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LA « LIBERATION DE LA PERIODE D'HIVER

Il importe de compléter les conclusions positives exposées plus haut sur le rôle du capitalisme, par l'analyse de quelques « théories » répandues sur ce point dans notre littérature. Nos populistes se sont montrés absolument incapables, la plupart du temps, de digérer les conceptions fondamentales de Marx relatives au capitalisme agraire. Les plus sincères d'entre eux ont déclaré tout bonnement que la théorie de Marx n'embrassait pas l'agriculture (M. V. V. dans Nos tendances) , tandis que d'autres (comme M. N. — on) préféraient éluder diplomatiquement la question des rapports entre leurs « constructions » et la théorie de Marx. Au nombre des constructions de ce genre les plus répandues parmi les économistes populistes est la théorie de la « libération de la période d'hiver ». Voici en quoi elle consiste*.

Sous le régime capitaliste, l'agriculture devient une branche d'industrie à part et sans liaison avec les autres. Or, elle n'occupe pas toute l'année, mais seulement de 5 à 6 mois. Aussi la capitalisation de l'agriculture conduit-elle à la « libération de la période d'hiver », à la «limitation du temps de travail de la classe agricole à une partie de l'année », ce qui « est la cause profonde de l'aggravation de la situation économique des classes agricoles » (N. — on, p. 229) ,

* V. V. Esquisses d'économie théorique, pp. 108 et suiv. N. — on. Esquisses, pp. 214 et suiv. Mêmes idées chez M. Kabloukov Leçons d'économie rurale, Moscou 1897, pp. 55 et suiv.

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« du resserrement du marché intérieur » et « du gaspillage des forces productives» de la société (M. V. V.).

Voilà tout le contenu de cette fameuse théorie, qui fait reposer les plus larges conclusions historico-philosophiques uniquement sur cette grande vérité que les travaux agricoles sont très inégalement répartis dans l'année ! Saisir ce seul trait, le porter, par des hypothèses abstraites, à l'absurde, rejeter toutes les autres particularités du processus complexe qui transforme l'agriculture patriarcale en agriculture capitaliste, tels sont les procédés simplistes de cette moderne tentative de restauration des doctrines romantiques sur la « production populaire > précapitaliste.

Pour montrer combien cette construction abstraite est infiniment bornée, indiquons brièvement les aspects du processus réel que nos populistes laissent entièrement de côté, ou bien n'apprécient pas à leur juste valeur. Premièrement, plus la spécialisation de l'agriculture avance, et plus la population agricole diminue, formant une part toujours moindre dë^â^ population. Les populistes oublient cela, et pourtant dans leur abstraction ils portent la spécialisation de l'agriculture à un point qu'elle n'atteint presque nulle part dans la réalité. Ils supposent que les seules opérations d'ensemencement et de récolte des blés sont devenues une branche particulière d'industrie ; la façon du sol et son engraissement, le traitement et le transport du produit, l'élevage, l'exploitation forestière, la réparation des bâtiments et du matériel, etc., etc., autant de branches particulières de l'industrie capitaliste. Appliquer de telles abstractions à la réalité contemporaine contribuera fort peu à expliquer celleci. En second lieu, Thypothèse d'une spécialisation aussi complète de l'agriculture supposê~lînë~ofganisation 2J^rement capitaliste, une séparà!TonriïïsoIue~êntré" fermiers capitalistes et ouvriers salariés. Dans ces conditions, parler du «paysan» (comme le fait M. N. — on, p. 215), est le comble de l'illogisme. Une organisation purement capitaliste

de l'agriculture suppose à son tour une distribution plus régulière des travaux durant l'année (grâce à l'alternance des cultures, à l'élevage rationnel, etc.) ; dans bien des cas, l'adjonction à l'agriculture du traitement industriel du produit, l'application d'une plus grande somme de travail à la préparation du sol, etc.*. Troisièmement, le capitalisme suppose une séparation complète des entreprises

* Pour ne pas faire d'affirmations gratuites, citons des exemples de domaines privés russes, dont l'organisation approche le plus le type capitaliste pur. Prenons la province d'Orel {Recueil de la statistique des zemstvos sur le district de Kromy, t. VI, fasc. 2, Orel 1892). Le domaine du noble Khlioustine, 1 129 déciatines, dont 562 de labours, 8 bâtisses, divers instruments perfectionnés. Prairies artificielles. Haras. Elevage du bétail. Assèchement des marais par creusement de fossés et drainage (« l'assèchement des marais est effectué le plus souvent à temps perdu», p. 146). Nombre d'ouvriers: en été 50 à 80 par jour; en hiver, environ 30. En 1888 on comptait 81 ouvriers, dont 25 pour la saison d'été. En 1889, il y avait 19 charpentiers. — Domaine du comte Ribopierre. 3 000 déciatines, dont 1 293 labourées et 898, louées aux paysans. Assolement à douze soles. Exploitation de la tourbe pour l'engrais, extraction de phosphorites. Depuis 1889, champs d'essais de 30 déciatines. Transport du fumier en hiver et au printemps. Prairies artificielles. Exploitation régulière des forêts (200 à 300 bûcherons d'octobre à mars). Elevage de bovins. Ferme laitière. Personnel en 1888: 90, dont 34 pour la saison d'été. — Domaine de Menchtchikov dans la province de Moscou {Recueil, t. V, fasc. 2) : 23 000 déciatines. Maind'œuvre payée en lots de terre et par engagement libre. Exploitation forestière. « En été, les chevaux et les ouvriers à l'année sont occupés dans les champs, à la fin de l'automne et une partie de l'hiver ils transportent les pommes de terre et la fécule aux séchoirs et à la féculerie, amènent ie bois des forets et le conduisent. . . à la gare du chemin de fer ; grâce à tout cela, le travail est réparti sur toute l'année d'une façon assez régulière» (p. 145). C'est ce que montre, entre autres, la liste mensuelle des journées de travail : journées de cheval en moyenne 293 par mois, oscillant entre 223 (avril) et 362 (juin). Journées d'hommes : 216 en moyenne, oscillant entre 126 (février) et 279 (novembre). Journées de femmes : 23 en moyenne, oscillant entre 13 (janvier) et 27 (mars). Celte réalité ressemble-t-elle à l'abstraction chère aux populistes ?

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agricoles et industrielles. Mais où voit-on que cette séparation exclut la combinaison du travail salarié agricole et industriel ? Nous voyons cette combinaison dans toutes les sociétés capitalistes développées. Le capitalisme sépare les ouvriers habiles des simples manœuvres qui passent d'un métier à l'autre, tantôt attirés par quelque grande entreprise, tantôt rejetés dans la masse des sans-travail*. Plus le capitalisme eL la grande industrie se développent, et plus fortes sont, en général, les oscillations de la demande en ouvriers non seulement dans l'agriculture, mais aussi dans l'industrie"'*. C'est pourquoi, en supposant le développement maximum du capitalisme, nous devons supposer aussi la plus grande facilité, pour les ouvriers, de passer des occupations agricoles aux occupations non agricoles ; nous devons supposer la formation d'une armée de réserve générale, d'où les entrepreneurs de toute espèce tirent la main-d'œuvre. Quatrièmement, si nous prenons les entrepreneurs ruraux actuelsTrious" ne pouvons certes pas nier qu'ils n'éprouvent parfois des difficultés à fournir leurs exploitations de main-d'œuvre. Mais il ne faut pas oublier d'autre part qu'ils possèdent un moyen d'attacher les

* La grande industrie capitaliste crée une classe ouvrière errante. Celle-ci se recrute parmi la population rurale, mais s'occupe surtout de travaux industriels. « C'est l'infanterie légère du capital, jetée suivant ses besoins du moment, tantôt sur un point du pays, tantôt sur un autre. . . On l'emploie à la bâtisse, aux opérations de drainage, à la fabrication de la brique, à la cuite de la chaux, à la construction des chemins de fer, etc.» (Das Kapital, P, p. 692) ^o. «D'une façon générale, les grandes entreprises telles que les chemins de fer enlèvent au marché du travail une certaine quantité de forces qui ne peuvent provenir que de certaines branches de l'agriculture, par exemple...» {ibid., II, 303). ** Par exemple, la statistique sanitaire de Moscou a dénombré dans cette province 114 381 ouvriers d'usine; effectif présent; maximum 146 338 et minimum 94 214 {Relevé général, etc., t. IV, Г* partie, p. 98). En pourcentages : 128%, 100%, 82%. En augmentant en général les variations du nombre des ouvriers, le capitalisme nivelle, de ce point de vue aussi, les différences entre industrie et agriculture.

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ouvriers à leur exploitation : les pourvoir d'un lot de terre, etc. Le salarié agricole ou le journalier doté d'un lopin de terre, c'est un type propre à tous les pays capitalistes. Une des principales ejT"eurs^d e3„ populistes est d'ignorer la formation d'un type ide^Qtiqu^en^us.sie. Cinquièmement, il est tout à fait faux de poser la question de la libération de la période d'hiver pour l'agriculteur indépendamment de la question générale de la surpopulation capitaliste. La formation d'une armée de réserve de chômeurs est propre au capitalisme en général, et les particularités de l'agriculture ne font que déterminer les formes particulières de ce phénomène. C'est pourquoi, par exemple, l'auteur du Capital touche à la question de la distribution des travaux dans l'agriculture en même temps qu'il examine la « surpopulation relative»*, ainsi que dans un chapitre spécial consacré à la distinction entre la « période de travail » et « le temps de production» {Das Kapital, II, chap. 13). On appelle période de travail le temps pendant lequel le produit subit l'action du travail ; le temps de production, celui pendant lequel le produit se trouve dans la production, y compris la période pendant laquelle il ne subit pas l'action du travail. Dans maintes branches d'industrie, dont l'agriculture est seulement la plus typique, mais non la seule, la période de

* A propos du régime agraire de l'Angleterre, par exemple, Marx dit : « Il y a toujours trop d'ouvriers pour les besoins moyens, toujours trop peu pour les besoins exceptionnels et temporaires de l'agriculture » (P, 725), de sorte que, malgré une constante «surpopulation relative» le village n'est pas assez peuplé. Au fur et à mesure que la production capitaliste s'empare de l'agriculture, dit-il ailleurs, il se forme un excès de population rurale. « Une partie de la population des campagnes se trouve donc toujours sur le point de se convertir en population urbaine ou manufacturière» {ibid., p. 668)^1 ; cette partie de la population souffre perpétuellement du chômage ; ses occupations sont irrégulières au plus hïul point et les plus mal payées (par exemple, le travail à domicile pour les magasins, etc.).

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travail ne coïncide pas avec le temps de production*. De tous les pays d'Europe, c'est en Russie que dans l'agriculture l'écart entre la période de travail et le temps de production est particulièrement grand. «En réalisant plus tard la séparation de la manufacture et de l'agriculture, la production capitaliste assujettit de plus en plus l'ouvrier agricole à des occupations purement accessoires et accidentelles et rend sa situation de plus en plus précaire. . . Toutes les différences de rotation se compensent pour le capitaliste, mais non pour l'ouvrier» [ibid., pp. 223-224). Donc, la seule conclusion qui découle sous ce rapport des caractères particuliers de l'agriculture est que la situation de l'ouvrier agricole doit être encore pire que celle de l'ouvrier industriel. Il y a très loin de là à la théorie de M. N. —on, qui voudrait que la libération de la période d'hiver soit «la cause profonde» de l'aggravation de la situation des «classes agricoles » (? !). Si la période de travail dans notre agriculture durait douze mois, le processus de développement du capitalisme suivrait exactement la même marche qu'à présent, à cette différence près que la situation de l'ouvrier agricole approcherait un peu celle de l'ouvrier industriel**.

Ainsi, la « théorie » de MM. V. V. et N. — on ne donne absolument rien, même dans la question du développement du capitalisme agraire en général. Quant aux particularités de la Russie, elle les voile au lieu de les expliquer. Le

*'il faut surtout noter ici la remarque de Marx que l'agriculture elle aussi possède les moyens « de distribuer de façon plus égale sur toute l'année » la demande de travail : la fabrication de produits plus variés, la substitution à l'assolement triennal d'un système de cultures alternées, la culture des plantes à racine, les prairies artificielles, etc. Mais tous ces moyens «exigent une augmentation du capital circulant, avancé en salaires, engrais, semences, etc.» (ibid., pp. 225-226).

** Nous disons « un peu », parce que la situation de l'ouvrier agricole est aggravée par bien d'autres éléments que la seule irrégularité du travail.

chômage d'hiver de notre paysannerie dépend moins du capitalisme que du développement insuffisant de ce capitalisme. Nous avons montré plus haut (§ IV de ce chapitre), en nous basant sur les salaires que, parmi les provinces de Grande-Russie, le plus fort chômage d'hiver s'observe surtout dans celles où le capitalisme est le moins développé et où dominent les prestations de travail. Et cela se conçoit. Les redevances retardent l'augmentation de la productivité du travail, le développement de l'industrie et de l'agriculture, et, par suite, la demande de main-d'œuvre, en même temps que, attachant le paysan à son lot, elles ne lui assurent ni le travail en hiver, ni la possibilité de subsister avec sa misérable exploitation rurale. K/

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