes que « ni les désordres du régime féodal, ni le joug tatar » n'ont pu ébranler et que — ô horreur ! — ébranle péremptoirement aujourd'hui ce monstre de capitalisme ! О sancta slmplicitas !
En français dans le texte. (N.R)