CHAPITRE Vît
1. NOTION SCIENTIFIQUE DE LA FABRIQUE ET VALEUR DE LA STATISTIQUE DES « FABRIQUES ET USINES » es
En passant à la grande industrie mécanique (de fabrique) il faut tout d'abord établir que la notion scientifique de ce terme ne correspond aucunement à son sens habituel, courant. Dans notre statistique officielle et dans la littérature économique en général, on entend par fabrique tout établissement industriel plus ou moins important avec un nombre- plus ou moins considérable d'ouvriers salariés. Or, la théorie de Marx ne donne le nom de grande industrie mécanique (de fabrique) qu'à un degré déterminé du capitalisme dans l'industrie, à savoir au degré supérieur. Le trait fondamental et le plus essentiel de cette phase consiste dans l'emploi pour la production d'un système de machines*. Le passage de la manufacture à la fabrique marque une révolution technique totale qui renverse l'art manuel acquis pendant des siècles par le maître-ouvrier, cette révolution technique entraîne à sa suite une démolition brutale des rapports sociaux de la production, une scission définitive entre les divers groupes de participants à la production, une rupture totale avec la tradition, l'accentuation et l'extension de tous les côtés sombres du capitalisme et, en même temps, la collectivisation en masse du travail par le capitalisme. La grande industrie mécanique appiaraît
* Das Kapital, I, chap. 13.
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donc comme le dernier mot du capitalisme, le dernier mot de ses facteurs négatifs et de ses « éléments positifs »*.
Il s'ensuit donc que précisément le passage de la manufacture à la fabrique a une importance toute particulière dans la question du développement du capitalisme. Confondre ces deux phases, c'est perdre la faculté de comprendre le rôle progressif et transformateur du capitalisme. C'est cette faute précisément que commettent nos économistes populistes qui, nous l'avons déjà vu, identifient puérilement le capitalisme en général avec l'industrie « des fabriques et usines » et qui pensent résoudre le problème de « la mission du capitalisme » et même de son « rôle unificateur »*=^ en en appelant simplement aux chiffres de la statistique des « fabriques et usines ». Sans compter que ces auteurs (comme nous le montrerons en détail plus loin) ont fait preuve d'une ignorance étonnante dans les questions de cette statistique, leur faute plus grave encore consiste dans une interprétation excessivement vulgaire et étroite de la théorie de Marx. Premièrement, il est ridicule de ramener la question du développement de la grande industrie mécanique à la seule statistique des fabriques et usines. Ce n'est pas seulement une question de statistique ; il s'agit là aussi des formes et des phases par lesquelles le capitalisme passe dans l'industrie d'un pays donné. C'est seulement après avoir compris la nature de ces formes et leurs caractères distinctifs qu'on peut illustrer utilement le développement de telle ou telle forme à l'aide de statistiques convenablement étudiées. Se borner à la statistique nationale conduirait inévitablement à confondre les formes les plus diverses du capitalisme, ne pas voir la forêt derrière les
* Ibid., P, s. 49987. ** M. N. —on dans le Rousskoïé Bogatstvo pour 1894, n° 6, pp. 103 et 119. Voir aussi ses Esquisses et Destinées du capitalisme de M. V.V., passim.
arbres. En second lieu, réduire toute la mission du capitalisme à l'augmentation du nombre des ouvriers des « fabriques et usines », c'est révéler la même intelligence approfondie de la théorie que M. Mikhaïlovski, qui s'étonnait de voir les gens discuter de la collectivisation du travail par le capitalisme, alors que toute cette collectivisation se ramène, à l'en croire, à ce que plusieurs centaines ou milliers d'ouvriers scient, hachent, coupent, rabotent, etc., dans le même local*. Notre tâche maintenant sera double : d'une part, nous analyserons en détail l'état de notre statistique des fabriques et usines et la valeur de ces données. Ce travail, en grande partie négatif, est nécessaire parce que notre littérature économique abuse décidément des chiffres de cette statistique. D'autre part, nous examinerons les données qui témoignent des progrès de la grande industrie mécanique depuis l'abolition du servage.