‹ Le Devoir de l'Amérique en face de la guerre--Chapitre 11 sur 12 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Dire que nous n'avons pas été en guerre avec le Mexique, c'est jouer sur les mots : autant prétendre que, les Allemands n'ayant pas à l'origine déclaré la guerre à la Belgique, ils n'ont jamais été en guerre avec la Belgique. L'intervention du président Wilson, en raison de son insuffisance, a produit des résultats déplorables et il eût été préférable qu'ell^e n'eût pas lieu. On peut dire que la faiblesse du Président est la cause indirecte des crimes commis pendant la guerre civile au Mexique. Selon les idées de ceux qui veulent à tout prix éviter la guerre, il était logique de reconnaître la présidence de M. Huerta. Du moment qu'on se refusait à la reconnaître, il fallait agir d'une façon énergique. Les actes du Président durant cette affaire ont été constamment contradictoires. M. Wilson n'a pas compris qu'il fallait prendre un parti

net, et qu'il était de son devoir d'intervenir vigoureusement, pour protéger les citoyens américains, au lieu d'atermoyer lamentablement. 11 est honteux que nos nationaux aient été obligés de demander aux représentants des pays étrangers la protection que leur propre Gouvernement était incapable de leur donner. Lorsque nous sommes intervenus au Mexique en faveur d'un parti, nous aurions dû comprendre que nous devenions solidaires de ce parti, et que nous n'avions aucun droit d'éluder les responsabilités qui, de ce chef, nous incombaient. Il est inadmissible que le Gouvernement américain soit venu en aide à un parti souillé par tant de crimes, et qu'il ait cherché à le maintenir au pouvoir. Un prêtre s'est plaint à M. Bryan des violences dont des religieuses avaient été victimes de la part de partisans de Villa et de Carranza, M. Bryan s'est contenté de répondre que les partisans de Huerta avaient commis des attentats similaires sur la personne de deux Américaines : comment M. Bryan n'at-il pas compris que les crimes des uns ne justifient pas ceux des autres, et qu'en face de pareils faits il convenait de réprimer les actes criminels

sans s'inquiéter de savoir quels en étaient les auteurs? Il s'est passé au Mexique des événements dont on possède la preuve absolue, et qui, de la part de leurs auteurs, témoignent d'un extraordinaire mépris des États-Unis. Des religieux américains ont été soumis à des traitements odieux, ont été pillés, rançonnés, massacrés, sans que le gouvernement s'en préoccupe. Je pourrais citer à ce sujet des centaines d'exemples plus abominables les uns que les autres, et donner les noms de témoins ou de victimes de ces attentats. Or, jamais M. Wilson ne s'est occupé de rétablir l'ordre et de faire respecter l'honneur de son pays. x\ tel point qu'un Boer, exilé lors de la guerre sud-africaine et depuis lors établi au Mexique, n'a trouvé de sauvegarde, durant les troubles, qu'en se réclamant de sa nationalité anglaise.

Les autres puissances, en effet, ont su protéger leurs nationaux, au lieu de se laisser berner comme nous. Il est vraiment lamentable de voir un Gouvernement réclamer âprement au sujet de marchandises saisies sur mer par les belligérants, alors que ce même Gouvernement dédaigne de s'occuper des misères et des tor-

tures dont sont victimes, au Mexique, des Américains de condition modeste.

A propos de l'incroyable faiblesse du Gouvernement, je crois devoir rapporter ici un fait qui me fut communiqué par un officier américain dont je ne puis donner le nom : des soldats des États-Unis refusèrent, leur engagement expiré, de le renouveler, parce qu'ils étaient indignés qu'on leur défendît de riposter, lorsque des Mexicains tiraient sur eux, en territoire américain. De tels faits non seulement déshonorent le nom américain, mais démoralisent l'armée. On demeure confondu lorsqu'on songe que trois Américains furent arrachés d'un train et froidem^ent assassinés. Si M. Wilson avait eu la moindre parcelle d'énergie, aucun Mexicain n'aurait osé commettre un pareil crime. Mais les bandits étaient habitués à l'impunité, et savaient par expérience qu'ils ne couraient aucun danger en outrageant le drapeau américain. Il n'était pas difficile, cependant, d'empêcher ces crimes. On aurait pu y mettre fin en vingt-quatre heures, en notifiant qu'en cas de récidive les troupes américaines marcheraient contre les coupables et leur appliqueraient sans

FINI DE RIRE AU MEXIQUE 20o

délai le jugement sommaire prononcé par le chef du corps expéditionnaire. Il est vraiment scandaleux que ces mesures n'aient pas déjà été prises. Le sénateur Albert B. Fall de New Mexico, à une séance du Sénat des États-Unis, fit Texposé de ce qui se passait au Mexique, et demanda des explications que le Président lui refusa sous prétexte que des éclaircissements auraient compromis la sécurité de l'État. Cette réponse aurait été admissible si le Gouvernement s'était préparé à agir, mais comme il n'a absolument rien fait, on ne s'explique pas très bien ce silence.

Il se trouve des gens pour louer le Président d'avoir évité la guerre au Mexique. Or, cette guerre, il ne l'a pas évitée, puisqu'il a tenté plusieurs expéditions incomplètes et infructueuses, et que le résultat de sa politique hypocrite et sans énergie a été la mort d'un trop grand nombre de nos nationaux. Le discours du sénateur Fall devrait être répandu partout et connu de tous ceux, qui, dans notre pays, veulent savoir la vérité. Je tiens à citer la lettre de la femme d'un de nos consuls généraux qui dit : (( Le Mexique est peuplé de veuves et

d'orphelins, et la famine règne dans le pays. On \'oit partout des femmes, des vieillards et des petits enfants aux formes émaciées, aux joues creuses et aux yeux brûlants. Beaucoup sont morts Tannée dernière de maladies soi-disant mystérieuses. En réalité ils ont succombé à la faim, et des centaines d'enfants n'ont jamais eu une nourriture suffisante durant toute leur courte vie. Les petits enfants ne sourient plus et demeurent assis silencieusement aux portes des huttes, pendant les longues heures de jours interminables. Le bruit des rires et des jeux enfantins s'est éteint au Mexique. Tout ce peuple implore du pain. Les Etats-Unis ont réclamé le droit exclusif d'intervenir dans les affaires mexicaines. Est-il honnête d'exiger ce droit et de répudier les obligations qui y sont attachées ? » Tolérer de semblables misères nous expose à des critiques du genre de celle que m'adressait récemment un diplomate allemand de mes amis : « Comment se fait-il que, ne protestant pas au sujet de la question mexicaine, vous vous croyiez autorisé à demander une protestation au sujet de la Belgique? Ne trouvez-vous pas que cette protestation serait

étrange de la part d'un gouvernement qui a ignoré les lois internationales d'une façon aussi flagrante, d'abord en refusant de reconnaître le Président d'un pays voisin avec qui il semblait en bons termes, ensuite en permettant l'envoi d'armes à des révolutionnaires qu'il ne considérait pas comme belligérants, enfin en retirant ou confirmant cette permission sans raison apparente? Je ne parle pas de Foccupatioûde Vera-Cruz, qui fut entreprise, puis abandonnée sans qu'on puisse en découvrir la cause. Il me semble que les résultats obtenus au Mexique ont été pires que les conséquences de notre invasion de la Belgique. »

A de semblables reproches je n'avais rien à répondre.

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