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DE CE PROCESSUS ET SON IMPORTANCE

De ce qui précède découlent encore les particularités suivantes de la petite production, qui méritent attention. Comme nous l'avons déjà noté, l'apparition d'un nouveau métier indique un progrès de la division sociale du travail. Un tel progrès doit donc toujours avoir lieu dans toute société capitaliste dans la mesure où elle conserve plus ou moins la paysannerie et l'agriculture semi-naturelle et où les différentes institutions et traditions du vieux temps (en rapport avec le mauvais état des voies de communication, etc.) empêchent la grande industrie mécanique de succéder directement à l'industrie domestique. Chaque pas accompli dans l'économie marchande conduit inévitablement à ceci que la paysannerie dégage constamment de son sein de nouveaux industriels ; ce processus lève en quelque sorte un nouveau sol, prépare au capitalisme de nouvelles conquêtes dans les parties les plus arriérées du pays ou dans les branches d'industrie les plus arriérées. Le même progrès du capitalisme se manifeste dans les autres régions du pays ou les autres branches d'industrie de façon bien différente : non par l'augmentation mais par la diminution du nombre des petits ateliers et des travailleurs à domicile,

* Sentant le danger de la concurrence, le petit bourgeois s'efforce de l'entraver ; tout comme le populiste, son idéologue, il sent que le capitalisme ébranle les «traditions» si chères à son cœur et fait tout le possible pour prévenir ce malheur, l'empêcher, le retarder, etc., etc.

absorbés par la fabrique. On conçoit que pour étudier le développement du capitalisme dans l'industrie d'un pays donné, il faille distinguer ces deux processus de la façon la plus rigoureuse ; les confondre conduirait forcément à brouiller complètement les idées*.

Dans la Russie d'après la réforme les progrès des petites industries marquant les premiers pas du développement du capitalism.e se sont manifestés et se manifestent encore de deux manières : 1. par l'émigration des petits industriels et des artisans des provinces centrales depuis longtemps peuplées et économiquement les plus avancées, vers les provinces frontières ; et 2. par l'apparition de nouvelles petites industries et l'extension de celles qui existent déjà parmi la population locale.

Le premier de ces processus est une des manifestations de cette colonisation des provinces frontières, que nous avons déjà indiquée plus haut (chap. IV, § II). Le paysan — petit industriel des provinces de Nijni-Novgorod, Vladimir, Tver, Kalouga, etc., sentant que la concurrence grandit avec la population, que les progrès de la manufacture et de la

* Exemple intéressant qui montre comment ces deux processus coexistent dans une même province et dans une même industrie. La fabrication des rouets (dans la province de Viatka) vient compléter la confection domestique des tissus. Le développement de cette industrie indique la naissance d'une production marchande qui comprend la fabrication d'un des instruments de production des tissus. Or nous voyons que dans les endroits perdus de la province, dans le Nord, le rouet est presque inconnu {Matériaux pour servir à la description des petites industries de la province de Viatka, t. II, p. 27), là «le métier pourrait faire son apparition » et pratiquer une première brèche dans l'économie naturelle patriarcale des paysans. Mais ce même métier tombe déjà en décadence dans d'autres parties de la province, et les enquêteurs attribuent sans doute la cause de cette décadence à « l'usage de plus en plus fréquent, dans les milieux paysans, des tissus de coton fabriqués par la grande industrie» (p. 26). Le progrès de la production marchande et du capitalisme se manifesté donc ici par l'éviction du petit métier par la fabrique. -^

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fabrique capitalistes menacent la petite production, s'en va vers, le Midi ou les « gens de métier » sont encore rares, les gains élevés et la vie bon marché. En ces nouveaux lieux, se sont créés de petits établissements, qui ont donné naissance à une nouvelle industrie paysanne, répandue ensuite dans le village et ses environs. Les régions centrales à culture industrielle séculaire ont ainsi contribué au développement de cette même culture dans les parties nouvelles du pays, en voie de peuplement. Les rapports capitalistes (propres également, comme nous le verrons par la suite, aux petites industries paysannes) ont gagné ainsi le pays entier*.

Nous en venons aux faits qui caractérisent le second des processus mentionnés plus haut. Notons, au préalable, qu'en constatant les progrès des petits métiers et des petits établissements paysans, nous laissons de côté pour le moment la question de leur organisation économique : on verra par la suite que ces métiers conduisent à la formation d'une coopération capitaliste simple et du capital commercial, ou bien ils font partie intégrante de la manufacture capitaliste.

La pelleterie dans le district d'Arzamas, province de Nijni-Novgorod, a pris naissance dans la ville d'Arzamas pour ensuite passer petit à petit dans les bourgs voisins,

* Voir par exemple dans S. Korolenko, 1. c, le mouvement des ouvriers industriels vers les provinces frontières, où une partie d'entre eux s'établit. Travaux de la Commission artisanale, îasc. I (sur la prédominance dans la province de Stavropol des petits industriels venus des provinces centrales), fasc. III, pp. 33-34 (l'émigration des cordonniers de Vyiezdnaïa Sloboda, province de Nijni-Novgorod, dans les villes situées sur la Basse-Volga) ; fasc. IX (les peaussiers du village de Bogorodskoïé, même province, ont monté des usines dans toute la Russie). Les petites industries de la province de Vladimir, t. IV, p. 136 (les potiers de Vladimir ont porté leur production dans la province d'Astrakhan). Cf. Comptes rendus et reclierclies, t. I, pp. 125, 210 ; t. II, pp. 160-165, 168, 222, remarque générale sur la prédominance « dans tout le Midi » des petits industriels venus des provinces delà Grande-Russie.

embrassant un rayon de plus en plus étendu. Au début, il y avait dans les villages très peu de pelletiers qui avaient chacun un nombre important d'ouvriers salariés ; la maind'œuvre était bon marché car les ouvriers s'embauchaient pour apprendre le métier. Une fois instruits, ils se dispersaient 'Ct s'établissaient à leur compte, préparant ainsi un terrain plus vaste à la domination du capital, qui s'est soumis aujourd'hui la majeure partie des fabricants*. Notons qu'en général cette abondance d'ouvriers salariés dans les premiers établissements d'une industrie naissante et la transformation ultérieure de ces ouvriers salariés en petits patrons est un phénomène très courant qui affecte les caractères d'une règle générale**. Ce serait sans doute une grave erreur que d'en tirer la conclusion que « malgré toutes les raisons d'ordre historique. . .ce ne sont pas les grands ateliers qui absorbent lespetits, mais les petits qui sortent des grands »***. Les grandes dimensions des premières entreprises n'indiquent nullement une concentration de la production ; elles s'expliquent par le fait que ces entreprises se comptent par unités et que les paysans des alentours veulent y apprendre un métier avantageux. Quant à la diffusion des métiers paysans au-delà de leurs anciens centres dans les villages voisins, ce processus s'observe en maintes occasions. Ainsi, après l'abolition du servage, se sont développées (tant pour le nombre des localités que pour celui des petits industriels et le montant de la production) les industries suivantes qui se signalent par leur importance : la serrurerie sur acier de Pavlovo, la tannerie et la cordon-

* Travaux de la Commission artisanale, t. III. ** On constate, prr exemple, le même phénomène dans l'industrie du coloriage de la province de Moscou {Les petites industries de la province de Moscou, t. VI, I, pp. 73-99), la chapellerie {ibid., t. VI,fasc.I), la pelleterie {ibid., t. VII, fasc. I, 2e partie), dans la serrurerie sur acier de Pavlovo (Grigoriev, /. c, pp. 37-38), etc.

*** Dans son livre Les destinées du capitalisme (pp. 78-79) M. V.V. n'a manqué de tirer d'un fait de ce genre cette conclusion.

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nerie de Kimry, le tressage des chaussures à Arzamas et dans les environs, la fabrication des objets de métal à Bourmakino, la chapellerie à Molvitino et dans la région, la verrerie, la chapellerie, la dentellerie dans la province de Moscou, la joaillerie de la région de Krasnoïé Sélo, etc.* L'auteur de l'article sur les petites industries dans sept cantons du district de Toula constate comme un phénomène général « l'augmentation du nombre des artisans après l'abolition du servage», «l'apparition des koustari et des artisans dans des contrées. . . où il n'y en avait pas avant l'abolition du servage »**. On trouve la mêm.e remarque chez les stiatisticiens de Moscou^**. Nous pouvons confirmer ces appréciations par les statistiques relatives à la date de l'apparition de 523 entreprises artisanales embrassant 10 petites industries de la province de Moscou **** :

* A. Smirnov : Pavlovo et Vorsma, Moscou 1864. — N. Labzine : Enquête sur la coutellerie..., St-Ptb 1870. — Grigoriev, /. с

— N. Annenski. «Rapport. .. » dans Messager de la navigatron et de l'industrie de Nijni-Novgorod, 1891, n° 1. — Matériaux de la statistique des zemsivos pour le district de Gorbatov. Nijn-i-Novgorod 1892. — A. Potressov, rapport à la succursale de St-Ptb du Comité des sociétés d'épargne en 1895. — Annales statistiques de l'Empire de Russie, t. II, fasc. 3, St-Ptb 1872. Travaux de la Commission artisanale, t. VIII. — Comptes rendus et recherches, I, III. — Travaux de la Commission artisanale, t. VI, XIII. — Petites industries de la province de Moscou, t. VI, fasc. I, p. 111, ib., 177 ; VII, fasc. II, p. 8,

— Revue historico-statistique de l'industrie en Russie, II, VI, production I. — Messager des Finances, 1898, n° 42, Cf. Petites industries de la province de Vladimir, III, 18-19, etc.

** Travaux de la Commission artisanale, IX, .2303-2304. *** Petites industries de la province de Moscou, VII, fasc. 1, 2« partie, p. 196.

**** Les chiffres concernant la brosserie, l'épinglerie, la crocheterie, la chapellerie, l'amidonnerie, la cordonnerie, la lunetterie, la bourrellerie sur cuivre, la passementerie et l'ameublement ont été tirés des recensements artisanaux par feu, cités dans les Petites industries de la province de Moscou, ainsi que dans le livre de M. Issaïev, portant le même titre.

Nombre

total des

entreprises

Nombre d'entreprises fondées

Date inconnue

De-

Audix-neuvième siècle, décennaire

puis longtemps

De même, le recensement de l'industrie artisanale de la province de Perm a montré (d'après les données sur la date d'apparition de 8 884 petits établissements d'artisans et de koustari) que l'époque qui a suivi l'abolition du servage se caractérise par un développement piarticulièrement rapide des petites industries. Il est intéressant d'examiner de plus près ce processus d'apparition des nouvelles industries. La fabrication des lainages et des soieries mélangées dians la province de A^ladimir est née depuis peu, en 1861. Au début, c'était un métier auxiliaire exercé hors de la commune, plus tard on voit apparaître dans les villages des « maîtres-arlisans » qui fournissaient le fil. Un des premiers «fabricants» avait vendu pendant un certain temps des gruaux qu'il achetait en gros dans les « steppes » de Tambov et de Saratov. Après la construction des chemins de fer, les prix des blés se nivelèrent, le commerce du blé se concentra aux mains de quelques millionnaires, et notre marchand décida d'engager son capital dans une manufacture de tissage ; il entra dans une fabrique, apprit le métier et se fit maître-artisan*. Ainsi la création d'un nouveau « métier » dans la région était due au fait que le développement économique général du pays chassait du commerce le capital et l'orientait vers l'industrie**.

* Les petites industries de la province de Vladimir, t. III, pp. 242-243. ** M. Tougan-Baranovski a montré dans son livre sur les destinées historiques de la fabrique russe, que le capital commercial était une condition historiquement nécessaire de la formation de la grande industrie. Voir son livre : La fabrique. . . St-Ptb 1898.

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L'auteur qui a étudié le métier que nous venons de citer à titre d'exemple, affirme que le cas décrit par lui est loin d'être unique : les paysans qui vivaient des gains tirés d'un métier exercé au dehors « ont été les pionniers de toutes sortes de petites industries, ont rapporté au village leurs connaissances techniques, entraîné avec eux dans leurs départs d'autres paysans, échauffé l'imagination des paysans riches par leurs récits sur les bénéfices fabuleux que leur métier procurait aux tisseurs en chambre et aux maîtres-artisans. Le paysan riche qui miettait son argent (dans un bas de laine ou faisait le commerce du blé, écoutait attentivement ces récits et se lançait dans des entreprises industrielles » (ibid.). La cordonnerie et le foulage sont nés en plusieurs endroits du district d'Alexandrov, province de Vladimir voici comment : les propriétaires de petits ateliers familiaux de calicot ou de petits comptoirs de distribution d'ouvrage, voyant le déclin du tissage à miain, montaient des ateliers pour une autre industrie, embauchant parfois des spécialistes pour apprendre d'eux le métier et le transmettre à leurs enfants*. A mesure que la grande industrie évince le petit capital d'une industrie quelconque, ce capital est investi dans d'autres industries dont il stimule le développement dans le même sens.

Les conditions générales depuis l'abolition du servage, qui ont suscité le développement des petites industries rurales ont été fort bien illustrées par les enquêteurs des petites industries de Moscou. « D'un côté, les conditions de vie des paysans ont beaucoup empiré pendant ce temps, lisons-nous dans une description de la dentellerie ; d'un autre côté, les besoins de la population, du moins de celle qui se trouve dans de meilleures conditions, ont notablement augmenté»**. Et, se basant sur des chiffres concer-

* Les petites industries de la province de Vladimir, t. II, 25, 270. ** Les peti'tes industries de la province de Moscou, t. VI, fasc. II, pp. 8 et suivantes.

nant la région choisie par lui, l'auteur constate qu'avec l'accroissement du nombre des paysans possédant plusieurs chevaux et de l'effectif total du bétail paysan, augmente aussi le nombre des paysans sans cheval et ne s'occupant pas d'agriculture. Ainsi, d'une part augmente le nombre de ceux qui ne peuvent se passer d'un « gagne-pain auxiliaire» et cherchent à louer leurs bras dans une industrie ; d'autre part, une minorité de familles aisées s'enrichit, amasse des « économies », a « la possibilité d'embaucher un ou deux ouvriers ou de distribuer de l'ouvrage à domicile aux paysans pauvres ». « Ici, bien entendu, explique l'auteur, nous laissons de côté les exemples de familles qui dégagent de leur sein des personnages connus sous le nom de koulaks, de vampires, pour ne considérer que les faits les plus communs dans le milieu paysan. »

Les enquêteurs locaux indiquent donc un rapport entre la décomposition de к paysannerie et le développement des petites industries paysannes. Et, cela se conçoit. Des données que nous avons fournies au chapitre II il ressort que la décomposition de la paysannerie agricole devait nécessairement s'accompagner du développement des petites industries paysannes. A mesure que l'économie naturelle périclitait, les divers traitements que subissait к matière première'^nï fiait naître I^n après l'autre des branches particulières d'industrie ; la formation d'une bourgeoisie paysanrie et d'un prolétariat rural augmentait la demande des produits des petites industries paysannes et fournissait en même temps à cette industrie des bras, et des fonds disponibles*.

* La principale erreur théorique de M. N. — on dans ses raisonnements sur la « capitalisation des petites industries » est qu'il ne voit pas les premiers pas de la production marchande et du capitalisme dans leurs phases successives. M. N. —on saute directement de la « production

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