‹ Le Devoir de l'Amérique en face de la guerre--Chapitre 12 sur 12 · CHAPITRE JX · texte numérisé non relu

CHAPITRE JX

Crains Dieu et fais ton devoir ! Ces mots sont une façon de dire qu'une nation doit avoir la force et la volonté de se protéger. Elle doit avoir à la fois du désintéressement et de l'empire sur elle-même, l'un complétant l'autre. Une nation doit vouloir représenter d'une façon désintéressée un idéal élevé, mais elle doit aussi pouvoir réussir à faire respecter ses propres droits. Il lui arrivera malheur si elle ne possède pas la volonté et la force d'agir avec désintéressement, si elle n'a pas la volonté et la force de se maîtriser, de se contrôler et de se discipliner. Elle doit posséder ces grandes et austères qualités de l'âme qui la rendront capable de s'habituer à subordonner un plaisir momentané, un bénéfice momentané, une sécurité momentanée, à un avenir plus noble.

Il est absolument inutile de parler ainsi à

moins que nous ne voulions et ne puissions passer à la pratique. Le désintéressement national et l'abnégation doivent se manifester par des actes. Faire parade de sentiments élevés à ce sujet, prononcer des discours, publier des écrits à ce propos, et ne pas agir d'accord avec ces sentiments quand Foccasion se présente, c'est, pour une nation, une preuve de dégradation. Ce manque de sincérité dans de tels discours répugne aux honnêtes gens. L'indulgence prolongée pour ces mensonges pénètre la moralité du peuple comme un acide corrosif.

Au printemps 1910, à Christiana, devant le Comité désigné pour attribuer le prix Nobel, en accusant réception du prix Nobel pour la paix, je traçais un plan destiné à assurer la paix internationale au moyen d'une ligne internationale qui s'engagerait à mettre la force au service de la paix. C'est le même plan que j'ai élaboré dans le volume publié il y a plus d'un an, Y Amérique et la Guerre mondiale. Mais c'est une plaisanterie que de soutenir un lel plan tant que nous ne prouverons pas que, si nous faisons une promesse, nous pensons la tenir, et, en second lieu, que nous voulons montrer du

courage, de la résolution, de la prévoyance dans la question de Tentraînement et de la préparation à la guerre.

Cela seul nous rendra capables de donner de la force à nos promesses. J'ai foi dans le nationalisme comme étant l'absolue et première base de l'internationalisme. J'ai foi dans le patriotisme comme étant l'absolue et première base du plus grand américanisme. J'ai foi dans Taméricanisme, parce que, si nos citoyens n'étaient pas d'abord de bons Américains, l'Amérique ne pourrait accomplir rien qui vaille la peine d'être fait pour le bien du monde en général. Mais aucun de ces buts ne peut être obtenu par de vaines paroles.

L'abnégation d'une nation, l'esprit de sacrifice, l'empire sur elle-même et le développement de la puissance nationale, veulent autre chose que des paroles.

L'abnésration nationale nécessaire à Tinternationalisme ne peut être obtenue qu'à la condition que la nation veuille sacrifier quelque chose, faire face aux risques ou aux efforts et endurer des privations. L'idéalisme sublime du discours de Lincoln à Gettysburg, et de son

second discours d'inauguration tirent leur force du fait qu'ils impliquent le désir de braver la mort, de lutter pour un idéal : on y reconnaissait un peuple puissant conduit par un chef puissant. Nous, les Américains, grâce à la façon dont l'administration de M. Wilson a refusé de faire son devoir, nous avons desservi la cause de rinternationalisme, que nous avions le devoir sacré de défendre en nous déclarant solidaires de l'héroïque Belgique qui, sous la conduite de son roi et de sa reine, n'hésita pas à choisir la souffrance pour sauver l'honneur national.

Nous autres, riches, prospères, et puissamment forts, n'avons pas levé un doigt pour punir les outrages qu'on leur a infligés. Nous avons craint que notre propre sûreté et nos aises en fussent compromises, — preuve que nous avions peu de dispositions pour nous sacrifier en tant que nation, et pour comprendre le véritable internationalisme. C'est là un égoïsme grossier, qui place le bien-être matériel au-dessus de la foi en un idéal élevé. Et cet égoïsme de la nation, manifesté sous le gouvernement du président Wilson et du secrétaire Bryan, était double-

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ment nuisible, parce qu'il était proclamé bruyamment comme une vertu.

L'un de nos péchés habituels, en tant que nation, a été d'encourager les serviteurs de l'Etat, et nos orateurs de toute sorte, à prêcher un idéal impossible, et de nous imaginer que ces beaux discours nous dispensaient de mettre notre idéal en pratique. L'essentiel est que, comme nation, nous disions ce que nous pensons et que les serviteurs de FEtat disent ce qu'ils pensent. Qu'ils le disent aux autres nations, qu'ils le disent à nous-mêmes.

Demandons qu'eux et nous, nous prêchions un idéal réalisable, et qu'eux et nous, nous nous élevions à la hauteur de cet idéal ! Ne laissons pas se creuser un abîme infranchissable entre une promesse exagérée, et la pitoyable insuffisance de sa réalisation !

L'exemple de la Belgique nous montre bien ce que veulent dire nos serviteurs de l'État et nos humanitaires professionnels, quand ils préconisent un idéal élevé et une haute moralité internationale.

Si nous demandons la paix à grands cris sans ajouter que la Belgique doit obtenir justice

avant la conclusion de cette paix, nous outrageons la morale internationale.

Si nous n'avons pas la volonté d'encourir des risques de pertes, ni de tenter l'effort nécessaire pour aider la Belgique, nous montrons que nous n'avons pas qualité pour parler d'internationalisme. Mais ce n'est pas tout. C'est une hypocrisie odieuse que d'agir comme a agi cette administration, et de refuser de soutenir les droits des neutres lorsque, dans un cas comme celui de la Belgique, ces droits ont été, de la façon la plus évidente, foulés aux pieds ; conduite d'autant plus odieuse que, lorsqu'il s'agissait de nos intérêts pécuniaires, nous avons réclamé à grands cris en faveur de ces droits des neutres. Agir ainsi, c'est mettre le corps au-dessus de l'àme, le dollar au-dessus de l'homme.

En outre, lorsque, dans le premier et le pire des cas de violation des droits des neutres, nous avons ainsi reculé devant notre devoir, nous nous sommes mis dans l'impossibilité de protester efficacement contre des violations ultérieures. L'Allemagne qui, plus que tout autre, a fait litière des devoirs envers l'humanité et

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des droits des neutres, a clamé à grands cris, avec une effronterie colossale, que nous devrions faire des démarches pour « assurer la sécurité des droits des neutres sur les mers » , pour « établir la liberté des mers », pour « assurer la sécurité et la neutralisation de l'Océan ». Et les Germanophiles de ce côté de l'eau ont répété ces phrases avec une fidélité de perruches. Mais, en premierlieu, toutes les atteintes portées à la liberté des mers, pendant cette guerre, n'ont aucune importance si on les compare à l'infamie commise en Belgique, ou aux crimes commis par les sous-marins allemands et autrichiens, qui ont massacré plus de deux mille non-combattants.

En secondlieu, jusqu'à ce que les nations civilisées actuellement en paix, et plus spécialement les États-Unis, prennent une part effective à la répression de la violation du territoire neutre de la Belgique par TAllemagne, il est absolument inutile de parler de la neutralisation des mers. Si les États-Unis étaient intervenus promptement et effectivement en faveur de la Belgique, il aurait été de leur devoir d'intervenir aussi contre toutes les nations, qui, sur mer ou

CONCLUSION 2lo

sur les côtes, ont été postérieurement coupables de violations de la loi internationale et des règles établies par les conventions de La Haye ou de Genève. Mais ce premier devoir n'aura pas été efîectivement mené à bien tant que le principal offenseur n'aura pas été traité comme il convient. C'est couardise et mauvaise foi d'intervenir seulement pour les offenses moins importantes.

Soyons fidèles à notre idéal démocratique, non pas en débitant des platitudes, ou en prononçant des discours tumultueux, mais en nous comportant de façon à montrer que la démocratie est capable de protéger le bien-être public durant les périodes de paix, et d'assurer les libertés nationales en temps de guerre !

Un gouvernement libre, incapable d'organiser et de maintenir une armée et une marine en état de combattre aussi bien que celles d'une autocratie ou d'un despotisme, ne survivra pas.

11 nous faut une marine et une armée professionnelles de première classe. Il nous faut aussi assurer le service obligatoire et universel pour tous nos jeunes gens. Notre démocratie doit se montrer capable de rendre le peuple sain, fort ;

de favoriser la production industrielle, d'assurer la justice, d'inspirer un patriotisme intense ; elle doit faire que, chez nous, tous nos concitoyens soient à même de comprendre que si, le jour où on a besoin d'eux, ils ne veulent pas servir la nation, ils ne méritent pas d'être des citoyens en temps de paix. L'idéal démocratique doit être de subordonner le chaos à l'ordre, l'individu à la communauté, l'égoïsme individuel à l'oubli de soi ; de faire comprendre à tous que nul n'a droit au titre de citoyen s'il ne remplit pas tous ses devoirs envers autrui, et envers sa nation ; s'il n'est prêt à faire son devoir non seulement en temps de paix, mais également en temps de guerre.

Il n'est en aucune façon nécessaire qu'une grande nation soit constamment héroïque. Mais une nation n'a point en elle le principe de la grandeur, si, au moment voulu, elle ne peut pas s'élever jusqu'à l'héroïsme.

Le 9 mai 1915, deux jours après le torpillage du Lusitania par un sous-marin allemand, je publiais dans la presse les lignes suivantes :

« Les sous-marins allemands n'ont établi aucun blocus effectif des côtes de France et de Grande-Bretagne.

« Ils ont tenté d'empêcher l'accès en France et en Grande-Bretagne desnavires français, anglaisetneutres, en se livrant sur eux à des attaques qui violent tous les principes de la loi internationale, mentionnés dans d'innombrables traités existants, entre autres dans les Conventions de la Haye. Beaucoup de ces attaques tenaient de la piraterie pure, un grand nombre d'entre elles ont été accompagnées de meurtre et ont fait quantité de victimes. Dans le cas du Lusitania, le massacre a été général. Un certain nombre de bateaux américains avaient déjà été torpillés de la même façon. Deux fois il y eut des Américains parmi les victimes. Lorsque le Lusitania sombra etque deux cents non-combattants, hommes, femmes et enfants, furent noyés, plus de cent victimes étaient des Américains. Depuis des siècles aucun vaisseau de guerre dune nation civilisée n'avait montré une telle cruauté envers des non-combattants, surtout envers des femmes et des enfants.

« Les pirates musulmans des côtes barbaresques se sont quelquefois conduits de façon semblable, avant que les nations civilisées se fussent unies pour les supprimer. D'autres pirates exclus du nombre de ces nations civilisées perpétrèrent aussi, à un moment donné, des actes semblables, jusqu'à ce qu'ils fussent pendus oucoulés. Mais aucun d'eux ne commitjamais de meurtre aussi important que le torpillage dnLiisitania.

« Le jour qui suivit la tragédie, les journaux publièrent qu'à Queenstown on trouvait par dizaines des corps de femmes et d'enfants, quelques-unes de ces femmes pressaient encore contre elles le cadavre de leurs bébés qu'elles tenaient dans leurs bras quand la mort les surprit.

(( Dans une autre colonne, les mêmes journaux racontaient la joie manifestée par la presse berlinoise à la suite de cette a grande victoire de la police allemande ».

« C'était une victoire sur les inoffensifs et les innocents, une victoire dont les trophées étaient des cadavres de femmes et d'enfants.

c( Nos traités de 1785, 1799 et 1878 avec la Prusse, encore en vigueur à l'époque actuelle, stipulent que si l'une des parties contractantes est en guerre avec toute autre puissance, les libres relations et le commerce des sujets ou citoyens de la partie restée neutre avec les puissances belligérantes ne seront pas interrompus.

c( L'Allemagne a traité ce contrat comme elle a traité d'autres chiffons de papier.

(( Mais l'offense va beaucoup plus loin encore. L'action des sous-marins allemands dans les cas cités ne peut être justifiée que par une excuse qui, si elle était admise, justifierait l'empoisonnement des puits sur le chemin d'une armée ennemie ou l'expédition de chiffons infectés de bacilles dans un pays hostile, la torture

des prisonniers, ou la vente comme esclaves des femmes capturées. Pour ceux qui admettent cette excuse, il n'est qu'une réplique : l'emploi de la force, l'énergie et le courage de l'homme juste. Quand les chefs chargés de la police militaire d'un pays donnent les Huns en exemple aux soldats de leur armée, ils se rendent responsables de tous crimes dignes des Huns qui pourront être commis.

« La destruction de cités comme Louvain et Dinant, la vivisection scientifique de la Belgique , en guise d'avertissement aux autres nations, les horreurs commises sur des civils, hommes, femmes et enfants, en Belgique et dans le nord de la France, en vue de terroriser les populations, ces crises ont maintenant leur parallèle sur mer.

« En face de telsfaits^ nous méritons, comme nation, un dédain et un mépris sans bornes si nous suivons ceux qui mettent la paix au-dessus du droit, si nous prêtons attention aux bêlements de ces timides criant : « La paix ! la paix ! ^) quand les événements les démentent.

« Pendant de longs mois, notre Gouvernement a gardé entre le bien et le mal une neutralité qui aurait excité l'envie de Ponce Pilate^ ce type du neutre de tous les temps.

« Nous avons allégué, pour nous justifier de ne pas faire notre devoir au Mexique, l'avantage qui en résulterait pour les dollars américains.

(( Allons-nous maintenant changer d'idée et invoquer l'intérêt suprême des dollars américains comme une justification de notre refus d'accomplir le devoir que nous impose la guerre européenne ? A moins que nous ne prenions une décision immédiate et énergique, nous aurons failli au devoir exigé par l'humanité en

général, exigé plus clairement encore par l'amourpropre de la République américaine.

« Nous n'avons pas agi sans délai, avec vigueur et décision, nous n'avons pas agi du tout.

(( Immédiatement après le torpillage, le Président a prononcé un discours où se trouvait la phrase restée fameuse : « Nous sommes trop fiers pour combattre ».

« Ces mots furent compris, et avec raison, par les nations étrangères comme une déclaration de notre chef officiel, consentant à nous placer, au point de vue de l'esprit national et de la puissance, au même rang que la Chine.

« Si les Etats-Unis sont satisfaits de la perspective d'occuper, dans un certain temps, laposition internationale que la Chine occupe maintenant, alors les Etats- Unis peuvent se permettre d'agir suivant cette théorie. Mais ils ne le peuvent pas s'ils désirent regagner la situation acquise du temps de Washington, et maintenue par les hommes qui, à l'époque d'Abraham Lincoln, portèrent le bleu sous Grant et le gris sous Lee. J'espère très sincèrement que le Président agira promptement.

« Cent cinquante bébés noyés sur le Lusitania, des centaines de mères disparues avec eux et le bateau américain le Gulflight, torpillé par la suite, voilà un commentaire éloquent des conséquences de la théorie suivant laquelle: «Il n'est pas nécessaire de soutenir ses droits ».

« Je vois dans les dépêches venant de Washington que l'Allemagne offre maintenant de cesser les meurtres en haute mer, si nous abandonnons nos droits de neutres, qu'elle s'est solennellement engagée à nous laisser exercer librement.

« Une telle proposition ne mérite même pas de réponse.

« La fabrication et les envois d'armes et de munitions à quelque belligérant que ce soit sont moraux ou immoraux, suivant l'emploi qui sera fait de ces armes et de ces munitions. Si elles sont destinées à empêcher de punir l'horrible traitement infligé à la Belgique, il est immoral de les expédier. Si elles doivent servir, au contraire, à châtier les coupables et à rendre la Belgique à son peuple, ces envois sont éminemment moraux.

«Dans un délai de moins de vingt-quatre heures, notre pays pourrait agir d'une façon effective, prendre possession de tous les bateaux allemands internés, y compris les bateaux de guerre allemands, et les conserver en garantie que toute satisfaction nous sera donnée.

«En outre, il déclarerait qu'en raison des atteintes portées par l'Allemagne aux droits des neutres, tout commerce avec l'Allemagne sera défendu, et tout commerce, quel qu'il soit, permis et encouragé aveclaFrance, l'Angleterre, la Russie et le reste du monde civilisé.

«Je ne crois vraiment pas que la ferme proclamation de nos droits signifie la guerre, mais, de toute façon, il convient de se rappeler qu'il est des choses pires que la guerre.

« Comprenons, en tant que nation, que la paix ne vaut que lorsqu'elle sert le droit international, l'amourpropre national ! »

LES MASSACRES DARMÉNIE ^

24 novembre 191o.

Cher Monsieur Dutton,

Si blasés et déprimés que nous soyons par l'accumulation d'horreurs dont il nous a fallu être témoins depuis un an et demi, la nouvelle du sort épouvantable infligé aux Arméniens, ne peut manquer de nous causer un choc nouveau de sympathie et d'indignation. Après quoi j'ajouterai que, de même que toute sympathie est inutile si elle n'est accompagnée d'indignation, de même l'indignation l'est à son tour si elle se traduit par des mots et non par des actes.

Si notre peuple, à travers son gouvernement, n'avait pas évité de faire son devoir au Mexique depuis cinq ans, s'il n'avait pas agi de même dans la Grande Guerre européenne depuis les seize derniers mois, nous pourrions faire quelque chose d'utile pour l'Arménie. Tandis que nos réunions en faveur des Arméniens ne font que créer une émotion sentimentale, mais nullement efifective chez ceux qui y prennent part. En vérité, elles arrivent à un résultat négatif. Aussi longtemps

^ Lettre écrite à M. Samuel T. Dutton, président du Comité américain de protestation contre les atrocités arméniennes.

que ce gouvernement, qu'il s'agisse du Mexique, de l'Allemagne, de la Guerre européenne ou de la Belgique, suivra les principes des partisans de la paix à n'importe quel prix, et des pacifistes professionnels, il sera aussi impuissant au point de vue du droit international que la Chine elle-même. Ceux qui agissent d'après la devise « notre sûreté d'abord » ont à peu près les mêmes principes qu'un homme qui, sur un paquebot qui coule, bouscule les femmes et les enfants pour descendre avant eux dans les canots de sauvetage. Jusqu'à ce que nous mettions Thonneur et le devoir au premier rang et jusqu'à ce que nous consentions à risquer quelque chose pour nous et pour les autres, nous n'accomplirons jamais rien, et nous ne ferons que nous attirer le mépris mérité des grandes nations de l'humanité.

Une des raisons pour lesquelles je ne tiens pas à prendre part à la réunion en faveur des x\rméniens, est que ceux qui ont prêché le pacifisme professionnel et qui ont refusé d'agir dans l'intérêt des Belges, prennent cette attitude en faveur des Arméniens, uniquement parce qu'en Amérique, il n'y a pas d'électeurs turcs, parce que la Turquie n'est pas notre voisine immédiate comme l'est le Mexique par exemple, parce qu'elle n'est pas une puissance agressive et formidable comme l'Allemagne, et enfin parce qu'il n'est pas dangereux, politiquement et matériellement, de la menacer. Les pacifistes professionnels américains, les partisans de la paix à n'importe quel prix qui se réunissent et protestent avec des mots vides de sens contre la guerre et contre les atrocités turques, s'agitent, mais le résultat obtenu n'est pas plus important que si le même nombre de pacifistes chinois tenaient un meeting analogue à Pékin. Ils n'ont pas de nattes, mais

il est regrettable qu'ils ne portent pas quelque signe visible similaire montrant leur dégradation nationale. Ils ne font rien en faveur de la paix, et ils agissent au détriment de la justice. Ils font le mal au lieu de faire le bien ; et ils discréditent fortement la nation à laquelle ils appartiennent.

La conduite de notre gouvernement durant la guerre, et son refus absolu d'accompagner ses paroles par des actes, rend tout à fait impossible une exigence quelconque de sa part, quelle qu'elle soit, en Russie, en Roumanie, ou n'importe oii. Une nation trop timide pour protéger son propre peuple du crime et de l'outrage, et pour parler en faveur de la Belgique, n'aura pas beaucoup de poids lorsqu'elle « protestera » ou (( exigera » quelque chose dans l'intérêt des Arméniens torturés. Les puissances étrangères comprendront aisément qu'elle agit ainsi parce qu'il n'y a pas d'électeurs turcs à craindre chez nous et elles nous mépriseront en conséquence.

Toutes les terribles iniquités des deux années dernières, aboutissant à celte iniquité suprême qu'est le massacre en masse des Arméniens remontent en droite ligne au crime initial commis contre la Belgique ; et la responsabilité de l'Allemagne dans ce crime doit être partagée par les puissances neutres, les Etats-Unis en tête, en raison de leur silence à son sujet.

L'invasion de la Belgique fut suivie d'une pohtique de terrorisme contre la population belge, de l'exécution dhommes, de femmes et d'enfants, de la destruction de Binant, de Louvain et de bien d'autres endroits; du bombardement de villes ouvertes, non seulement au moyen de l'artillerie, mais au moyen des avions, tuant des milliers de citoyens anglais, français, belges et italiens ; détruisant de magnifiques temples et de

grands monuments à Reims, à Venise, à Vérone. La dévastation de la Pologne et de la Serbie a été horrible par delà toute description tant elle fut épouvantable et les horreurs qui y furent commises dépassent celles des guerres européennes de religions et de races, au XVII*' siècle. De tels actes ont été commis par des puissances européennes soi-disant chrétiennes, depuis linvasion de la Belgique par TAllemagne jusqu'à l'exécution de Miss Cavell par le gouvernement allemand. Tout cela a été si terrible qu'il faut espérer ne jamais revoir pareils crimes dans une guerre civilisée. L'assassinat de Miss Cavell n'aurait pu être commis pendant la guerre civile. Les pacifistes qui n'osent prendre la parole au nom de la justice, et qui occupent un rang aussi important et aussi déplaisant aux Etats-Unis sont responsables de ces monstruosités et doivent en partager la responsabilité avec la nation militariste par excellence.

Et ce sont tous ces crimes monstrueux qui viennent d'aboutir au massacre des Arméniens par les Turcs. Les Arméniens ont souffert de telles choses qu'il est difficile d'en parler. Il est épouvantable de penser que cela puisse encore se produire, et que les Etats-Unis demeurent « neutres non seulement en actes, mais en pensées » entre le bon droit et la plus hideuse des injustices, neutres entre le mal victorieux et le désespoir d'un peuple pourchassé, dont les enfants ont été assassinés et les femmes violées.

En Chine, il y a maintenant un grand nombre de Chinois qui essaient de relever leur pays. Les conditions dans lesquelles a vécu ce pays en font le plus grand exemple d'un peuple pacifiste, partisan de la paix à n'importe quel prix, et non militariste. A cause de leur culte pour le pacifisme, les Chinois, comme les Coréens,

et tout à fait au contraire des Japonais, sont devenus totalement impuissants à se défendre, et à gagner ou retenir le respect des nations étrangères. Naturellement, il leur est encore plus impossible d'agir pour les autres. Les pacifistes professionnels américains sont anxieux de voir l'Amérique suivre l'exemple de la Chine. Ils représentent la plus mauvaise influence qu'ait subi l'Amérique depuis les cinquante dernières années ; et depuis cinq ans, ils ont, en matières internationales, dirigé notre politique gouvernementale ! Ces hommes, qu'ils soient politiciens, publicistes, directeurs de collèges, capitalistes, chefs socialistes ou philantropes, ont fait tout ce qu'ils ont pu pour relâcher la fibre du caractère américain et affaiblir la force de la volonté américaine. Ils apprennent au peuple à chercher cette sécurité abaissante qu'on trouve dans l'amour de ses aises, dans la peur du risque à courir, dans l'effort lâche pour éviter le devoir difficile ou simplement hasardeux — une sécurité qui achète la paix, en ce moment, non seulement au prix d'humiliations actuelles mais aussi au prix de désastres avenir. Ils cherchent à rendre ce pays semblable à la Chine. En agissant ainsi, non seulement ils travaillent à notre ruine^ mais à celle irrémédiable de la grande expérience démocratique sur laquelle notre puissante république américaine est basée ; et du même coup, ils nous rendent impossible tout travail pour les autres. Nous avons refusé de faire notre devoir vis-à-vis de la Belgique, nous refusons de le faire en faveur de l'Arménie, parce que nous avons défié la paix à n'importe quel prix, parce que nous avons prêché et pratiqué ce mauvais pacifisme qui encourage le militarisme étranger. Un tel pacifisme place la paix au-dessus du bon droit, et la sûreté actuelle au-dessus du devoir du moment et de la sûreté future.

Je suis sûr que tous les Américains dignes de ce nom, ressentent la plus grande sympathie pour les Arméniens et la plus grande indignation contre leurs agresseurs. Je suis sûr qu'ils éprouvent le même sentiment au sujet de la ruine de la nation belge et qu'ils sentent qu'une paix obtenue sans avoir rendu la Belgique à son propre peuple et redressé les injustices souffertes par l'Arménie, serait une paix pire que n'importe quelle guerre. Je suis sûr qu'ils comprennent que, jusqu'à ce que l'Amérique prépare sa propre défense, elle ne peut rendre aucun service aux autres ; et que dans de telles circonstances, elle ne recueillera que des moqueries en formant des ligues mondiales pour la paix, des traitas d'arbitrage et des propositions de désarmement semblables à ceux négociés il y a un an ou deux à Washington, et promptement négligés par le gouvernement même qui les avait négociés.

Mais encore nous faut-il comprendre que les paroles des faibles et des lâches, des pacifistes et des poltrons^ sont impuissantes à arrêter le mal. Il ne pourra être empêché que lorsque des hommes, aussi justes que braves, plaçant l'honneur au-dessus de la sécurité, fidèles à un idéal élevé, se prépareront d'avance à rendre leur force effective, et n'hésiteront |ias à en venir à la guerre si elle est nécessaire pour servir la grande cause de la justice. Lorsque notre peuple aura compris cela, nous serons alors capables, d'une façon effective, de prendre une attitude dans les affaires internationales, attitude qui empêchera que de tels cataclysmes se reproduisent.

Sincèrement vôtre

Théodore Roosevelt.

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