DANS LES PETITES INDUSTRIES
Nous avons déjà noté que l'artisan apparaît sur le marché, quoique ce ne soit pas avec le produit qu'il fabrique. Il est naturel qu'ayant pris contact avec le marché, il en vienne avec le temps à produire aussi pour le marché, c'està-dire qu'il devient producteur de marchandises. Cette évolution se fait graduellement, d'abord à titre d'essai : sont mis en vente des produits restés par hasard entre ses mains ou exécutés à temps perdu. Cette évolution devient encore plus graduelle du fait que le marché d'écoulement de ces produits est primitivement très restreint, de sorte que la distance qui sépare le producteur et le consommateur augmente insensiblement ; le produit continue à passer directement des mains du producteur dans celles du consommateur et la vente du produit est parfois précédée de l'échange de celui-ci contre des denrées agricoles*. Le développement de l'économie marchande se manifeste par l'extension du commerce, par l'apparition de miarchands-revendeurs spécialisés ; ce n'est pas le marché du village ou la foire** qui sert de débouché aux objets fabriqués, mais toute une région, et puis le pays entier et parfois même d'autres pays. La fabrication des produits industriels sous forme de
* Par exemple, la poterie contre du blé, etc. Quand le prix des céréales était bas, on estimait parfois comme valeur équivalente d'un pot la quantité de grains qu'il pouvait contenir. Cf. Comptes rendus et recherches, t. I, p. 340. — Les petites industries de la province de Vladimir, t. V, p. 140. — Travaux de la Commission artisanale, t. I, p. 61. ** L'étude d'une de ces foires rurales a montré que 31% de son chiffre d'affaires (environ 15 000 roubles sur 50 000) portent sur les produits d'artisanat. Voir les Travaux de la Commission artisanale, t. I, p. 38. Le fait que les cordonniers de Poltava, par exemple, écoulent leurs produits dans un rayon de 60 verstes autour de leurs villages montre à quel point est d'abord restreint le marché d'écoulement des petits producteurs de marchandises. Comp/es rendus et recherches, i. I, p. 287.
Les PREMIERES PHASES DU CAPITALISME DANS L'INDUSTRIE 371
miarchandises pose la première pierre de la séparation de l'industrie et de l'agriculture, ainsi que de l'échange mutuel entre elles. M. N. —on, avec sa façon banale et abstraite de traiter les choses, se borne à déclarer que «la séparation de l'industrie et de l'agriculture» est une particularité propre au «capitalisme» en général, sans se donner la peine d'analyser les différen.tes formes de cette séparation ni les différentes phases du capitalisme. Il importe donc de noter que déjà la plus petite production marchande dans les petites industries paysannes commence à séparer l'industrie de l'agriculture, quoique à ce stade de l'évolution l'industriel, dans la plupart des cas, ne se sépare pas encore de l'agriculteur. Nous montrerons par la suite dans notre exposé comment les phases plus avancées du capitalisme conduisent à la séparation des entreprises industrielles et des entreprises agricoles, à la séparation des ouvriers industriels et des agriculteurs.
Dans les formes embryonnaires de la production marchande la concurrence entre les petits producteurs autonomes est encore très faible, mais à mesure que le marché grandit et embrasse des régions étendues, elle devient de plus en plus violente, et porte atteinte à la prospérité patriarcale du petit producteur, basée sur le monopole de fait dont il jouit. Le petit industriel de marchandises sent que, contrairement aux intérêts de la société, ses intérêts propres exigent que ce monopole soit conservé, et il craint par conséquent la concurrence. Il fait tous les efforts individuels et collectifs pour barrer la route à la concurrence, pour « ne pas admettre » les concurrents dans sa région, pour affermir sa situation prospère de petit patron, disposant d'une certaine clientèle. Cette crainte de la concurrence met si bien en relief la vraie nature sociale du petit producteur de marchandises, que nous croyons nécessaire de nous arrêter un peu plus longuement sur les faits qui s'y rapportent. D'abord un exemple relatif au métier. Les apprêteurs de peaux de
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mouton de Kalouga se rendent dans d'autres provinces pour y exercer leur métier, en décadence depuis l'abolition du servage ; les seigneurs terriens qui laissaient partir leurs paysans pour exercer ce métier, contre une forte redevance (obrok), veillaient à ce que les apprêteurs connaissent bien « leur place », et ne permettaient pas à d'autres de s'introduire dans la région qu'ils exploitaient. La petite industrie ainsi organisée était avantageuse au point que ces places se transmettaient pour 500 à 1 000 roubles et que l'arrivée d'un apprêteur dans une région qui n'était pas la sienne amenait parfoit l'effusion de sang. L'abolition du servage a ruiné cette prospérité moyenâgeuse ; « la commodité des transports par voie ferrée facilite également dans ce cas la concurrence »*. Au même ordre de faits se rapporte la tendance, constatée dans une série de petites industries et ayant positivement le caractère d'une règle générale, tendance des petits industriels à tenir secrètes les inventions et améliorations techniques, à cacher aux autres une occupation lucrative pour empêcher une « concurrence dangereuse ». Les fondateurs d'une nouvelle petite industrie ou ceux qui ont introduit quelques perfectionnements dans un métier ancien font tout leur possible pour en dissimuler l'avantagea leurs villageois, emploient à cet effet toutes sortes de ruses (ainsi, pour détourner l'attention, ils conservent les anciens aménagements de leur entreprise), ne laissent entrer personne dans leurs ateliers, travaillent sous les combles, n'en piarlent pas même à leurs enfants**. La lenteur du développement de la con-
* Travaux de la Commission artisanale, t. I, pp. 35-36. ** Voir les Travaux de la Commèssion artisanale, t. I, p. 81, t. V, p. 460 ; t. IX, p. 2 526. — Les petites industries de la province de Moscou, t. VI, fasc. I, pp. 6-7 ; 253 ; t. VI, fasc. 2, p. 142 ; t. VII, fasc. I, 2* partie, article sur le fondateur du «métier d'imprimeur». — Les petites industries de la provi^nce de Vladimir, t. I, pp. 145, 149. Comptes rendus et enquêtes, \. I, p. 89. — Grigoriev : La production artisanale des serrures et couteaux du rayon de Pavlovo (suppléments à l'édition Volga Moscou 1881), p. 39. — M. V. V. rapporte quelques-uns
fection des pinceaux dans la province de Moscou « est expliquée généralement par la crainte des producteurs actuels d'avoir à affronter de nouveaux concurrents. On dit qu'ils s'efforcent autant que possible de ne pas montrer leurs travaux aux personnes étrangères, de sorte qu'on ne trouve d'apprenti venu du dehors que chez un seul d'entre eux »*. Sur le village de Bezvodnoïé (province de Nijni-Novgorod) connu pour sa fabrication d'objets en métal, nous lisons : « Il est à noter que les habitants de Bezvodnoïé cachent soigneusement encore aujourd'hui » (vers 1880 ; cette fabrication existe depuis le milieu du siècle), « leur maîtrise aux paysans voisins. Ils ont plus d'une fois essayé d'obtenir de l'administration cantonale un arrêt punissant la transmission de leur art à un autre village ; comme ils n'y ont pas réussi, l'arrêt n'en pèse pas moins moralement sur chacun d'eux, et ils ne marient pas leurs filles à des jeunes gens des villages voisins ni ne vont, autant que faire se peut, y chercher femme »**.
Les économistes-populistes ne se sont pas seulement attachés à laisser dans l'ombre le fait que le gros des paysans adonnés aux petites industries appartiennent à la catégorie des producteurs de marchandises, ils ont même créé toute une légende d'un antagonisme profond existant entre l'organisation économique des petites industries paysannes et la grande industrie. L'inconsistance de cette opinion ressort, entre autres, des données déjà citées. Si le grand industriel ne recule devant aucun moyen pour s'assurer le monopole.
de ces faits dans ses Esquisses de l'industrie artisanale (St.-Ptb lî pp. 192 et suiv. Il en tire seulement cette conclusion que les koustari ne sont pas hostiles aux innovations ; il ne lui vient même pas à l'esprit que ces faits caractérisent la situation de classe des petits producteurs de marchandises dans la société contemporaine et leurs intérêts de classe.
* Les petites industries de la province de Moscou, t. VI, 2, p. 193. ** Travaux de la Commission artisanale, IX, 2404.
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l'artisan rural est à cet égard son frère germain ; le petit bourgeois cherche par ses petits moyens à défendre en somme les mêmes intérêts de classe, pour la défense desquels le gros fabricant aspire au protectionnisme, aux primes, aux privilèges, etc.*.