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I. L'INDUSTRIE A DOMICILE ET LE METIER

Nous appelons industrie à domicile la transformation des matières premières dans l'exploitation même (la famille paysanne) qui les produit. Les industries à domicile sont un attribut nécessaire de l'économie naturelle, dont les restes subsistent presque toujours là où existe la petite paysannerie. Il est donc naturel qu'on rencontre souvent dans la littérature économique russe de nombreuses indications sur ce genre d'industrie (fabrication domestique d'objets de lin, de chanvre, de bois et d'autres pour usage personnel). Toutefois, on ne constate aujourd'hui une extension un peu notable de l'industrie domestique que dans de rares endroits les plus reculés, dont faisait partie jusqu'à ces derniers

temps la Sibérie. L'industrie, en tant que profession, n'existe pas encore sous cette forme : la petite industrie, ici, ne fait qu'un tout avec l'agriculture.

La première forme d'industrie qui se sépare de l'agriculture patriarcale est le métier, c'est-à-dire к fabrication d'objets sur la commande du consommateur*. La matière peut lappiartenir soit au consommateur-client, soit à l'artisan, et le travail est payé soit en argent, soit en mature (local, entretien de l'artisan, partie du produit, par exemple, pour la farine, etc.). Partie intégrante de la vie urbaine, le métier est également assez répandu dans les villages, où il sert de complément à l'économie paysanne. Une certaine portion de la population rurale est formée d'artisans spécialistes faisant (parfois exclusivement, parfois en même temps que l'agriculture) le tannage des peaux, confectionnant la chaussure, le vêtement, exécutant des travaux de forge, la teinture des tissus domestiques, le finissage du drap paysan, la transformiation du grain en farine, etc. Par suite de l'extrême insuffisance de notre statistique économique, nous n'avons pas de données exactes sur le degré de diffusion du métier en Russie ; mais des indications sur cette forme d'industrie se trouvent disséminées un peu partout dans les descriptions de l'exploitation paysanne, dans les enquêtes sur l'industrie « artisianale »** et se rencontrent même dans la statistique officielle des usines et fabriques***.

* Kundenproduktion. Cf. Karl Bûcher Die Entstehung der Volks- Xiirtschalt. Tûb. 18936'.

** Il serait impossible de donner ici des citations à l'appui de ce qui vient d'être dit : si nombreuses sont les indications concernant le métier, disséminées dans toutes les enquêtes sur l'industrie artisanale, quoique, d'après l'opinion généralement admise, les gens de métiers ne soient pas des artisans ruraux. Nous verrons plus d'une fois encore combien ce terme d'artisnnat est désespérément vague.

*** Pour illustrer l'état chaotique de cette statistique, rappelons que jusqu'à ce jour elle n'a pas trouvé le moyen de distinguer entre les établissements artisanaux et les établissemients industriels. De 1860 à

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Les recueils statistiques des zemstvos distinguent parfois, en enregistrant les industries paysannes, un groupe particulier d'« artisans » (cf. Roudnev, 1. c), mais ils y classent (selon la terminologie courante) tous les ouvriers du bâtiment. En économie politique, cette confusion est absolument fausse, car le gros des ouvriers du bâtiment n'est pas formé de producteurs autonomes travaillant pour une clientèle, mais d'ouvriers salariés employés par des entrepreneurs. Certes, il n'est pas toujours facile de distinguer l'artisan rural du petit producteur de marchandises ou de l'ouvrier salarié ; pour y arriver, il faut une analyse économique des données relatives à chaque petit industriel. Une remarquable tentative pour dégager strictement le métier des autres formes de la petite industrie a été faite par le recensement artisanal de Perm en 1894-1895*. Le nombre des artisans locaux y a été estimé à 1% environ de la population paysanne. Et (comme il fallait s'y attendre) la plus forte proportion des gens de métier s'est rencontrée dans les districts où l'industrie était le moins développée. Comparés aux petits producteurs de marchandises les artisians se distinguent par un plus fort lattachement à la terre : sur 100 artisans on a 80,6 agriculteurs (pour les autres « koustari » la proportion est plus faible). L'emploi du travail salarié se rencontre aussi chez les gens de métier, parmi lesquels il est cependant moins répandu. L'importance

1870, par exemple, on classait parmi ces derniers les teintureries villageoises de type purement artisanal [Annuaire du Ministère des Finances, t. 1, pp. 172-176) ; en 1890 on confondait les fouleries paysannes avec les fabriques de drap (Index des fabriques et usines d'Orlov, 3e éd,. p. 21), etc. La récente Liste des fabriques et usines (St-Ptb 1897) n'est pas non plus exempte de cette confusion. Voyez les exemples dans nos Etudes, pp. 270-271. (Voir Œuvres t. 4, pp. 9-10. N.R.)

* Nous avons consacré à ce recensement un article dans nos « Etudes », pp. 113-199. (Voir Œuvres, t. 2, pp. 329-426. N.R.) Tous les faits relatés dans le texte sur les « koustari ■» de Perm sont tirés de l'article en question.

des entreprises (d'après le nombre des ouvriers) est pareillement infime chez les artisans. Le gain moyen de l'artisanagriculteur est estimé à 43,9 roubles par an, celui de l'artisan non-agriculteur, à 102,9 roubles.

Nous nous contentons de ces brèves indications, car l'analyse détaillée du métier n'entre pas dans notre plan. La production marchande n'existe pas encore dans cette forme d'industrie ; on ne voit apparaître que la circulation des marchandises, dans le cas où l'artisan est payé en argent ou s'il vend sa part du produit reçue en échange de son travail pour acheter des matières premières et des instruments de production. Le produit du travail de l'artisan n'apparaît pas sur le marché, ne sortant guère du domaine de l'économie naturelle du paysan*. Il est donc naturel que le métier porte les mêmes caractères de routine, de morcellement et d'étroitesse que la petite agriculture patriarcale. Le seul élément d'évolution propre à cette forme d'industrie est le départ des artisans en quête de travail vers d'autres contrées. Cette pratique était assez répandue, autrefois surtout, dans nos campagnes ; elle avait généralement pour conséquence la création d'entreprises indépendantes aux lieux d'arrivée des artisans.

* Cette proximité du métier et de l'économie naturelle des paysans porte parfois ces derniers à ten'er d'organiser le travail des artisans pour tout le village : les paysans entretiennent l'artisan qu'ils obligent à travailler pour tous les habitants du village. Actuellem.ent, on ne peut rencontrer ce régime d'industrie qu'à titre d'exception ou bien dans les provinces les plus reculées (c'est ainsi qu'est organisée, par exemple, la forge dans quelques villages de Transcaucasie. Voir les Comptes rendus et enquêtes sur l'industrie artisanale en Russie, t. II, p. 321).

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