‹ Le devoir agricole et les blessés de guerreChapitre 3 sur 4 · L. Hill [Nature, octobre · texte numérisé non relu

L. Hill [Nature, octobre

3. J. Amar. Organisation physiologique du travail, p. 145, 165: Paris, 1917. Dunod et Pinat, éditeurs; id. ( Journal de Physiol., 1908, p. 231).

4. J. Bergonié (Comptes rendus Acad. Sc., 10 avril 1917, t. CLXIV, p. 567).

dire, à cet égard, qu’un grand nombre de blessés (surtout de la poitrine, et les nerveux) sont incapables de soutenir un effort prolongé supérieur à 20 kilogrammes. 11 faut développer, auparavant, leur puissance respiratoire1. Sinon, le travail professionnel laisserait place au surmenage, aux accidents, ou encore à d’irrémédiables déformations. Le traitement fonctionnel doit donc toujours 'précéder' l’exercice du métier, sous peine de voir s’éloigner du travail la majorité des blessés.

Il faut ajouter que la vie au grand air accroît la résistance organique vis-à-vis des germes infectieux, attendu que Y oxygène atmosphérique, véhiculé par le sang, est l’agent le plus actif pour désintoxiquer et réparer les cellules vivantes.

Consultons, enfin, les statistiques d’accidents dus au travail, aux maladies professionnelles ou infectieuses ; ils sont plus fréquents dans les villes que dans les campagnes, et surtout beaucoup plus graves.

Ainsi, pour nos héroïques soldats, revenus blessés, mutilés, ou anémiés par les effets débilitants des tranchées, nerveusement épuisés, surmenés quant à l’intelligence et au moral, confusément hantés par les difficultés de l’avenir, une chose me paraît indispensable : c’est qu’ils se trempent dans un milieu paisible et consolateur, pur de germes, riche en oxygène ; je veux dire qu’ils s’éloignent un moment des affaires, des soucis, et n’aient d’attention que pour l’étendue verdoyante des plaines et des coteaux brillant d’allégresse sous le doux soleil de France. A quelle plus belle tâche pourraient-ils se consacrer qu’à rendre sa fertilité à notre sol, vibrant encore de la violence des Barbares ?

Pourtant, je n’ignore pas, pour les avoir étudiées au cours d’une Mission officielle, en 1908, les difficultés du travail de la terre, le caractère pénible qu’il a dans les petites fermes où, malheureusement, la force humaine est la seule force utilisée. Et je sais que ce rude labeur est mal payé, au point de paraître ingrat, et de détourner de lui une* jeunesse plus désireuse de s’instruire, plus

1. J. Amar (Comptes rendus Acad. Sc. du 6 août 41)17, t. CLXV, p. 244).

ambitieuse aussi, et légitimement, qui sera, demain, si Ton n'y prend garde, tout à fait rebelle à un genre d’occupations où les parents ont peiné sans profit.

Voilà le danger menaçant. Faute d'enseignement spécial bien compris, nous n'avons pas à' apprentis agriculteurs , et faute de connaissances théoriques et pratiques, les méthodes culturales modernes n’ont pas reçu les nécessaires développements. Insuffisants les progrès de la Motoculture sur le domaine français ; peu de sciences appliquées, peu de machines, absence quasi-totale de technique et de techniciens. C'est miracle qu’au xxe siècle, notre puissance économique, si dépourvue de moyens, rivalise avec celle de pays mécaniquement mieux outillés : les États-Unis, la Hollande et meme l’Angleterre 1. Malgré de récents et très louables efforts de redressement, ce défaut d’organisation diminue la production, raréfie la main-d'œuvre, et, tout naturellement, enlève tout espoir de travailler aux milliers de cultivateurs invalides déjà en ce moment disponibles. Je passe sur Y apprentissage agricole qui n’est pas mon sujet. Mais il appartient à la Rééducation de tenir compte des conditions professionnelles des grandes et petites fermes, et de l’adaptation de l'homme, et des possibilités physiologiques de son action ; de tirer parti de l'outillage et des moteurs de l’industrie ; sinon, elle perdrait sa raison d’être et ferait œuvre vaine ; elle cesserait de remplir sa tâche d’hygiène sociale, et de collaborer, sous les auspices de la solidarité humaine, à la renaissance de la vie paysanne.

Conditions anciennes et défectueuses de l’agriculture.

Mais la culture de la terre a conservé, dans les petites exploitations, un caractère archaïque. Elle occupe hommes, femmes, enfants, avec l’aide de quelques bœufs. Il y a un siècle et demi, ce n’était guère différent. Rares les fermiers qui auraient pu faire les avances pour acheter des machines. Et comme la main-d’œuvre

1. Tandis qu’en 1913, la France produisait 1.350 kilos de blé par hectare, la Hollande en obtenait 2.400; et l’Angleterre, la Belgique, le Danemark, respectivement : 2.600, 2.700 et 3.200 kilos.

n'était pas à un prix élevé, on y faisait un très large appel. Les économistes vous diront, avec leur compétence connue, que ni le blé -ni le bétail n'étaient alors abondants; les réserves manquaient, et au moindre déficit dans les récoltes on éprouvait l' avant-goût de la famine. Toutefois, l'ancienne France faisait preuve de frugalité. J’ai même lu quelque part qu’un règlement du roi Charles VI, au

Fig. 1. — Travaux dans une ferme française du xvm° siècle. 1, charrue ; 4, semeuse ; 5, semeur ; 7, rouleau.

xive siècle, interdisait « de donner plus de deux plats avec le potage » (Nemo audeat dare proeter duo fercula cum potagio).

Les guerres, en privant les fermes d'un grand nombre de bras, produisaient la disette. Il n'était pas de force motrice capable de suppléer le défaut de main-d’œuvre. Labourer en conduisant la charrue, semer à la main ou au semoir, diriger la herse ou le rouleau, récolter, moissonner, charger les gerbes et les décharger, battre les épis dans la grange et passer les grains au crible, toutes ces opérations exigent une grande dépense de force musculaire, un organisme résistant, et la disposition de tous ses mouve-

ments. La figure 1 permet de juger des difficultés de cette têche multiple, (railleurs continue depuis l’aurore jusqu’à la tombée de la nuit.

Cependant, le maniement des outils de labour, meme les plus primitifs, est compatible avec certaines blessures et mutilations, sous réserve d’une incontestable diminution de la quantité de travail (fig. 2 et 3). Encore faut-il préciser les conditions de cette Réadaptation , et l’entourer de telles garanties que la réalité ne vienne pas, un jour, la démentir. D’où l’obligation d’analyser tous les facteurs du travail agricole, au point de vue de la rééducation des invalides.

Conditions modernes de la vie agricole.

Or, à l’exception des toutes petites exploitations, la machine gouverne les entreprises fermières modernes, et les fait prospérer. Elle y remplace les moteurs animés, et met en valeur l’intelligence humaine. Elle accroît le rendement de la terre tout en économisant la main-d’œuvre et l’emploi des animaux.

Mais les terrains à cultiver peuvent être extrêmement morcelés, ou difficiles à labourer mécaniquement (terrains gras ou rocheux) ; et, d’autre part, les appareils de motoculture ne sont pas à la portée des petites bourses.

Le premier facteur de notre analyse, c’est donc /’ utilisation des moteurs et machines agricoles par tous les invalides de profession rurale. L’énergie électrique ou thermique doivent être mises à leur service à des prix avantageux, louées ou provisoirement données.

L’industrie construit, en effet, des moteurs de petite puissance, les uns électriques, les autres à essence ou à gaz pauvre, qui conviennent admirablement à la commande des charrues, faucheuses, moissonneuses, hache-pailles, pressoirs. Les appareils dénommés tracteurs sont également profitables aux moyennes exploitations, et n’exigent pas un long apprentissage. Récemment, enfin, M. Tisserand appelait l’attention de l’Académie des Sciences sur le labour

avec cultivateurs, instruments supérieurs à la charrue, et don les dents flexibles remuent la terre comme les griffes des animaux Jouisseurs, sans se briser1. Le nombre et la variété de ces ma-

Fig. 2. — Cultivateur amputé de bras, et muni du bras de travail Amar avec l’anneau universel.

(Collection du Pr Amar.)

chines culturales va grandissant, et leur perfectionnement les rend propres à toutes les besognes de fatigue. De sorte que les

1. Comptes rendus Acad. Sciences du 12 mars 1017, tome CLX1V, p. 425.

invalides ruraux ont simplement besoin d’apprendre à les conduire

et de se familiariser avec leurs mécanismes. Il n’importe que, faute d’en trouver en France, nous achetions des tracteurs aux

Fig. 3.

— Le même, ayant remplacé l’anneau par la main de parade, et rentrant du travail.

(Collection du P1 Amar.)

Américains, ni que le modèle change suivant le terrain. L’ essentiel est de travailler, de fertiliser des terres qui restent, toutes, audessous du rendement normal.

J’insisterai particulièrement sur les connaissances techniques nécessaires aux ouvriers agricoles. Non qu’il soit dans ma pensée de faire des blessés de véritables ingénieurs, mais il me paraît fort utile d’enrichir leur expérience, de la faire bénéficier des découvertes de la physique, de la chimie, de la physiologie générale, et même de la météorologie, encore si incertaine. Savoir l’importance des amendements et des engrais artificiels1, l’influence de l’eau quant au mode et aux périodes d’arrosage, le rôle des bactéries et des vers, des assolements, de la nature de la végétation, c’est une puissance incomparable mise au service du travailleur, et de la production nationale.

Je m’étais parfois demandé s’il ne conviendrait pas, à cet égard, de lui procurer une brochure qui résume ces divers enseignements, et les complète par de brèves notions d'économie rurale, sur l’alimentation du bétail et l’utilisation des produits. Maintenant, il me semble que mieux vaudrait confier cet office à l’instituteur, qui en ferait l’objet de brèves explications, et s’aiderait de projections à lui envoyées par un service de photographie éducative.

La diffusion de cet enseignement assurera de réels progrès à l’agriculture, et contribuera puissamment à l’instruction des invalides, à leur expérience pratique et raisonnée, clef de voûte de tout l’édifice de la Rééducation.

L’attrait de la nouveauté, joint à l’amélioration des revenus et des salaires, fixeront l’homme à la terre, ainsi devenue plus clémente et plus digne de ses ambitions.

1. Nous occupons le 6° rang pour la consommation, à l’hectare, en engrais phosphatés, a/otés, potassiques. En chiffrant par 100 la consommation de la Belgique, on aurait : Luxembourg, 75 ; Allemagne, 61 ; Grande-Bretagne, 83 ; Italie, 22; France, 21 ; Danemark, 20 (E. J. Busscl, Société anglaise cle chimie, séance du 5 février 1917). Des laboratoires officiels devraient, en outre, comme pour Paris tout récemment, faire gratuitement, partout, l’analyse de ces engrais.

Réadaptation des invalides ruraux.

A vrai dire, les mesures que j'expose intéressent tout l'apprentissage agricole , et ne visent pas uniquement les mutilés de la guerre. Pour ceux-ci, il faut faire intervenir un facteur de plus : la réadaptation physiologique.

J'ai eu souvent à m'expliquer sur cette question. L’invalide a subi une perte de capacité fonctionnelle, dont l'évaluation domine tout le problème de la Rééducation. Si, dans une mesure quelconque, on pouvait remédier à cette incapacité grâce aux appareils de prothèse, encore faudrait-il vérifier la convenance et le rendement de ces appareils, et en harmoniser l’emploi avec les dispositions de l'outillage moderne, avec les instruments de travail.

Quelquefois, cependant, ce double concours ne sera pas réalisable. Dans le petit domaine où il est employé, l'invalide manquera de tout engin de motoculture ; il ne pourra compter que sur son instruction généralement insuffisante, sur la force de ses muscles, sur son adresse à manier un membre artificiel assez loin de la perfection .

Même dans de telles conditions, malgré tant de causes défavorables au travail, je dis que la production journalière des invalides est fort appréciable; le déficit atteint rarement 20 p. 100 , du moins si la blessure appartient à l'une des catégories suivantes :

Amputation de bras laissant un moignon supérieur à 13 centimètres;

Toutes amputations d’avant-bras;

Mutilations de : auriculaire et annulaire (même des deux mains) ; auriculaire, annulaire et médius ; médius, index et dernière phalange du pouce; Certaines ankylosés de l’épaule, ou du coude (angles de 130 à 150 degrés) ; certaines ablations osseuses; Raideur de doigts, mais totale mobilité du pouce.

Amputation de cuisse laissant un moignon supérieur à 10 centimètres;

Toutes amputations de la jambe et du pied ;

Ankylosé du genou (angles de 130 à 150 degrés) ; raccourcissement du membre.

Membre

supérieur.

Membre

inférieur.

El il importe d'examiner, au point de mie professionnel , les répercussions de la blessure.

A cet égard, j’ai montré comment, au moyen de ma Lime dynamo graphique , on évalue l’incapacité du membre supérieur ; car elle enregistre tous les efforts musculaires, le rythme

Fig. 4. — Pelle dynamographique maniée par. un amputé de cuisse portant

la jambe Amar.

(Collection du Pr Amar.)

et l’orientation des mouvements, et leur influence sur la fatigue.

Un blessé est-il ankylosé du coude droit, avec un angle d’ouverture de 165° ? 11 aura tout intérêt à travailler comme droitier ; il aurait moins de force si son bras gauche permutait avec le droit, etc.

J’ai, de même, imaginé, pour analyser et rectifier les mouve-

monts du cultivateur mutilé, une Pelle inscrivante. On détermine ainsi la force nécessaire pour enfoncer l’outil dans le sol, ou dans un tas ; celle qu’il faut au soulèvement et au lancement de la charge, et la part qui revient à chacune des deux mains (fig. 4).

On combine ces observations avec des relevés cinematogra-

Fig. 5. — Le même amputé de cuisse quittant le chantier après avoir mis à sa jambe la molletière de parade.

(Collection du l)r Amar.)

phiques donnant la position, l’inclinaison et la flexion des membres.

Ces expériences n’offrent point de difficultés, et renseignent exactement sur la capacité physique de l’invalide que l’on comparera au sujet valide. Elles m’ont conduit aux conclusions suivantes :

Le bras impotent ou artificiel doit toujours agir à V extrémité libre de V outil : bêche, pelle, pioche, binette, rateau ; tandis que le

membre sain se placera en avant , près du poids à soulever, du fer.

Ceci est une donnée importante pour le travail des cultivateurs et des terrassiers. En règle générale, ils avancent leur bras le plus puissant vers le fer de l’outil, soit le gauche s’ils sont gauchers, et réciproquement. Alors, ils font des mouvements réguliers, de 15 à 18 par minute, bien appropriés au but, et surtout bien orientés. Et ils chargent la pelle d’une masse de terre considérable, environ

10 kilogrammes. Leur production est donc élevée, sans que leur fatigue franchisse les limites physiologiques.

Plus de 130 amputés, et environ 350 autres blessés, ont été rééduqués par nous-même d’après ces indications.

Quant à l’appareil de prothèse du membre supérieur, ce sera tout simplement le modèle dit Bras de travail , muni de l’Anneau universel, et d’un crochet de remplacement. L’Anneau procure à la fois la mobilité nécessaire à l’outil, et le maximum de résistance au choc. L’articulation du coude demeurera libre , c’est-à-dire qu’elle pourra se fermer ou s’ouvrir lorsque le cultivateur charge des gerbes ou remplit un tombereau (voir la figure 2 ci-dessus). Mais

11 est rare que le mutilé trouve son avantage dans des organes de prothèse spécialisés , remplaçant l’anneau, et servant à telle ou telle opération du métier; car dans la nature il n’y a pas de mouvements simples et isolés , et il n’y a point de métier aussi peu nuancé. Toute spécialisation dans un sens amène de la contrainte dans les autres sens, et par suite, un excès de fatigue.

L’appareil de prothèse pour les amputés de cuisse ou de jambe doit être d’un type particulièrement robuste, fléchissant à l’angle convenable, et pouvant s’y bloquer fermement ; le blessé aura aussi la faculté de travailler à genoux, sans se fatiguer et sans manquer d’assise.

Le pied, stable et très solide, empêchera de s’enfoncer dans la terre meuble. El l’ensemble sera léger, parfaitement appliqué au moignon, et d’une complète sécurité.

C’est en vue de réaliser toutes ces conditions, auxquelles ne répondent pas les appareils existants, que j’ai longuement étudié un modèle de jambe résistant et léger, d’une matière inaltérable,

aisé i\ porter, a entretenir, ù réparer, en un mol un modèle rationnel. Aujourd’hui, je le considère tout ù fait au point1.

Le poids total de cette jambe (fig. 5) ne dépasse guère 1.800 grammes pour les plus grandes tailles ; et le genou y prend toutes les flexions, en restant bloqué au point convenable. La parlie jambière est en tubes creux, protégeant efficacement les organes de flexion et d’extension ; ce dernier est disposé de façon à ne pas travailler si l’on vient à s’asseoir. Une came, placée au genou, fait plier celui-ci au moment où le pied porte sur sa pointe. Ce qui empêche de « faucher » et rend la marche parfaitement normale, surtout sans grande fatigue. Enfin, une molletière spéciale, d’un aspect esthétique, se fixe autour des tubes, et peut s’enlever à volonté quand on travaille.

Cette jambe remplit donc toutes les conditions physiologiques, et répond au but essentiel de la prothèse scientifique, qui est le retour des amputés à la vie active sous la loi d’un minimum de peine et de risques. Et la rééducation, telle que nous la concevons, telle qu’il faut résolument la conduire, fait collaborer la prothèse étroitement avec l’outillage, ici l’outillage agricole, pour une parfaite utilisation des capacités totales de l’invalide.

Œuvres de rééducation agricole.

Mais quand je parle de ramener le blessé au travail rural, de le fixer à sa terre, d’abord par l'intérêt, ensuite par le sentiment que sa profession est une des plus dignes, j’entends bien ne point négliger les métiers auxiliaires . Il s’agit de toutes les formes de l’activité qui nous occupe : Que l’invalide, s’il est d’intelligence ouverte, puisse, par exemple, devenir mécanicien-agronome, après un stage scolaire suffisant ; qu’il soit cultivateur à proprement dit, ou jardinier, horticulteur, viticulteur ; qu’il s’adonne à l’apiculture, art difficile et lucratif que plusieurs de nos provinces disputeraient aisément à la concurrence étrangère ; enfin, qu’il occupe l’emploi

l . Jules Amar (Comptes Rendus. Acad. Sc. du 22 octobre 1917).

de domestique de ferme, ou de berger, en suivant l’enseignement d’une école de bergers... Des aveugles, .à qui je l’avais conseillé, se sont appliqués utilement aux choses rurales (fig. 6).

Fig. 6. — Cultivateur aveugle et mutilé du pouce droit (remplacé par un pouce artificiel).

(Collection du Pr Amar.)

Quoi qu’il en soit, le Ministère de l’Agriculture, et aussi les initiatives privées ont déjà constitué de nombreux centres de réédu-

cation agricole. Voici, en première ligne, nos Ecoles nationales de Grignon, Rennes et Montpellier, qui disposent de tous les moyens nécessaires à une bonne réadaptation des mutilés, complétée par des leçons théoriques plus que jamais désirables. Et tous ceux-là, à qui leurs blessures interdisent les fatigues physiques, il leur est permis de s’instruire dans les sciences culturales, auditeurs libres de nos Écoles, de l’Institut agronomique, par exemple, où achèvent leurs études en ce moment quelques élèves rendus invalides; l’un d’eux est même privé de la vue...

Mais nous avons aussi des établissements pratiques :

Ceux de Tombelaine, près de Nancy; de l’Oisellerie, dans la Charente ; de Genouillac, La Brosse et Ondes, respectivement dans la Creuse, l’\onne, la Haute-Garonne. On y a souvent annexé une section de motoculture, et créé de véritables centres de mécanique agricole. Tel est le cas pour Noisy-Le-Grand et ;Juvisy (S.-et-O.). Ici, ce sont les dons généreux de nos alliés d’Amérique. Là, c’est Mme Gomel-Pujos qui, non contente d’offrir une ferme de 130 hectares, pour une période de neuf ans, accompagne son offre d’une somme de 100.000 francs destinée à l’entretien et au fonctionnement.

Dans le Rhône et la Gironde, des domaines ont été mis au service des mutilés. A Paris, quoique sur une échelle réduite, la « Maison du Soldat », dont il a été question plus haut, rééduque les mutilés en vue de la profession de mécaniciens agricoles ; elle les instruit suffisamment pour leur assurer, en peu de temps, des salaires de 7 à 9 francs par jour.

Enfin des écoles de laiterie et fromagerie sont ouvertes à Surgères (Charente), à Poligny (Jura), et à Lannemezan (Hautes-Pyrénées).

Je signale, toutefois, qu’il convient de se préoccuper davantage des métiers auxiliaires du travail de la ferme. Un grand nombre de mutilés pourraient devenir d’excellents charrons, voire des mécaniciens, et collaborer avec profit dans les exploitations des agriculteurs. Ébaucher une jante avec la cognée, ou la planer, en évider les mortaises à la gouge, enfoncer les rais dans le moyeu,

ce sont là des opérations compatibles — je Fai vérifié par des essais directs — avec la plupart des impotences et certaines mutilations (fig. 7 et 8).

Dans le cadre des idées que je viens de formuler, le Service de

Fig. 7. — Charron amputé d’avant-bras, se livrant à un travail de forge. (Collection du Pr Amar.)

Santé a pris, vers la fin de l’année 1916, quelques utiles décisions. II a, par exemple, rapproché les centres de physiothérapie et de prothèse, dans certaines régions, des écoles fermières. C’est un des

résultats précieux de la Conférence qui siège, depuis avril 1916, au Ministère du Travail.

Mais les lettres que je reçois, les renseignements qui me viennent

Fig. 8. — Mécanicien amputé du bras, travaillant avec un bras de travail muni de la pince universelle.

(Collection du Pr Amar.)

de divers établissements, laisseraient supposer que tout le nécessaire n’a pas été fait :

D’une part, pour retenir la totalité des cultivateurs dans une profession qu'ils sont enclins à abandonner ;

D’autre part, pour coordonner la prothèse et le travail des mutilés, et entreprendre la réadaptation suivant des principes rationnels.

Il ne faut pas oublier qu’un très grand nombre de blessés, instruits du métier rural, s’y réadaptent d’eux-mêmes, et n’attendent que des encouragements, des facilités pour redoubler d’activité.

Il est à souhaiter que ces nécessaires encouragements se produiront là où ils sont utiles, où leurs effets sur notre situation économique sont le plus à rechercher.

Lord Shaughnessy, président de la Compagnie du chemin de fer Pacifique-Canadien, qui se dévoue admirablement aux CEuvres du Canada rééduquant des mutilés, déclarait tout récemment :

« L’agriculture est l’industrie fondamentale de tout le pays. Grâce à l’éducation et à des secours en argent, on devrait rendre la culture si profitable et améliorer les conditions sociales de la vie rurale de telle façon que des milliers de nos soldats, qui ont un penchant pour cette carrière, soient attirés vers l’agriculture et y réussissent. » Tel est également le langage de M. Méline, et c’est le vœu unanime des spécialistes en la matière.

Le programme se trouve donc tout tracé ; il dépend de chacun de nous de le faire aboutir par. une active campagne de propagande 1 .

Cette campagne, regardons-la comme une entreprise salutaire, une contribution à la défense du pays. Le blé, les produits de la terre sont la vraie, l’indispensable richesse. Nous pouvons en juger sous la contrainte d’événements dont on doit souhaiter la disparition. Mais l’homme de la glèbe est tenté de ne pas estimer assez haut son effort, ni à son point de vue, ni à celui de ses compatriotes. Il nous appartient de lui en révéler l’importance grandissante, la noblesse, la poésie. À l’heure où, devenu invalide, il se prend à en douter, disons-lui clairement la gravité de ce doute,

1. Le travailleur mutilé de guerre, qu’il soit petit patron ou ouvrier, mérite d’être signalé à l’attention du public. Un signe spécial et exclusif devrait le recommander aux clients, à ses acheteurs et fournisseurs; il serait mis sur sa boutique, sur ses papiers, avec la garantie des autorités officielles.

donnons à ses membres impuissants le renfort de la machine, à sa pensée hésitante la certitude des réalités de la science, et montrons-lui, avec le poète, que :

La Nature est là, qui l’invite et qui l’aime.

Oui, élevons les beautés de la vie champêtre au rang qu’elles n’eussent dû jamais perdre dans nos préoccupations, et dont il me paraît d’un goût très pur de savoir parler et raisonner, autant, sinon plus, que de savoir parler des hommes et choses de théâtre.

Et, en disant cela, agissons; le temps des bonnes paroles est passé.

Trois moyens me paraissent propres à favoriser le retour à la terre :

1° Accorder des facilités aux invalides qui voudraient s’établir petits fermiers, en leur fournissant les semences et les engrais, en leur permettant d’acquérir l’outillage mécanique et, si possible, un petit domaine et un cheval. Il y a tant de fermes abandonnées ! A cet égard, la loi sur les habitations à bon marc lié, et la loi du 10 mars 1910 sur le prêt agricole, ont ouvert le chemin ; il s’agit de s’y engager résolument.

2° Industrialiser les grandes et moyennes fermes, parce qu’elles ont assez de ressources pour défricher et amender la terre, ou y installer des appareils de culture perfectionnés. Il s’ensuivra une division du travail favorable au placement des invalides. Je serais très partisan de l’exploitation par l'Etat d’un grand nombre de fermes-écoles où l’on donnerait un enseignement théorique et pratique.

3° Enfin, développer la propagande auprès des blessés, tant à l’hôpital, au dépôt de convalescents que dans les familles. J’ai parlé, à cet effet, du rôle de l’instituteur ; mais il faudrait, de la part des œuvres privées, de la Croix-Rouge, une action locale pour renseigner, guider, aider les travailleurs ruraux dans les provinces où ils se rendent. Les Œuvres d’aide rurale assureront l’unité de propagande, et la coordination des méthodes à travers le pays.

Conclusions.

Tel est le programme dont l’immédiate réalisation me paraît s’imposer. Il nous faut sortir du vague et de l’indécision. La bonne volonté, sans le savoir technique, est souvent une maîtresse d’erreur, et peut engendrer le découragement. La générosité, quand elle n’a pas une destination visible et utile, finit par hésiter. La charité— je le dis encore une fois, depuis deux ans que j’en dénonce l’effet déprimant sur nos mutilés —n’est pas un remède à la crise du placement. Il n’y a point d’autre cause à cette crise que la mauvaise réadaptation de l’invalide, trop souvent livrée à l’empirisme. Alors le patron ne voit pas le rendement qu’on lui avait fait espérer des blessés de guerre; et ceux-ci ne croient plus eux-mêmes — c’est la chose grave entre toutes — à la possibilité d’être rééduqués pour des fins utiles.

Ces idées, je les avais exprimées, sous une forme générale, il y a près de deux ans, dans une conférence organisée par les Œuvres d’assistance aux mutilés, et que voulut bien présider M. Painlevé. Elles gouvernent aussi la Rééducation agricole. Le contraire eût été un démenti au principe même de la Science : celui d’être universel. Que le médecin s’en pénètre, que l’éducateur en éclaire sa technique, que le cultivateur s’en persuade pour sortir d’une hésitation manifestement coupable. Ensemble, ils pourront accroître les forces et la richesse du pays, et tendre à nouveau, dans famé humaine, ce ressort de mystérieuse et incalculable puissance : la Volonté.

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