VIII. QU'EST-CE QUE L'INDUSTRIE ARTISANALE
Dans les deux chapitres précédents nous avons principalement eu affaire à l'industrie qu'il est d'usage chez nous de nommer « artisanale ». Nous pouvons dès maintenant essayer de répondre à la question figurant en tête de ce chapitre.
Commençons par quelques données statistiques afin de pouvoir juger quelles sont celles des formes d'industrie
un « profit » journalieir de 5 à 6 roubles, avec 3 machines à coudre et 10 ouvrières à la journée. Ces ouvrières touchaient 20 kopecks par jour. «On dit que pendant ces chaudes journées il y avait à Chadrino (principal bourg du canton de Perkhouchkovo) plus de 300 journalières venues de différents villages des environs » (Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VI, fasc. II, /. с p. 256). «A cette époque les tailleurs de Perkhouchkovo, ou plutôt les propriétaires d'ateliers avaient si bien gagné qu'ils ont pu presque tous se faire construire de belles maisons» {ibid.). Ces centaines de journalières, qui trouvent peut-être une fois en 5-10 ans un travail d'urgence, pressé, doivent toujours se tenir à disposition dans les rangs de l'armée de réserve du prolétariat.
analysées plus haut qui figurent dans la littérature économique dans la masse commune des « industries artisanales ».
Les statisticiens de Moscou, dans la conclusion de leur enquête sur les « industries » paysannes, ont fait le bilan de toutes les occupations non agricoles, quelles qu'elles soient. Ils ont trouvé dans les industries locales (fabriquant des marchandises) 141 329 personnes (t. VII, fasc. 3). Notons cependant que ce nombre comprend aussi des gens de métier (une partie des cordonniers, des vitriers et beaucoup d'autres), les scieurs de long, et beaucoup d'autres. Sur ce nombre, 87 000 au moins sont (d'après les calculs que nous avons faits pour chaque industrie) des ouvriers à domicile travaillant pour des capitalistes*. Dans les 54 industries pour lesquelles nous avons pu réunir des chiffres, 17 566 sur 29 446, soit 59,65% sont des ouvriers salariés. Pour la province de Vladimir nous avons obtenu les totaux suivants (d'iaprès 5 fascicules des Petites industries de la province de Vladimir) : 18 286 personnes occupées dans 31 industries; sur ce nombre 15 447 dans les industries avec prédominance du travail à domicile pour le capitaliste (y compris 5 504 ouvriers salariés, c'est-à-dire embauchés pour ainsi dire en seconde main). Viennent ensuite 150 hommes de métier ruraux (dont 45 salariés) et 2 689 petitsproducteurs de marchandises (dont 511 salariés). Au total, le nombre des ouvriers iravailknt de façon capitaliste s'élève à (15 447 + 45 + 511 ---=) 16003, soit 87,5%**. Dans
* Rappelons que M. Kharisoménov (article cité plus haut) estimait que sur 102 245 travailleurs occupés dans 42 industries de la province de Moscou, 66% le sont dans des industries à prédominance absolue du système domestique de la grande production.
** Malheureusement, nous n'avons pas pu prendre connaissance du travail récent sur l'industrie artisanale de la province de laroslavl [Les petites industries. Publication du Bureau Statistique du zemstvo de la province de laroslavl. laroslavl 1904). A en juger par le compte rendu
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la province de Kostroma on compte (d'après les tableaux de M. Tillo dians les Travaux de la Commission artisanale) 83 633 habitants de l'endroit exerçant des industries, dont 19 701 ouvriers forestiers (des « koustari » eux aussi!); 29 564 travaillent à domicile pour des capitalistes; environ 19 954, dans les industries avec prédominance des petits producteurs de marchandises et environ 14 414 gens de métier ruraux*. Dans 9 districts de la province de Viatka on compte (d'après les mêmes Travaux) 60 019 habitants de l'endroit occupés dans les industries, dont 9 672 meuniers et huiliers; 2 032 artisans du type pur (teinturiers) ; 14 928, partie artisans, partie producteurs de marchandises avec prédominance sensible du travail indépendant ; 14 424 dans des industries partiellement soumises au capital ; 14 875 dans des industries entièrement soumises au capital et 4 088 dans des industries avec prédominance absolue du travail salarié*. Nous avons fait, d'après les données des Travaux concernant les autres provinces, un relevé des industries, sur l'organisation desquelles il existe des données plus ou moins détaillées. Il en est résulte 97 industries avec 107 957 personnes occupées et une production de
détaillé des Rousskié Védo/nosti (1904, n^ 248), c'est une étude de très grande valeur. Le nombre des petits producteurs autonomes de la province s'élève à 18 000 (en 1903 on y comptait 33 898 ouvriers industriels). Les industries dépérissent. 1/5 des entreprises emploient des ouvriers salariés. Les ouvriers salariés forment le quart des petits producteurs indépendants. Les établissements de 5 ouvriers et plus occupent 15% des artisans. 50"/o exactement des petits producteurs autonomes travaillent pour le compte des patrons avec la matière de ces derniers. L'agriculture est en décadence : 1/6 des petits producteurs autonomes n'ont ni chevaux, ni vaches ; 1/3 engagent des ouvriers pour cultiver leur terre; 1/5 n'ensemencent pas. Le gain de chaque producteur est de 1 rouble 50 par semaine ! (Note à la deuxième édition.) * Tous ces chiffres sont approximatifs, la source ne fournissant pas de données précises. Au nombre des artisans ruraux on trouve des meuniers, des forgerons, etc., etc.
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21 151 000 roubles. Dont : dans les industries avec prédominance du travail salarié et du travail à domicile pour le capitaliste 70 204 travailleurs (18 621000 roubles); dans les industries où les ouvriers salariés et les ouvriers travaillant à domicile pour les capitalistes ne représentent que la minorité: 26 935 trav. (1 706 000 roubles) ; enfin, dans les industries avec prédominance à peu près absolue du travail indépendant, 10 8Г8 trav. (824 000 roubles). D'après les matériaux de la statistique des zemstvos sur 7 industries des districts de Gorbatov et de Sémionov, province de Nijni- Novgorod, le nombre des koustari y est de 16 303, dont
4 614 travaillent pour le marché, 8 520 « pour un patron » et 3 169 comme ouvriers salariés, soit 11 689 ouvriers employés de façon capitaliste. D'après le recensement de l'industrie artisanale de la province de Perm de 1894-1895, sur 26 000 koustari 6 500 (25%) sont des ouvriers salariés et
5 200 (20%) travaillent pour les revendeurs, soit 45% d'ouvriers exploités de façon capitaliste*.
Si fragmentaires que soient ces données (nous n'en avons pas d'autres à notre disposition), elles n'en montrent pas moins que dans l'ensemble la masse des ouvriers employés de façon capitaliste rentre d'ans la catégorie des koustari. Ainsi, le nombre de ceux qui travaillent à domicile pour des capitalistes est estimé à plus de 200 000 hommes (d'après les données citées). Cela dans quelque 50 ou 60 districts, dont il s'en faut bien que tous aient été étudiés tant soit peu complètement. Dans toute la Russie le nombre de ces ouvriers doit probablement atteindre environ
* Voir Etudes, pp. 181-182. Au nombre des «koustari» rentrent aussi les gens de métier (25%). En excluant ces derniers, on obtient 29,3% d'ouvriers salariés et 29,5% d'ouvriers travaillant pour les revendeurs (p. 122), soit 58,8"/o d'ouvriers employés de façon capitaliste. (Voir Œuvres, t. 2, pp. 404-405 et 340. N.R)
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deux millions*. En y ajoutant les ouvriers salariés travaillant chez les koustari — le nombre de ces salariés, à en juger d'après les données citées, n'est pas si petit qu'on le croit parfois chez 'nous, — nous devrons reconnaître que le chiffre de deux millions d'ouvriers industriels occupés à la façon capitaliste en dehors des « fabriques et usines » est plutôt un minimum*"^.
A la question: «Qu'est-ce que l'industrie artisanale?» les données que nous venons de citer dans les deux derniers chapitres nous obligent à répondre ; c'est une notion absolument impropre à la recherche scientifique, car on y fait entrer d'ordinaire toutes les formes d'industrie, depuis les industries domestiques et les métiers jusqu'au travail salarié dans de très grosses manufactures***. Cette confu-
* Dans l'industrie de la confection, par exemple, le travail à domicile pour le capitaliste est particulièrement développé, et c'est une industrie qui avance à pas rapides. «La demande de vêtements tout faits, article de première nécessité, augmente d'une année à l'autre [Messager des Finances, 1897, n° 52, aperçu de la foire de Nijni-Novgorod). Ce n'est que depuis 1880 que cette industrie a pris de vastes proportions. A l'heure actuelle, à Moscou seulement il se fabrique pour au moins 16 millions de roubles de vêtements, l'industrie occupant jusqu'à 20 000 ouvriers. Pour toute la Russie, cette fabrication atteindrait les 100 millions de roubles {Les progrès de l'industrie russe d'après les travaux des commissions d'experts. St-Ptb 1897, pp. 136-137). A St-Pétersbourg le recensement de 1890 dénombrait dans la confection (groupe XI, classes 116-118) 39 912 personnes, y compris les familles, dont 19 000 ouvriers et 13 000 personnes travaillent seules avec leurs familles {St-Ptb, d'après le recensement du 15 décembre 1890). Le recensement de 1897 dénombre en Russie 1 158 865 personnes occupées à la fabrication des vêtements, plus 1621511 membres de leurs familles, soit au total 2 780 376 (Note à la 2« édition).
** Rappelons que le nombre des artisans de Russie est estimé à 4 millions au moins (chiffre de M. Kharisoménov, M. Andréev comptait 7,5 millions, mais il opère trop largement^^). Les totaux de notre texte embrassent donc environ 1/10 des artisans.
•** Cf. les Etudes, pp. 179 et suivantes. (Voir Œuvres, t. 2. pp. 403 et suivantes. N.R.)
sion des types les plus disparates de l'organisation économique, confusion qui règne dans une foule de descriptions des « industries ;artisanales* » a été reprise sans aucune critique et sans aucun sens par les économistes populistes qui ont fait un pas de géant en arrière par rapport à un écrivain comme Korsak par exemple, et ont profité de cette confusion d'idées pour créer les théories les plus curieuses. « L'industrie artisanale » était considérée comme quelque chose d'économiquement homogène, toujours égal à soi-même et opposé [sic) au « capitalisme » sous lequel on entendait, sans autres circonlocutions, l'industrie des « fabriques et usines ». Prenez, par exemple, M. N. — on. A la page 79 de ses Esquisses vous lirez le titre : « La capitalisation (?) des petites industries »**, et ensuite, de
* Le désir de conserver le terme de « koustari » pour la définition scientifique de formes d'industrie a abouti, dans notre littérature économique, à des dissertations et à des définitions purement scolastiques. Un savant « entendait » par koustar uniquement des producteurs de marchandises ; un autre y faisait entrer les gens de métier ; l'un pensait que le koustar devait être nécessairement lié à la terre, un autre admettait des exceptions ; l'un excluait le travail salarié, un autre l'admettait jusqu'à seize ouvriers, par exemple, etc., etc. Il va de soi que de telles dissertations (au lieu d'étudier les différentes formes de l'industrie) ne pouvaient rien donner de bon. Notons que la vitalité du terme spécial de « koustari » s'explique surtout par l'organisation de caste de la société russe : l'artisan, c'est un industriel des castes inférieures, qu'on peut prendre en tutelle, dont on peut sans trop se gêner, faire l'objet de projets fantaisistes. La forme d'industrie importe peu. Quant au marchand et au noble (même s'ils sont de petits industriels), on les range rarement parmi les koustari. Les industries artisanales, ce sont généralement toutes les industries paysannes et seulement les industries paysannes.
** Le terme de «capitalisation», si cher à M. V.V. et à N. — on, est admissible, en raison de sa brièveté, dans un article de journal, mais il est tout à fait déplacé dans une étude économique qui a pour s^ul objet d'analyser les différentes formes et phases du capitalisme, leur importance, leurs rapports mutuels, leur marche progressive. Par «capitalisation» on peut entendre n'importe quoi: aussi bien l'em-
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plain-pied, sans aucune réserve ni explication, « des données relatives aux fabriques et usines ». . . c'est, comme vous voyez, d'une simplicité vraiment touchante : « capitalisme » = « industrie des fabriques et usines » et industrie des fabriques et usines = ce qui figure sous cette rubrique dans les publications officielles. Et c'est en se basant sur une « analyse » aussi pénétrante qu'on élimine des calculs du capitalisme des multitudes d'ouvriers employés de façon capitaliste, qui vont grossir les statistiques des « koustari » ! C'est en se basant sur une telle « analyse » qu'on élude entièrement la question des différentes formes de l'industrie en Russie. C'est en se basant sur une telle « analyse » qu'on échafaude un des préjugés, le plus absurde et le plus nuisible de tous, concerniant l'opposition de notre industrie «artisanale» et de notre industrie des «fabriques et usines », la séparation de la seconde d'avec la première, le « caractère artificiel » de l'industrie « des fabriques et usines », etc. Ce n'est rien d'autre qu'un préjugé, car jamais personne n'a essayé même d'effleurer les données qui montrent, dans toutes les branches de l'industrie, la liaison la plus intime et la plus indissoluble entre l'industrie « artisanale » et la grande industrie.
L'objet de ce chapitre était précisément de montrer en quoi consiste cette liaison et quels sont les traits particuliers qui distinguent, dans sa technique, son économie et sa culture, la forme d'industrie qui en Russie se situe entre la petite industrie et la grande industrie mécanique.
bauchage d'un ouvrier salarié que des achats en gros, une fabrique à vapeur. Allez donc vous débrouiller après cela une fois que tout a été fourré dans le même sac I