Le Devoir, journal catholique [microforme]
Il y a dix ans naissait à Montréal un journal diversement accueilli par le public canadien. Les uns lui souhaitaient de réaliser les immenses espérances qu'il faisait naïtre; les autres lui souhaitaient la mort à brève échéance, sans choisir exactement entre la guillotine ou la prison. c:: tout autre genre de supplice plus ou moins raffiné. Mais on était sûr qu'il ne verrait pas de longs jours: et l'on se pâmait d'aise à la perspective de sa disparition. Les amis de l'œuvre étaient dans l'angoisse. C'était entreprise osée que de publier un journal qui ne comptait pas sur les pouvoirs publics, ni sur les grosses fortunes qui fournissent les fonds aux caisses électorales. Indépendant des partis
politiques, il voulait revendiquer partout et toujours les droits de ‘Dieu, de l'Église, de la conscience humaine qui accepte pour gouverne de la vie publique comme de la vie privée la foi apportée au monde par le Verbe fait chair.
C'est le dixième anniversaire de cette fondation que nous célébrons ce soir. Demain nous rendrons grâce à Dieu qui a permis au Devoir de vivre et d'accomplir une œuvre bienfaisante au milieu de nous. En attendant, nous voulons dès maintenant, dans la sincérité de nos âmes, reconnaître publiquement que le Devoir répondait et répond encore au besoin que nous avons d'une presse catholique qui met au-dessus de tous les intérêts matériels, les intérêts du Christ et de son royaume sur terre.
Presse catholique
Pascal a écrit quelque part : « L'opinion est la reine du monde, la force en est le tyran et ils s'en partagent l'empire ». C'est de cette reine qu'il faut faire la conquête et le journal est la force qui peut la subjuguer. Le juif Crémieux l'avait compris quand il disait à ses amis : («Emparons-nous de la presse et nous aurons tout le reste ». Vous connaissez le succès du juif Crémieux en France, de Northcliffe pendant la guerre. I] s'agissait pour nous de répondre à l'invite des papes et en particulier aux sollicitations pressantes des trois pontifes, Pie IX, Léon XIII et Pie X.
Dans un bref à Mgr l'archevêque de Québec, en date du 27 Mai 1907, Pie X avait écrit : «Le trait caractéristique de notre époque c'est que, pour tout ce qui regarde les façons de vivre et de penser, on s'inspire d'ordinaire des feuilles quotidiennes répandues partout. II faut donc, pour guérir
les maux de notre temps, employer des moyens qui soient appropriés à ses habitudes. C'est nourquoi aux écrits
osons les écrits; aux erreurs propagées çà et là, la vérité; au poison des mauvaises lectures, le remède des lectures salutaires; aux journaux dont l'influence pernicieuse se fait sentir tous les jours, le bon journal. Mettre de côté de semblables moyens, c'est se condamner à n'avoir aucune action sur le peuple, et ne rien comprendre au caractère de son temps; au contraire, celui-là se montrera juge excellent de son époque, qui, pour semer la vérité dans les âmes et la propager parmi le peuple, saura se servir avec adresse, zèle et constance de la presse quotidienne. »
Nous avions alors une petite presse radicale et librepenseuse qui cherchait à pervertir les intelligences. Elle réussissait peut-être à vulgariser « les sophismes et les mensonges historiques » qui, du journal, «passent sur les lèvres des orateurs d'estaminets, des beaux parleurs d'atelier et alimentent le bavardage perpétuel de tous les perroquets de la libre-pensée. » Mais là n'était point le grand danger pour nous.
Il se trouvait et il se trouve encore dans la presse jaune dans la presse neutre qui porte de rudes coups à la morale On raconte les crimes avec un luxe de détails qui loin d'en inspirer l'horreur en rendent l'exemple contagieux. On y fait aux criminels une célébrité, en reproduisant leurs traits. On y étale aux regards avec complaisance tous les scandales, les passions mauvaises; le libertinage, l'infidélité conjugale y sont l'objet de coupabies indulgences. S: on ne raille pas
encore les saintes lois du mariage et de la famille, on fait du moins de la réclame en faveur des spectacles malpropres, des illustrations indécentes qui provoquent et encouragent les Pires désordres.
Presse catholique laïque
Cependant que, à Québec, le vénérable archevêque fondait l'Action Sociale devenue l'Action Catholique, des catholiques laïques voulurent à Montréal apporter leur collaboration à l'œuvre de régénération chrétienne. ls comprirent que les prêtres seuls ne pouvaient suffire à la tâche. Sans doute que le sacerdoce a la mission directe et officielle de sanctifier les âmes, et qu'il est responsable de la foi et de la morale des peuples. C'est un devoir de justice pour lui d'évangéliser le monde et de le sauver. Mais les laïques doivent, en toute charité, exercer un apostolat ; et ils se doivent à eux-mêmes et à leurs concitoyens de défendre et de propager ‘: religion et la morale parce qu'elle garantit la vérité, la paix et l'honneur de leurs foyers: ils doivent à leurs descendants de ne pas les frustrer des croyances et des pratiques religieuses qu'ils ont reçues comme un patrimoine inaliénable et qu'ils veulent transmettre dans son intégrité à ceux qui viendront après eux. Ils voulurent faire appel aux moyens les plus efficaces. Ils organisèrent la presse religieuse. Le fait n'était pas nouveau dans l'histoire.
Il y eut un jour un journal qui s'appelait L'Univers et un écrivain, pas précisément faible d'esprit, qui avait nom
Louis Veuillot. Tous deux ont fait parler d'eux. «On trouvait même qu'ils excellaient à créer des courants d'opinion. » Certaines âmes se laissèrent aller à des sentiments d'animosité contre les laïques qui se consacraient à la défense de la religion La chose s'est également vue chez nous Pourtant, disait-on, les rédacteurs de ce journal n'avaient été repris à aucun tribunal spirituel pour une erreur contre la foi, à aucun tribunal temporel pour une offense contre les personnes
l'outefois, A1. l'abhé Gaducl, dans F'Ami de la Relision. publia une série d'articles dirigés contre la presse religieuse laque. Le vicaire général d'Orléans dénonçait des abus et des empiètements, en reprochant aux journalistes de commettre sans cesse de graves erreurs doctrinales. Louis Veuillot répondait : «Pourquoi la vérité destinée à sou- «tenir une guerre éternelle, n'aurait-elle pas des escadrons « légers, des soliats exercés aux combats des broussailles «et toujours prêts à partir? Voilà l'œuvre des laïques. « Ils sont bons à cela: je dirai plus: ils y sont plus propres « que d'autres.» Pour fortifier sa thèse, Louis Veuillot invoquait Bossuet qui a prescrit à tout le monde de prêcher l'évangile. «Lorsqu'on entend les prédicateurs, je ne sais « quelle accoutumance malheureuse de recevoir par leur « entremise la parole de l'Évangile, fait qu'on l'écoute de «leur bouche plus nonchalamment. On s'attend qu'ils « reprendront les mauvaises mœurs, on dit qu'ils le font « d'office: et l'esprit humain indocile y fait moins de ré- « flexion. Mais quand un homme que l'on croit du monde,
pres
«simplement et sans affectation, propose de bonne foi ce «qu'il sent de Dieu en lui-même, quand il ferme la bouche (à un libertin qui fait vanité de vice ou qui raille impudem- «ment des choses sacrées, encore une fois, chrétiens, qu'une «conversation 1 de force pour réveiller les bierrs éternels... (Donc, mes frères, que tout le monde prêche l'Évangile «dans sa famille, parmi ses amis, dans les conversations Cet les compagnies : que chacun emploie toutes ses lumières (pour gagner les âmes que le monde engage, pour faire « régner sur la terre la sainte vérité de Dieu, que le monde «tâche de bannir. Si j'erreur, si l'impiété, si tous les vices «ont leurs défenseurs; à sainte vérité, seriez-vous abandon- «née de ceux qui vous servent? Quoi, ceux même qui Cfont profession d'être de vos amis n'oseront-ils parler (hautement pour une cause si juste ? Résistons à l'iniquité «qui, ne se contentant plus qu'on la souffre, ose encore (exiger qu'on lui applaudisse. »
Veuillot rappelait aussi l'exhortation de Bourdaloue € Vous et moi devons être la garantie des intérêts de Dieu ». Enfin, il citait les encouragements reçus de Mgr Parisis qui constatait que sans le journalisme catholique «la plupart «des questions catholiques ne seraient pas même soulevées (parmi le monde». Pourtant, l'archevêque de Paris. sanctionnant les accusations émises par M. l'abbé Gaduel. interdit la lecture de L'Univers. On en était à ne plus devoir deviner comment se terminerait le conflit, lorsque survint l'encyclique « Jnter Multiplices ». Après avoir déploré les ravages des livres et des journaux empoisonnés,