DES INVALIDES DE LA GUERRE
Les enseignements qui me sont demandés de différents côtés, au sujet de la Rééducation agricole des blessés de guerre, ne me surprennent pas. Avoir formulé les règles générales de la Rééducation professionnelle, ce n’est pas assez quand il s’agit des travailleurs des champs l. Ici, on veut des indications spéciales, des leçons adéquates, et simples, et d’application facile. Songeant au nombre très élevé des mutilés qui appartiennent aux travaux de la terre, on cherche dans la science expérimentale le guide certain pour attirer, ou rappeler ceux des vaillants que leurs blessures n’empêchent pas de collaborer, pour longtemps encore, et utilement, à la prospérité économique de leur pays.
L’Amérique, c’est-à-dire les Etats-Unis et le Canada, où j’ai vu se répandre mon Système de rééducation, s’efforcent à réadapter vite les invalides ruraux. L’Italie s’y emploie avec une activité peut-être moindre, mais là aussi le succès est assuré par mes collègues, élèves ou amis, de Milan, Rome, Naples, Palerme. Le Portugal se prépare à égaler cet effort, que justifie la nature même
1. Jules Amar. La prothèse et le travail des mutilés ; conférence faite le 12 janvier 1916, sous la présidence de M. Paul Painlevé (Dunod et Pinat, éditeurs, 49, Quai des Grands-Augustins, Paris, 1916).
de ses richesses. Et nous, qui avons toujours les bonnes initiatives, et n'estimons rien tant que la marche victorieuse de nos idées, au delà de nos frontières, il me plaît de dire que nous avons réalisé quelque chose de notre programme et de nos espérances. Nous le devons au Ministère de l'Agriculture, et déjà, avant qu’il fût le titulaire de ce Département, à M. Fernand David. La « Maison du soldat », dont je parlerai plus loin, fut son œuvre première et privée, avec le concours de notre ami Gaston Roussel. Depuis, il exerce une action ferme et vigilante partout où la rééducation agricole apparaît nécessaire ou mal comprise, économiquement et physiologiquement.
On ne s'imagine pas à quel point notre pays a besoin, pour sa prospérité et sa tranquillité, que le travail agricole soit organisé , et que soient ramenés vers lui, par des voies que j’essaierai d’indiquer, tous les invalides et mutilés qui pratiquaient avant la guerre un métier rural, mais qui, doutant d'eux-mêmes, déprécient leurs forces. Combien m’ont déclaré ne plus espérer grand’chose de leurs moyens physiques qui, après s’etre essayés sous une direction compétente, n'ont point tardé à revivre la confiance en soi, la hardiesse, la volonté agissante !
C’est donc à eux, principalement, que je dédie ces pages.
Importance de la rééducation agricole.
Le retour à la terre est une véritable nécessité. La proportion des cultivateurs, parmi les blessés que j’ai eu à examiner depuis deux ans et demi, et qui résulte également de la statistique des Centres hospitaliers, atteint une moyenne de soixante pouii cent, se décomposant ainsi :
Amputation du membre supérieur G p. 100.
Amputation du membre inférieur 12 —
Impotences et petites mutilations 42 —
Total 00 p. 100.
Or, qu’ils soient mutilés, ou tout simplement gênés par une impotence légère, nos cultivateurs semblent obéir à un mot d’ordre
pour déserter les campagnes, et courir vers le mirage des grandes villes. Sur eux, l’attraction de la cité est toute-puissante. Pourquoi? — La plupart l’avouent franchement : « La vie, déclarent-ils, est plus facile dans les agglomérations urbaines; on y trouve aisément à s'employer et, en cas de chômage, on ne risque pas de mourir de faim. »
Fatigue moins grande, agrément des choses, distraction de la vue, bienfaisance que l’on côtoie à chaque pas, tels sont les avantages, plus exactement, les tentations qui arrachent à la glèbe la majorité des paysans.
Il y a là une erreur et un danger redoutables L Erreur ou illusion, tout d’abord, car le cultivateur possède, dans son métier, des facteurs de stabilité, de fixité, que ne peuvent donner ni l'usine ni l’atelier. Il s'appartient et se gouverne ; il est davantage son maître, en dépit d'apparences contraires ; il jouit de la liberté du corps et de l’esprit, et il échappe aux intoxications, aux contaminations dont l’ouvrier, généralement, est la victime.
Le physiologiste anglais Hill faisait valoir, avec de bons arguments, l'heureuse « influence des exercices musculaires et du grand air sur les fonctions de l'organisme » 2 ? J'avais dit moi-meme comment se traduit cette influence au point de vue respiratoire et cardiaque, dans le développement de la force musculaire et nerveuse, et même sur la vision 3. Tout récemment, Bergonié, de Bordeaux, en a constaté les résultats, et a conclu, avec enthousiasme, que les exercices agricoles l'emportaient sur toute mécanothérapie \ J'avais été, et je reste moins absolu, car pour rétablir la force et le mouvement du blessé, il est essentiel de les entraîner progressivement et de les diriger. Et il faut s’assurer qu’ils s’accordent avec X effort, souvent pénible, du métier rural. L’observation m’a fait
1. Le danger est d'autant plus grand que la proportion exacte de paysans blessés dépasse 60 p. 100. C’est à tort que, se basant sur les chiffres du temps de paix, le service de la statistique du ministère du Travail adopte le taux de 40 p. 100 {Bull, de l'Office, n° 1, p. 20, 1917).